Un média indépendant en accès libre, sans publicité, animé par sept journalistes, a besoin du soutien de ses lectrices et lecteurs. Faites un don à Basta ! En passant par J’aime l’info, un don de 50 euros ne vous coûte que 17 euros.

Avancement de la campagne : 23027 € sur 100000 € !

23.03%

Révoltes urbaines

Ma cité n’a pas craqué

par

  • Ajouter
  • Imprimer
  • Partager sur Delicious
  • Partager sur Google+

Toutes les communes défavorisées de banlieue n’ont pas connu de nuits agitées en octobre 2005. A Villiers-sur-Marne, dans la cité des Hautes-Noues, le cocktail explosif de pauvreté et d’humiliation n’a pas explosé grâce à la mobilisation locale. Reste à libérer la parole et à construire de nouvelles formes d’engagements.

Déchirant la nuit, des faisceaux de lampes-torches s’agitent sur le terrain de foot. Les reflets des lampadaires sur les visières et les boucliers laissent deviner une cohorte de CRS qui se déploie. Autour, esplanades et parkings dominés par les barres d’immeubles de la cité sont déserts. Au loin, une poubelle termine de se consumer. Trois ombres furtives se profilent devant l’entrée éclairée d’un bâtiment. Immédiatement, une grenade lacrymogène explose à l’endroit où les ombres viennent de se dessiner, enfumant les fenêtres des premiers étages. Puis plus rien. Ce sont les seuls troubles que connaîtra la cité des Hautes-Noues, à Villiers-sur-Marne (Val-de-Marne) : une poubelle brûlée, une voiture incendiée à quelques mètres du commissariat qui marque la frontière entre la cité populaire et les quartiers résidentiels pour classes moyennes, et une grenade lacrymogène tirée dans le vide par les forces de l’ordre.

Collectif « Bamboula »

Pourtant, toutes les conditions étaient réunies pour que, à l’image des cités voisines, les Hautes-Noues s’embrasent. Six mille personnes vivent dans ce quartier HLM construit dans les années 70 et adossé à l’autoroute A4 qui la sépare de la ville nouvelle de Marne-la-Vallée. Des familles aux revenus modestes, majoritairement issues de communautés maliennes, tamoules, comoriennes, antillaises ou sénégalaises, peuplent les barres de béton. Au milieu, les arcades, censées être le centre vivant du quartier, sont une succession de stores métalliques baissés, de murs tagués délabrés par le temps. Un projet de « restructuration urbaine » prévoit d’ailleurs de la raser.
Sur cette dalle où poussent des herbes folles, la salle Charlie-Chaplin, une maison de quartier pour les jeunes, manque cruellement de moyens. Dans la cité, les descentes de police sont toujours aussi musclées. Côté mairie, le service jeunesse est quasiment inexistant. Villiers-sur-Marne compte une autre particularité. Son député-maire UMP, Jacques-Alain Bénisti, est l’auteur du rapport sur la prévention de la délinquance qui a fait couler beaucoup d’encre et qui a été remis à Nicolas Sarkozy début novembre. Il y développe des thèses pour le moins étranges. Les signes avant-coureurs d’un comportement délinquant pourraient être détectés dès le plus jeune âge, à la maternelle. Le bilinguisme étant, selon lui, le principal facteur de déscolarisation et de délinquance, il faudrait donc interdire aux parents de s’exprimer avec leurs enfants dans leur langue maternelle. Après la publication d’un pré-rapport l’année dernière, parents et jeunes des Hautes-Noues, « blessés par les mots du maire », se sont mobilisés au sein du collectif Bamboula, du nom d’un malheureux lapsus prononcé par le député-maire lors d’une interview où il évoquait le parler « bamboula », le confondant probablement avec la langue « bambara »... C’est encore une belle image de la République que renvoient ses éminents représentants locaux. Les habitants des Hautes-Noues ont apprécié.

Tous les ingrédients d’un cocktail explosif étaient donc savamment réunis. Comment la révolte a-t-elle été évitée ? « Associations locales, parents, club de prévention, grands frères : chacun est intervenu spontanément sans s’être concerté », raconte Abou, éducateur à la salle Charlie-Chaplin. Pour lui, ce sont surtout les parents « qui ont sauvé le quartier ». « Ils ont voulu démontrer à ces gens qui les avaient stigmatisés que, non, leurs enfants n’étaient pas des délinquants. Ils se sont passé le mot, ont fait des réunions informelles. Dès qu’il y avait un attroupement de jeunes, les parents descendaient et allaient discuté avec eux. Pareil quand la police débarquait. » Le cliché de « parents démissionnaires » vole en éclats. « Des mères de famille m’ont téléphoné, inquiètes. Il ne faudrait pas que ça arrive ici, m’ont-elles dit », confirme Marwan Mohammed. Étudiant en troisième cycle de sociologie, surveillant dans un collège de la ville, Marwan a fondé l’association C’Noues qui tente d’intéresser les jeunes à la politique et de leur ouvrir d’autres horizons culturels que la cité enclavée. « Les familles se sont appuyées sur les réseaux communautaires. à l’école, les gamins ont travaillé sur les images qu’ils voyaient à la télévision. Nous, on est allés voir les émeutiers potentiels pour leur demander ce qu’ils pensaient de tout ça, leur expliquer que les violences ne seraient pas sans conséquences pour eux, pour le quartier, et tenter de donner du sens par anticipation. »

La france d’à côté

Qu’est-il sorti de ces discussions ? Un sentiment de relégation, d’humiliation quotidienne par la police, et la volonté de l’exprimer sans rien attendre de personne. « Il ne faut pas présumer des opinions et de l’expression politique de quelqu’un en fonction de son casier judiciaire, tient à préciser Marwan. Il faut conflictualiser et politiser les problèmes sociaux sinon on reste dans le règlement de compte et la violence à tout-va sans que la parole n’émerge. » Pour Abou et Ben-Amar, le second éducateur, ce qui s’est passé dans les quartiers populaires révèle« une jeunesse qui veut s’exprimer ». « Elle le fait maladroitement, violemment, mais elle s’exprime. C’est un mouvement, même s’il est orphelin et qu’il n’est pas relayé par des intellectuels, des syndicats, des gens capables de théoriser ce malaise, comme en mai 68 ou lors de la marche pour l’égalité [en 1983]. Si ces enfants étaient des étrangers, ils n’auraient rien dit. Ils s’expriment mal, mais s’expriment en tant que Français. Un jeune d’ici voit comment les Français sont traités et comment, lui, est considéré. Par orgueil et provocation, il va clamer qu’il n’est pas français alors qu’au fond de lui, il y a cru. Mais il est désabusé », explique Abou. « Ici, c’est la France d’à côté. Ils veulent être dans la France d’en haut ou d’en bas, mais quelque part », illustre Ben-Amar. Quand Dominique de Villepin est intervenu à la télévision, à aucun moment, il ne s’est adressé à la jeunesse. « Les jeunes se sont dits déçus. Au moins, le président de la République a eu quelques mots pour eux. »

Educateurs en première ligne

Ailleurs, la fièvre semble retomber. « Ici, nous avons étouffé ce cri, mais il va falloir que ça sorte », préviennent les deux éducateurs. Avec leurs amis et partenaires, ceux de l’association C’Noues, les associations communautaires, le centre socioculturel, les bénévoles qui animent des ateliers, comme ce conducteur de RER de la RATP, qui passe prendre des nouvelles, ils sont en première ligne. Avec peu de moyens. Abou et Ben-Amar ont en charge une centaine de jeunes inscrits à la salle Charlie-Chaplin. « à Neuilly comme ici, des groupes d’ados se forment. C’est normal. Notre rôle est de les accompagner, de les aider à monter des projets, à développer quelque chose pour évoluer et vivre ensemble. » Une salle - avec une table de ping-pong, un billard et un flipper - est ouverte aux ados le mercredi et le samedi. « Mais nous devons être un centre d’activités, pas un lieu où l’on squatte. Nous voulons faire en sorte qu’ils sachent pourquoi ils viennent, même si c’est flou : demander un renseignement, chercher un stage ou vivre sa passion. » Le public concerné devait se limiter aux 12-17 ans. Mais la réalité du terrain fait que ce sont des jeunes de 12 à 28 ans qui fréquentent cette maison de quartier. « Notre position n’est pas facile. Les forces de l’ordre viennent nous voir avec leur exigence. Les jeunes et les parents attendent des choses. Les élus souhaitent des résultats. Notre hiérarchie nous demande des comptes. Pendant ce temps, les politiques ne cessent de changer et les moyens baissent. Cela me fait penser à ces soldats qu’on largue en pleine jungle et qui doivent se démerder sans rien. Et pour nous, les flash-balls des policiers ne font pas office de soutien aérien », sourit Abou.

Les éducateurs ont l’impression de servir de tampon entre jeunes et forces de l’ordre. « Pour les jeunes, même si nous sommes un centre social engagé, nous faisons partie d’un circuit, d’une institution, qu’ils vivent comme les ayant rejetés. Notre difficulté, c’est de maintenir l’équilibre entre autorité et confiance sans tomber dans le copinage. » Ils sont remontés contre le comportement des « flics ». Les insultes sont monnaie courante. « La prochaine fois, gardez vos singes », leur a récemment sorti un policier. Combien de fois se sont-ils retrouvés plaqués au mur alors qu’ils tentaient une médiation ? « Un fonctionnaire de police représente plus que lui-même. Il ne peut pas faire ou dire n’importe quoi. Nous passons notre temps à inculquer le respect aux gamins, à leur expliquer que ce ne doit pas être la loi du plus fort. Mais les jeunes voient cette loi du plus fort appliquée par les représentants de l’ordre de la République. Ce spectacle, auquel ils assistent en live, leur démontre que ce qu’on leur dit quotidiennement n’a aucun sens. » Étonnamment, les récents événements ont permis de nouer un embryon de dialogue avec les policiers, lorsque les parents sont venus leur parler. « Certains policiers ne savaient pas qu’ils pouvaient discuter avec des gens du quartier. Cette fois, ils ont écouté les parents, raconte Ben-Amar. Tout le monde demande la même chose : le respect. Les jeunes, en tant que citoyens qui n’ont rien fait de mal jusqu’à preuve du contraire, les policiers dans l’exercice de leur fonction. »

Au seuil de la ville

Est-ce que demain sera comme avant-hier, jusqu’à la prochaine explosion de colère ? Un collectif est en train de se créer pour tenter de fédérer les différents acteurs du quartier, notamment les parents, pour libérer la parole et la structurer. « Dans les quartiers populaires, les engagements politiques de demain se feront sur une base locale », pense Marwan. « On sous-estime les potentialités politiques chez les jeunes qui y vivent. Quand ils ont une grille pour lire et analyser les choses, ils peuvent se mobiliser, même s’ils n’ont pas les ressources scolaires et intellectuelles pour tout comprendre au début. » Il cite son association en exemple, qui regroupe désormais une quinzaine de jeunes. Et pas que des étudiants. La mobilisation en réaction au rapport Bénisti a été une occasion pour eux de se former, d’apprendre à argumenter. Les activités proposées par C’Noues alternent foot en salle, campagne d’inscription sur les listes électorales et sorties « savoir et découverte » dans des lieux aussi divers que le Stade de France, le Louvre, des projections débats ou même l’Opéra. Histoire d’aller « découvrir des ambiances », tout simplement. Le tout sans subventions, sauf pour le foot en salle. « Quand on court sans réfléchir, on nous donne de l’argent », rigole Marwan. Loin des caméras, des joutes télévisuelles entre politiques et « experts » à propos de « la banlieue », la vie des Hautes-Noues continue. « Hé Marwan ! C’est quand la prochaine sortie ? », interrogent quatre gamins, dégustant des bonbons en rentrant de l’école.

Ivan du Roy

Photo : Hervé Dez/Le Bar Floréal

En bref

Vidéos

  • Artisanat « Un métier n’est pas là pour vous emprisonner mais pour vous rendre libre »

    Voir la vidéo

Voir toutes les vidéos