Débattre Point de vue

Loi travail :« La réalité sociale et politique du pays s’énonce à nouveau en termes de lutte des classes »

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De quoi l’énergie déployée par une partie de la société dans son combat contre la loi Travail est-elle le nom ? Comment pérenniser les promesses d’une mobilisation sociale à la fois ancrée à gauche et de grande ampleur, et par conséquent susceptible de briser la résignation, dans un nouveau projet de transformation radicale de la société ? L’économiste Isaac Johsua, membre du Conseil scientifique d’Attac, s’interroge sur Nuit debout et tente de cerner les premiers enjeux qui sous-tendent la mobilisation en cours. Signerait-elle le retour au premier plan de la lutte des classes ? Tribune.

Dans les mobilisations contre la loi Travail, le trait qui présente le plus grand intérêt – et la plus grande originalité –, c’est « Nuit debout ». Nous sommes en présence d’un mouvement de masse qui est en même temps un mouvement directement politique, une combinaison jusqu’à présent inconnue en France. Un mouvement de masse par le nombre mobilisé, mais aussi par la surface couverte, par le nombre de ceux qui se sont sentis concernés. Un mouvement directement politique, parce qu’il ne s’agit pas seulement ni même principalement de défiler, de manifester : il s’agit surtout de prendre la parole, de parler politique, de débattre. Un mouvement directement politique aussi parce qu’il trace dès le début une ligne de démarcation très nette, indiquant très clairement — du fait de sa position sur la loi Travail — qu’il est à gauche, et plus précisément à la gauche de la gauche.

Message précieux parce qu’il s’agit de proclamer urbi et orbi que « non, la gauche n’est pas morte », qu’il y a un vaste courant qui s’en réclame, qui cherche et cherche encore les moyens de la rendre vivante. D’autres l’ont dit. Il ne s’agit pas ici cependant des discours sans cesse rabâchés par les mêmes dans les mêmes cercles étroits, mais d’une volonté connue de tous, portée par un puissant courant, qui a eu, de ce fait, un vaste écho. Bien sûr, cela ne garantit en rien le succès. Et le programme de la révolution à venir ne sortira pas des commissions de la Place de la République. Il n’en demeure pas moins que cette volonté, claironnée, répercutée par les médias, modifie déjà l’atmosphère, montre qu’on cesse (enfin !) de reculer et d’être défaits sans même avoir livré bataille.

« Nuit debout » modifie le champ politique

De même qu’un nouvel objet modifie de par sa masse le champ gravitationnel existant, de même la naissance de « Nuit debout » a modifié de par sa seule présence le champ politique. Nous ne savons pas ce que sera le futur de « Nuit debout ». S’il est difficile de lui prévoir un avenir à la taille de Podemos ou d’envisager une disparition pure et simple, entre ces deux extrêmes, on ne voit pas comment cet objet non identifié pourrait ne pas avoir d’effets sur la gauche de la gauche. Une gauche de la gauche émiettée, éclatée et pourtant inévitablement en recherche constante d’unité.

La dernière tentative en ce sens a été le Front de Gauche, aujourd’hui moribond, peut-être même déjà décédé. « Nuit debout » posera nécessairement cette question dans des termes nouveaux. Lesquels ? Cela permettra-t-il d’avancer sur le chemin de l’unité, de rassembler au mieux les forces ? Ou, au contraire, cela ne fera-t-il que rajouter un problème supplémentaire à ceux déjà existants ? Difficile à dire.

Avec la loi Travail, on parle « classes sociales »

Le mouvement ouvrier, c’est la défense des intérêts quotidiens des travailleurs. Mais c’est aussi, cela a toujours été, l’espoir d’un monde nouveau. Un espoir qui a sombré avec la chute de l’URSS, un régime dévoyé par une bureaucratie envahissante, laissant le terrain à une sorte de stupéfaction résignée – la touche finale a été apportée quand on a pu constater l’extraordinaire rapidité avec laquelle un régime qui prétendait créer un nouveau monde, mais rongé de l’intérieur, avait disparu. La situation est particulièrement grave, parce que s’y est rajouté un problème plus immédiat : le mouvement ouvrier a tout simplement disparu de l’horizon. La dernière grande mobilisation date de 2010, elle portait sur les retraites. Depuis, plus rien. Cette absence est tonitruante. C’est dire toute l’importance du changement intervenu avec la mobilisation sur la loi Travail.

Qu’il s’agisse de la vie sociale ou de la vie politique, les syndicats (CGT, Sud et FO) occupent maintenant l’espace, par une mobilisation, là encore, directement politique, puisqu’il ne s’agit pas d’un problème revendicatif, mais du rejet d’un projet de loi. En agissant comme agents politiques, les syndicats se hissent au niveau d’existence national. Ils le font mal, sans doute, et temporairement, très probablement, mais il n’empêche : le mouvement ouvrier est de retour. La réalité sociale et politique du pays s’énonce à nouveau en termes de lutte des classes. En polémiquant sur les articles de la loi Travail, on parle d’employeurs et de salariés, de patrons et d’ouvriers, on rappelle des choses élémentaires, on parle de classes sociales. Ajoutons qu’avec la jeunesse scolarisée — venue défiler aux côtés des syndicats — nous ne quittons pas, contrairement aux apparences, le terrain de la lutte des classes : si ces jeunes se sont mobilisés, ils l’ont fait en tant que salariés ou futurs salariés.

Au cœur de la bataille, la lutte des classes

C’est que la loi Travail n’est pas simplement une pierre d’achoppement sur laquelle viennent buter forces sociales et politiques. L’enjeu ici est essentiel. Car le texte en question se structure autour de deux points. Le premier est la flexibilité généralisée – de l’emploi, des horaires, des salaires, etc. Il s’agit de prolonger la mise en concurrence universelle de la force de travail, caractéristique de la mondialisation. C’est à qui sera le plus flexible, c’est à qui acceptera de se faire le plus exploiter. Le deuxième point, certainement le plus important, est la décentralisation des relations de travail, qu’il s’agit de traiter au niveau le plus bas possible, en privilégiant celui de l’entreprise. L’idéal pour les néolibéraux serait en fait de tout ramener au seul rapport contractuel entre deux personnes égales en droit – employeur et salarié – et donc de supprimer tout code du travail, quel qu’il soit.

Le fait même qu’existe un Code du travail montre que l’on sait que le rapport entre employeur et salarié est foncièrement inégal, que l’exploitation et l’oppression se dissimulent derrière la façade de l’égalité juridique des contractants. S’il faut un Code du travail, c’est parce qu’il faut contrebalancer cette inégalité, en mettant tout le poids de la société dans la balance. Rien d’étonnant donc si la loi Travail est devenue l’enjeu d’un conflit d’ampleur, engageant toutes les forces sociales. Un conflit qui, encore une fois, met tout naturellement au cœur de la bataille la lutte des classes. En effet, quoi d’étonnant ? Chassez le naturel, il revient au galop !

Passer des graines à la récolte

Au total, la mobilisation sur la loi travail a restitué ce qui ne s’était pas vu depuis longtemps : une grille de lecture de la réalité en termes de lutte des classes. Elle a interrompu le violent déplacement vers la droite du champ politique, à l’œuvre depuis de nombreuses années. A l’une des extrémités de ce champ, elle a introduit « Nuit debout » ; à l’autre des extrémités, elle a marginalisé le Front national, rendu tout à coup muet.

La question maintenant est : alors que, d’une façon ou d’une autre, cette mobilisation va vers sa fin, comment maintenir, comment faire fructifier ses apports, comment éviter de simplement retomber dans l’ancienne gadoue ? Comment poursuivre la lutte sur le Code du travail ? Comment donner un prolongement à « Nuit debout », alors que ce mouvement demeure une réalité strictement parisienne, ancré Place de la République, d’où il peut être chassé à tout moment ? Que faire pour éviter que le mouvement de la jeunesse scolarisée ne soit submergé par l’approche des examens ? Y-a-t-il moyen de jeter de nouvelles passerelles entre organisations étudiantes (et lycéennes) et syndicats ? Comment échapper à l’enlisement dans la fièvre pré-électorale que l’on sent monter de tous côtés ? Autant de questions qui ne sont qu’autant de façons de se demander : pouvons-nous recommencer à espérer ?

Isaac Johsua, économiste, spécialiste de l’étude des crises du capitalisme, membre du Conseil scientifique d’Attac.

Photo : Nuit Debout, à Paris, le 16 avril 2016 / CC Olivier Ortelpa

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