Agriculture

Les industriels du lait, nos ennemis pour la vie ?

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Avec des revenus toujours en baisse et la disparition de milliers d’exploitations chaque année, la colère continue de gronder chez les producteurs laitiers. Elle se focalise peu à peu sur un acteur aussi puissant que méconnu, la Maison du lait, où groupes industriels et coopératives laitières font la loi. Enquête.

© Jean Larive

De beaux jeunes gens se séduisent en dévorant des tartines de fromage. Puis s’embrassent, le menton décoré par de sensuelles gouttes de lait. Les produits laitiers ? « Des sensations pures » et « nos amis pour la vie », ont martelé ces publicités. Plus récemment, la nouvelle réclame montre trois petits cochons qui terrassent un loup, yaourt et verre de lait à la main.

Derrière ces messages, se cache non pas un industriel mais le Centre national interprofessionnel de l’économie laitière (CNIEL). Plus connu sous le nom de Maison du lait, cet organisme fédère depuis 1973 les acteurs du secteur laitier. Ensemble, ils s’entendent pour promouvoir la filière, par la publicité donc, mais aussi grâce à plusieurs centres de recherche scientifiques et économiques, à une revue (La Revue laitière française) et enfin par un lobbying auprès du ministère de l’Agriculture et des institutions européennes, à Bruxelles. Surtout, ce sont eux qui fixent le prix du lait.

Monopole syndical et industriel

Toute puissante et interprofessionnelle qu’elle est, cette structure est devenue la cible de la colère des éleveurs. En octobre dernier, des membres de la Confédération paysanne l’ont occupée pendant cinq semaines. Trois agriculteurs ont même mené une grève de la faim de 21 jours. Des méthodes inédites dans le monde agricole.

Ce n’est pas pour ses publicités que la Maison du lait s’attire les foudres de ceux qu’elle est censée représenter. Mais pour son rôle, moins connu, d’instance de décision du secteur. Une instance monopolisée par le syndicat majoritaire, la FNSEA, et par les industriels. Le collège des éleveurs est ainsi occupé par la Fédération nationale des producteurs de lait (FNPL), directement issue de la FNSEA. Pas d’élections donc, ni aucun moyen pour d’autres syndicats ou associations (Confédération paysanne, Association des producteurs de lait indépendant...) d’y être représentés. Le deuxième collège est réservé aux industriels (Bel, Bongrain, Danone, Lactalis, Nestlé...) regroupés au sein de la FNIL, et le troisième aux coopératives laitières (FNCL), dont les dirigeants sont souvent issus de la FNSEA et les pratiques de plus en plus proches de celles des groupes agroalimentaires.

Entente illégale sur les prix

Le rôle de ces fédérations est déterminant dans la gestion de la politique laitière française. Elles fixent, chaque trimestre, le prix du lait collecté dans les exploitations hexagonales. En mai 2008, cette prérogative est dénoncée par la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la fraude (DGCCRF). Ce qui provoque une levée de bouclier des colocataires de la Maison du lait. « Nous sommes allés voir Michel Barnier (le ministre de l’Agriculture de l’époque, ndlr) et nous lui avons dit que la DGCCRF nous empêchait de travailler. Nous lui avons donc demandé d’être de notre côté pour déposer un amendement dans la loi de finances et continuer de nous laisser faire », explique alors Jehan Moreau, représentant des industriels. Le directeur de la FNIL précise aussi avoir « appelé deux ou trois députés pour leur dire de voter l’amendement ». Ce qui fut fait.

Le lobbying est passé, les tentative de régulation ont trépassé. La « Maison du lait » continue de fixer les prix, grâce à quelques petits artifices techniques : des émissions « d’indices de tendances des marchés nationaux » dont les acteurs de la filière sont «  autorisés à tenir compte dans leurs relations contractuelles ». Un tour de passe passe contraire à toutes les règles de la concurrence européenne mais soutenu par l’État français. Pour Gilles Psalmon, président de la Fédération des producteurs de lait (FNPL), cette délégation des pouvoirs permet de « ne pas être en guerre permanente sur le prix du lait ».

Racket obligatoire

Sauf que la guerre est arrivée. L’équilibre des prix ne convient plus à une bonne partie des éleveurs. Et pour cause : il se stabilise souvent en dessous des coûts de production. Suite à la baisse de 54% des revenus des producteurs de lait l’année dernière, les mouvements de protestation se sont multipliés. D’abord la grève du lait à l’automne 2009 : des milliers de litres de lait sont déversés dans les champs. Ensuite, la manifestation au Salon de l’agriculture 2010, organisée par l’Association des producteurs de lait indépendants (APLI). Puis encore des manifestations en septembre et, le mois suivant, l’occupation de la Maison du lait par plusieurs membres de la Confédération paysanne. André Bouchut, secrétaire général de la Conf’, y mène une grève de la faim pendant trois semaines avec deux autres militants. « L’inter-profession défend un modèle productiviste, non ancré dans les territoires et non rémunérateur pour les éleveurs, proteste-il. La fédération des producteurs de lait soutient ce modèle. Ce n’est plus tolérable ! »

Le système est d’autant plus pervers que ce sont les producteurs qui financent au trois quart cet organisme (38 millions d’euros en 2009) ! Et ce, via une contribution payée sur chaque litre de lait vendu, et joliment nommée « Contribution volontaire obligatoire ». Prélevée automatiquement par les collecteurs de lait, cette contribution est devenue intolérable pour les syndicats minoritaires, Confédération paysanne et Coordination rurale. Elle les contraint en effet à financer la fédération qui a bâti le modèle qu’elles condamnent ! « Il ne reste que deux solutions, estime André Bouchut. Soit l’interprofession accepte les syndicats minoritaires en son sein, pour que l’on puisse défendre un autre modèle, soit elle le refuse et nous laisse cesser de payer notre contribution. » Une menace de taille pour les financements de la Maison du lait.

Producteurs laitiers : une espèce en voie de disparition

« L’interprofession valide des choix qui mènent à la disparition des éleveurs », dénonce Jean-Marc Thomas, responsable lait de la Confédération paysanne des Côtes-d’Armor et membre du Cedapa (Centre d’étude pour un développement agricole plus autonome). Le nombre de producteurs est en baisse constante. 200.000 exploitations étaient recensées en 1990, 130.000 en 1998 puis seulement 85.000 aujourd’hui. Au moins 120.000 emplois supprimés en vingt ans ! Et le déclin n’est pas terminé. D’après les estimations de l’Institut de l’élevage, les producteurs laitiers ne resteront plus que 50.000 en 2015, 25.000 en 2035.

Les producteurs, y compris ceux de la FNSEA, sont de plus en plus isolés au sein de la Maison du lait. Les coopératives, des groupements de producteurs ayant choisi à l’origine de collecter et transformer eux-même leur lait, sont historiquement plus proches des éleveurs. Mais leur organisation de plus en plus gigantesque, comme l’immense Sodiaal qui possède notamment Candia, a pris le pas sur la motivation initiale. Leurs intérêts se sont rapprochés de ceux des industriels. Ils ont créé ensemble leur propre lobby européen, l’Association des transformateurs laitiers (ATLA).

Quand l’agroalimentaire méprise les producteurs

« C’est en réalité la transformation qui définit les orientations stratégiques du CNIEL, les producteurs faisant globalement confiance à leur expertise », car « malgré leur forte contribution financière, [ils] n’ont aucune volonté hégémonique sur des sujets qu’ils maîtrisent mal », explique une note interne de 2004, récemment révélée par La France Agricole. En clair, les producteurs sont des paysans ignorants, laissez donc faire les businessmen : doit-on sentir dans cette note une pointe de mépris ? Publiée pendant l’occupation de la Maison du Lait, cette note n’y a pas réchauffé l’ambiance.

© Jean Larive

L’action de la Confédération paysanne et la défiance grandissante des producteurs de lait à l’égard de « leur » maison semblent cependant avoir fissuré l’édifice. Des négociations se sont ouvertes ce 9 novembre. Si, avec la Coordination rurale, ils parviennent à obtenir voix au chapitre, le CNIEL verrait gonfler les rangs des producteurs en son sein. Ceux-ci pourront alors espérer rendre les négociations sur le prix du lait moins asymétriques, voire défendre un autre modèle agricole.

Produire moins pour gagner plus

Celui-ci est déjà en germe. « Nous avons choisi la voie opposée au productivisme, explique Jean-Marc Thomas, installé en Groupement agricole d’exploitation en commun (Gaec) avec sa compagne et un autre couple, en Bretagne. On s’en sort non pas en produisant plus mais en réduisant les dépenses de production. » Revenu aux bases de l’agronomie, avec le soutien du Cedapa, ils ont progressivement réduit à zéro les achats d’engrais et de pesticides en choisissant un système herbager adapté aux caractéristiques de l’environnement local. La production de l’exploitation a légèrement baissé les premières années, mais les économies de dépenses sont telles que les revenus des quatre salariés se sont maintenus, contrairement à beaucoup des autres éleveurs.

« Nous ne produisons que 400.000 litres de lait à quatre, quand le modèle productiviste en fabrique autant avec une seule personne. Mais nous parvenons à prendre du repos un week-end sur deux, et même quinze jours de vacances par an ». Si Jean-Marc reconnaît que la conversion est une période difficile et demande beaucoup d’expertise, le jeu en vaut la chandelle. Dans les fermes qui ont expérimenté le système herbager, la consommation d’énergie est réduite d’un tiers, celle d’herbicides est divisée par cinq et les excédents d’azote, notamment responsables des algues vertes, baissent de 44%, selon les études du Cedapa.

Dumping européen

Pour accompagner cet autre modèle agricole, il manque une régulation européenne qui empêche le dumping sur les prix, causé par une surproduction volontaire. « Il faut cesser de s’aligner vers le bas sur des modèles ultra-productivistes et fixer des quotas : produire à peine plus que ce que l’on consomme en Europe pour réduire les importations entre pays », propose André Bouchut, secrétaire général de la Confédération paysanne. « Pour nous la nourriture n’est pas une marchandise comme les autres. »

Ces expérimentations et propositions ne vont pas réjouir les industriels qui siègent au CNIEL. Eux répètent qu’à chaque hausse de prix du lait français, des produits laitiers allemands et danois envahissent nos étals. Ne pourraient-ils pas également rogner sur une partie de leurs marges et dividendes ? Un autre partage des richesses agricoles et un autre modèle de production constituent probablement le chemin à suivre pour que les agriculteurs vivent simplement de leur métier, et que les consommateurs puissent continuer de savourer leurs « sensations pures ».

Thibaut Schepman

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