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Biodiversité

Les engagements environnementaux de la Société Générale n’ont-ils aucune valeur ?

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La Société Générale est la cible d’actions, de pétitions et d’interpellations de la part d’organisations écologistes. Et son assemblée générale des actionnaires, le 20 mai, pourrait être perturbée. En cause, l’expertise financière que la banque apporte à un méga projet d’extraction de charbon en Australie : Alpha Coal. Outre de massives émissions de CO2, des risques de déforestation et d’épuisement des ressources en eau, ce projet minier fait peser une lourde menace sur un patrimoine mondial, la Grande barrière de corail, écosystème marin unique. D’autres grandes banques ont d’ailleurs refusé d’apporter leur caution et leurs crédits à ce projet controversé.

Alpha Coal : c’est le nom d’un énorme projet charbonnier, dans l’État du Queensland, au Nord-est de l’Australie. Ce projet inclut l’ouverture d’une immense mine de charbon, la construction d’une ligne de chemin de fer et la création d’un terminal portuaire géant à Abbot Point – au cœur de la Grande barrière de corail, classée patrimoine mondial de l’humanité. C’est la banque française Société Générale qui est chargée d’étudier la faisabilité économique du projet et de conseiller ses promoteurs dans la recherche d’investisseurs pour en boucler le montage financier. La banque se retrouve donc en bonne position pour apporter elle-même une partie des crédits. Et devient la cible de critiques de plus en plus virulentes qui lui reprochent de cautionner un projet destructeur pour l’environnement.

Si Alpha Coal se concrétise, 30 millions de tonnes de charbon seront extraites chaque année. Puis transportées vers d’autres pays d’Asie pour être brûlées. Cette masse de charbon libèrera dans l’atmosphère 60 millions de tonnes de CO2, selon une étude de Greenpeace [1]. Pour se rendre compte de l’ampleur de cette pollution, c’est l’équivalent du CO2 rejeté en France par les quatre entreprises les plus polluantes : ArcelorMittal, EDF, Total et GDF-Suez ! La construction de la ligne de chemin de fer et du terminal portuaire entraîneront la destruction d’habitats côtiers dans la zone de la Grande barrière de corail. L’Unesco a d’ailleurs menacé l’Australie de l’inscrire sur la liste du patrimoine mondial en danger (lire notre précédent article).

Interpellée par la société civile pour son implication dans ce projet australien, la banque française assure s’être dotée des normes et des critères nécessaires pour juger de la légitimité et de l’acceptabilité environnementale du projet. C’est la ligne de défense classique des banques lorsqu’elles se trouvent mises en cause quant à l’impact environnemental de leurs financements (voir par exemple ici à propos de BNP Paribas et du charbon). Il n’y aurait, en somme, qu’à leur faire confiance. Et tant pis si l’application de ces critères n’est ni contraignante ni transparente, et s’il n’y a aucun moyen de vérifier leurs assertions de manière indépendante.

Désertification, déforestation et chômage

Dans une étude, l’organisation environnementale les Amis de la terre s’est essayée à l’exercice : comparer les discours de la Société Générale et les faits, en se basant sur l’étude d’impact environnemental réalisée par les porteurs du projet eux-mêmes. Surprise ? Ce document établit dans le détail que le projet Alpha Coal contrevient aux règles relatives à la protection de l’environnement et de la biodiversité que la Société générale s’est elle-même fixées dans ses « engagements environnementaux et sociaux » [2].

La mine proprement dite doit s’étendre sur plus de 60 000 hectares. Soit six fois la superficie de Paris ! Son fonctionnement nécessitera en tout 176 milliards de litres d’eau ! Plusieurs rivières seront détournées ou asséchées dans une région où cette ressource est déjà rare. Son impact potentiel sur les nappes d’eau souterraines suscite toutes les inquiétudes. Le tissu économique local sera fortement affecté : les activités agricoles souffriront de la surexploitation des ressources en eau, ainsi que le tourisme côtier et marin qui génère 50 000 emplois. Côté conservation de la biodiversité, l’ouverture de la mine entraînera une importante déforestation, détruisant les habitats de plusieurs espèces d’oiseaux protégées. La construction du terminal d’Abbot Point détruira une zone humide côtière, aire de repos pour les tortues vertes, les baleines à bosse et les dugongs, et zone de transit pour de nombreuses espèces migratoires.

Recours judiciaires

Alpha Coal menace également la Grande barrière de corail, et ses 1750 espèces de poissons, de requins, de raies et de tortues marines. D’une part, ses émissions de gaz à effet de serre aggraveront les phénomènes climatiques qui contribuent déjà à sa fragilisation. D’autre part, la Mer de Corail subira le passage de centaines de bateaux venus se ravitailler dans ce qui promet d’être le plus important port charbonnier au monde. « La banque nous assurait en novembre dernier qu’elle ne s’impliquerait dans Alpha Coal que si celui-ci respectait ses Principes environnementaux et sociaux, or il est clair que les deux sont inconciliables tant les risques du projet sont énormes », estime Lucie Pinson, des Amis de la terre. « Nous ne ferons rien qui ne soit conforme à nos principes et au respect des décisions de l’Etat du Queensland et de l’Australie », se défend la banque, interrogée par Libération

Il n’est pas encore sûr que ce projet – le plus avancé d’une série de neuf projets charbonniers dans la région – voie le jour. Des militants et citoyens australiens ont multiplié les recours judiciaires pour le faire annuler. Le Tribunal foncier du Queensland a ainsi jugé début avril qu’Alpha Coal ne pouvait être approuvé en l’état, du fait, notamment, des risques pour les ressources en eau de la région [3]. Une autre procédure est en cours au niveau fédéral. La viabilité capitalistique de la mine n’est pas assurée. La baisse de la demande chinoise et indienne en charbon a poussé plusieurs géants des industries extractives à se retirer du projet [4].

Ligne rouge à ne pas franchir

Contrairement à la Société Générale, d’autres institutions financières ont choisi de ne pas investir dans des projets qui pourraient menacer la Grande barrière de corail. Le groupe bancaire américain Citi s’est retiré d’Alpha Coal. BNP Paribas et le Crédit agricole ont choisi ne pas s’impliquer. Même Blackrock, le principal fonds d’investissement au monde, a reconnu qu’il y avait là une ligne rouge à ne pas franchir : les projets autour de la Grande Barrière de corail présentent des risques en terme d’image et de réputation trop élevés, particulièrement depuis que le mouvement écologiste mondial et les stars de Hollywood se mobilisent pour sa protection.

La Société Générale a, pour l’instant, choisi de franchir cette ligne rouge, en association avec des personnalités politiques et économiques australiennes dont le penchant au climato-scepticisme et la conception régressive de la protection environnementale sont connus [5]. Une étude réalisée par le réseau Banktrack l’année dernière classait la Société Générale au 22e rang mondial au terme d’investissements dans les mines du charbon. Entre 2005 et 2011, la banque a débloqué 4,7 milliards d’euros dans le secteur (mines et centrales). « Nous œuvrons en faveur d’une finance responsable. Les impacts économiques et sociaux de notre activité, la transparence de la communication financière ainsi que la loyauté de nos pratiques sont autant de préoccupations qui viennent renforcer notre volonté d’améliorer la satisfaction de nos clients », assure de son côté la Société Générale

Une AG des actionnaires agitée

Une pétition en ligne a été lancée pour appeler la banque à se retirer du projet. Un enjeu d’autant plus important que la mise en œuvre de la mine géante et de ses infrastructures ouvrirait la voie aux huit autres projets envisagés dans la région. Ce qui « entraînerait des émissions supérieures à celles de l’Allemagne », soulignent les Amis de la terre. Le 20 mai prochain, le groupe bancaire français tiendra à Paris son Assemblée générale annuelle. Des membres des Amis de la terre y participeront, ainsi que des militants d’Attac. La Société Générale est en effet l’un des trois cibles (avec Unilever et BNP Paribas) choisies par l’association altermondialiste dans le cadre de sa campagne « Requins », destinée à dénoncer les abus des multinationales et leur impunité. Le mouvement altermondialiste basque Bizi ! promet également de déverser 1,8 tonnes de charbon devant le siège régional de la Société Générale à Bayonne, si cette dernière n’a pas annoncé d’ici le 20 mai, son retrait du projet Alpha Coal (voir la vidéo).

Olivier Petitjean

Photo : CC Guillaume Lemoine

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