Destitution

« Le système politique brésilien est en train de s’écrouler »

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Le sort de la présidente brésilienne Dilma Rousseff devrait être définitivement scellé fin août. En attendant, c’est un gouvernement intérimaire de droite qui a pris le pouvoir au Brésil, sans aucune élection. Il n’a pas tardé à lancer un programme d’austérité, fragilisant les progrès sociaux obtenus depuis une décennie. Au même moment, les révélations de la vaste opération anti-corruption en cours dans le pays continuent, touchant plusieurs ministres du nouveau gouvernement. Bien loin de stabiliser un pays ébranlé par la crise, le coup d’État constitutionnel en cours fera peut-être imploser le système politique traditionnel. Une nouvelle gauche pourrait-elle émerger de ce chaos ? Explications avec le politologue brésilien Jean Tible.

Le 17 avril, la chambre des députés brésilienne votait l’ouverture de la procédure de destitution de la présidente du Brésil Dilma Rousseff. Le Sénat brésilien a suivi le 12 mai. Depuis, c’est un gouvernement intérimaire qui est au pouvoir. Le nouveau gouvernement, qui ne compte aucune femme, est dirigé par l’ancien vice-président Michel Temer, du principal parti de droite brésilien, le PMDB. La procédure de destitution a été lancée au milieu d’une vaste opération judiciaire anti-corruption en cours depuis 2014 dans le pays. Celle-ci touche le cœur du système de financement de la vie politique brésilienne, et a déjà fait condamner le patron de l’une des plus grandes entreprises brésiliennes, Odebrecht. Des élus du Parti des travailleurs (PT, gauche) sont visés par l’enquête ainsi que de nombreux élus des partis de droite [1].

Le discours médiatique a largement amalgamé cette vaste enquête anti-corruption avec la procédure de destitution de Dilma Rousseff. Pourtant, la présidente travailliste n’est personnellement pas mise en cause pour corruption, mais menacée de destitution pour avoir pratiqué le « rétropédalage fiscal », un maquillage des déficits des comptes publics sans gain personnel.

L’image d’une destitution qui viendrait lutter contre la corruption s’effrite chaque jour davantage, au fil des nouvelles révélations égrenées dans la presse. Celles-ci touchent de plein fouet le gouvernement intérimaire. Trois de ses ministres ont déjà démissionné suite à des révélations sur leur implication dans les affaires de corruption et leur volonté des destituer Dilma Rousseff pour mettre fin à l’enquête. Ainsi fragilisé, sans légitimé des urnes, dénoncé au Brésil et à l’étranger comme formé à la faveur d’un coup d’État institutionnel, le gouvernement intérimaire veut pourtant lancer des mesures lourdes de conséquences : coupes dans les dépenses publiques et réforme du système de retraite. Mais l’issue de la procédure de destitution est incertaine. Le vote final doit avoir lieu fin août. « D’ici là, personne ne sait ce qui peut se passer », juge le politologue brésilien Jean Tible. Comment le Brésil en est-il arrivé là ? Où en est la gauche brésilienne, alors que le PT était déjà en crise depuis le premier mandat de Dilma Rousseff (2010-2014) et surtout depuis les mesures d’austérité du deuxième (à partir de 2014) ? Entretien.

Basta ! : La destitution de Dilma Rousseff est-t-elle devenue inéluctable aujourd’hui ?

Jean Tible [2] : Nous sommes dans une période de transition. La tendance est certes à ce que la destitution ait bel et bien lieu. Mais personne ne peut prévoir ce qui va arriver. Le vote final est fixé pour fin août, c’est dans quarante jours. C’est beaucoup, au Brésil en général, et en ce moment en particulier. Chaque jour apporte son lot de nouvelles révélations dans la presse, et de mobilisations. Même si Michel Temer devenait président effectif, personne ne peut dire s’il pourra se stabiliser. C’est le système politique brésilien dans son entier qui est en train de s’écrouler, totalement. Il y a une grande insatisfaction dans la population, à la fois contre Dilma Rousseff, contre Michel Temer et contre Eduardo Cunha, le président de la chambre des députés [et également membre du PMDB, ndlr] [3]. De nombreux députés et sénateurs sont visés par l’enquête anti-corruption. Des figures importantes du capitalisme brésilien sont en prison ou font elles-aussi l’objet d’une enquête, tous comme tous les ex-présidents du pays, sous une forme ou une autre.

Le système politique brésilien a de graves problèmes de corruption, qui sont aujourd’hui mis en lumière. Mais ce n’est pas si simple. Les enquêtes anti-corruption ont été sélectives, elles ont visé en priorité le Parti des travailleurs. Le fait d’avoir conduit Lula, qui fait l’objet d’une investigation, à un interrogatoire sous contrôle policier, a été difficile à justifier. La mise sur écoute de la présidente de la République et la diffusion de ces écoutes dans la presse est difficile à justifier. Cet impeachment sert aussi à mettre en œuvre des mesures qui ne pourraient pas l’être par le vote, comme une réforme du système de retraite, des réformes du salaire minimum, la privatisation des gisements pétroliers. La question du pétrole et de la coopération judiciaire avec les États-Unis a aussi joué un rôle. Le Brésil n’est pas une île, il est en relation de pouvoir avec d’autres pays et d’autres acteurs. La procédure de destitution ne doit pas être banalisée. Elle ouvre un précédent, comme cela s’est fait au Paraguay en 2012, de manière plus dure [4]. C’est un coup d’État de type constitutionnel, car la procédure respecte la constitution.

Si le Sénat vote contre la destitution de Dilma Rousseff en août, que peut-il se passer ensuite ? Pour beaucoup, il semble inimaginable que Dilma Rousseff revienne à la présidence...

Dans les faits, Dilma peut échapper à la destitution. Mais il ne faut pas oublier que la population a appuyé la destitution. La seule manière dont elle pourrait revenir, ce serait d’appeler à de nouvelles élections. Le plus probable reste quand même qu’il y ait un gouvernement Temer effectif. Mais dans ce cas, la question est : va-t-il réussir à se stabiliser, et comment ? Par la répression ? Car le dernier gouvernement de Dilma Rousseff a fait passer une loi antiterroriste qui n’avait pas de sens. Un gouvernement Temer pourrait l’utiliser. Le ministre de la Justice du gouvernement intérimaire va dans ce sens. Nous avons au Brésil une organisation répressive qui n’a pas vraiment connu de transition vers un régime plus démocratique depuis la la fin de la dictature.

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Le Parti des travailleurs, qui a conduit des gouvernements de coalition avec la droite et entamé une politique d’austérité depuis 2014, est-il en partie responsable de ce qui arrive ?

La tragédie du deuxième gouvernement de Dilma Rousseff a ouvert la possibilité à ce qui est en train de se passer. Parce qu’elle a appliqué une politique différente du discours de campagne, et ce d’une manière très technocratique, sans l’expliquer à la population. Cela a entamé sa légitimité. Sa popularité a chuté rapidement. Il y a une conjonction de facteurs vers la procédure de destitution : une mobilisation dans la rue contre la politique de Dilma Roussef et une focalisation médiatique. À partir du moment où le gouvernement n’arrivait plus à stabiliser le pays, de nombreux secteurs économiques ont commencé à adhérer à la stratégie du coup d’État. Le groupement des patrons de l’industrie de l’État de São Paulo a par exemple été l’un des acteurs les plus actifs dans ce processus [5]. Pourtant, il y a encore un an, les secteurs économiques soutenaient Dilma. Ils ne voulaient pas courir le risque d’une destitution. Car entrer dans ce processus, c’est ouvrir une boîte de Pandore.

Concernant la lutte contre la corruption, les gouvernements du PT ont en fait renforcé l’indépendance des organes de contrôle et de la justice. La police fédérale a une autonomie qu’elle n’avait pas avant, tout comme l’organe de contrôle de la gestion publique, qui a été renforcée [6]. Le PT a aussi créé une loi pour la transparence. Et le procureur général de la République est devenu puissant avec le PT. Avant, c’était une figure sans pouvoir. Le problème, c’est que tout en améliorant l’indépendance de la justice, le PT a reproduit les systèmes traditionnels de financement de la vie politique brésilienne. Les gouvernements PT ont créé les conditions pour lutter contre la corruption politique tout en usant des mêmes moyens de financement que les partis au pouvoir précédemment. Cela a créé un court-circuit.

Avec Lula menacé de prison, Dilma Rousseff de destitution, et une popularité basse, le PT a-t-il encore un avenir ?

Le PT a été un acteur politique d’une grande légitimité sociale. À l’opposé, les partis PSDB et PMDB ne sont pas des structures militantes et n’ont pas de programme [7]. Le PT a produit de grands changements au Brésil. La période des premiers gouvernements du PT ressemble un peu, toutes proportions gardées, à l’après 1945 en Europe. Cela a été une période de conquêtes sociales. En France, après cette période, il y a eu 68. Ici, même si c’est très différent, il y a eu l’éruption sociale de juin 2013 (Lire notre article ici).

Au cours des gouvernements du PT, le nombre d’étudiants des universités a été multiplié par trois. Or, c’est une catégorie importante, qui peut se rebeller, qui a une disposition à la mobilisation, qui peut définir des idées dans l’espace public. Les perspectives de vie des noirs, des femmes, des trans, gay, lesbiennes, des pauvres, des travailleurs, des paysans, se sont améliorées au cours de cette période. Aujourd’hui, vous avez un mouvement gay dans les quartiers pauvres des périphéries, ce qui n’existait pas avant. Les périphéries représentent aujourd’hui un potentiel culturel et politique fort. C’est un changement important. Il y a une nouvelle subjectivité qui a émergé. Il y a un potentiel révolutionnaire, mais en face, il y a un potentiel contre-révolutionnaire, qui a toujours existé dans le pays. Nous faisons face à une radicalisation des deux côtés. Nous avons une gauche multiple qui se fortifie et aussi un camp conservateur très présent. Cette polarisation existe aussi ailleurs, comme aux États-Unis. Elle vient en partie de la crise économique globale dont le monde ne se relève pas.

La crise a été l’un des facteurs qui a rendu le lulisme intenable. Avec la crise, il est devenu impossible de continuer à garantir plus de droits pour les plus pauvres sans toucher aux privilèges des plus riches. Fin 2010, quand Lula a quitté la présidence, il avait 90 % de popularité, le gouvernement fédéral, 80 %. Tout le monde était content. Juin 2013 a marqué l’émergence de l’insatisfaction. Cependant, même largement affaibli, le PT exprime encore la gauche au Brésil d’une certaine manière, qu’on le veuille ou non. Le PT a été l’unique parti de gauche de masse créé dans la seconde partie du XXe siècle. Sa force a été d’articuler les différences, d’unifier les socialistes, les communistes, les trotskistes, les sociaux-démocrates et les nationalistes de gauche, ensemble dans le même parti. Aujourd’hui, le PT peut apparaître très affaibli, mais il peut récupérer. Et il y aussi d’autres figures qui sont en train d’émerger à gauche, hors du PT, mais pas contre lui.

Lesquels ?

Quand on voit le mouvement Black lives matter aux États-Unis contre le racisme policier, les soutiens de Bernie Sanders face à Hillary Clinton, le mouvement du 15-M en Espagne puis Podemos, la place Syntagma à Athènes, la victoire de Syriza puis les négociations avec l’UE, Evo Morales en Bolivie, et ce qui se passe au Brésil… ces situations ont vu surgir des mouvements politiques hors des cadres et institutions traditionnels. Au Brésil, nous avons un mouvement féministe fort, un mouvement antiraciste fort, un mouvement LGBT fort. Nous avons vu émerger dernièrement un mouvement lycéen fort.

La période actuelle comporte des similitudes avec le cycle politique précédent au Brésil, qui a commencé à la fin des années 70, et qui a été un moment de création politique très important. Au moment des grandes grèves dans l’État de São Paulo, personne n’avait invité les travailleurs à venir se joindre aux discussions sur la transition démocratique, qui se faisaient dans les hautes sphères, par les politiques traditionnels. Mais les travailleurs sont passés par la fenêtre, et il se sont imposés comme des acteurs de la transition. Nous sommes dans un moment similaire aujourd’hui. L’effondrement en cours du système politique ne va pas forcément aboutir à quelque chose de pire.

Propos recueillis par Rachel Knaebel.

Photo de une : manifestation contre le gouvernement Temer le 10 juin à Recife. CC : Ninja Midia.

Autre image : Rassemblement du 1er mai à São Paulo / Rachel Knaebel.

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