Documentaires

Le retour d’un cinéma de lutte

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Chaque été, le temps d’une semaine inspirée, Lussas, en Ardèche, se mue en un village d’irréductibles amateurs du cinéma documentaire. Au programme cette année : le retour d’un « cinéma de lutte », facilité par des technologies et un matériel de plus en plus accessibles. De Tahrir à Tous au Larzac, en passant par Les temps changent ou Entrée du personnel, voici une sélection de films à découvrir.

En 2011, les États généraux du documentaire consacraient un séminaire à l’« amateur », mis sur le devant de la scène par le développement des technologies de la communication, avec Internet à l’avant-poste. Dans différents champs d’expression, dont la vidéo, cet « amateur » (une terminologie particulièrement impropre et délicate à manier) occupe désormais une place de choix sur la scène médiatique, validée principalement par son audience. Par la singularité de sa démarche, il favorise aussi l’éclosion de nouveaux gestes, de nouvelles formes, à l’écart des voies déjà ouvertes. Favorisé par un contexte où le cinéma, dans ses conditions mêmes de production, reflète à sa façon notre époque et ses aléas : l’argent manque, la précarité gagne les auteurs, et l’on voit se multiplier les films tournés hors de l’économie du documentaire, grâce à du matériel de plus en plus accessible.

Ce réel offre à tous, amateurs ou non, un champ d’observation, d’analyse et d’interprétation infini, qui semble inspirer un nombre croissant de réalisateurs. Les luttes et révolutions qui ont fleuri ces derniers temps, dans le monde arabe et, avant cela, en Iran ou en Birmanie, ont ainsi vu se rencontrer comme jamais auparavant les caméras de divers opérateurs : journalistes, documentaristes, citoyens munis d’un simple téléphone portable… Cette édition des États généraux du documentaire et, avant elle, d’autres festivals ont mis quelques-unes de ces réalisations à leur programme. Toutes incarnent le retour d’un « cinéma de lutte », contrepoint d’un paysage télévisuel favorisant l’uniformisation.

De la Birmanie…

Parmi les films de révolte, Burma VJ est un curieux objet réalisé par Anders Østergaard dans le sillage de la révolte des moines bouddhistes en Birmanie, fin 2007. Son matériau de base est composé d’images capturées sur le vif par des vidéo-journalistes birmans munis de caméras amateurs, images qui étaient envoyées en Thaïlande et, de là, en Norvège, d’où elles étaient transmises aux télévisions du monde entier. Ces images étant les seules de la révolution vue de l’intérieur. Sans être explicite sur sa façon de procéder, même s’il la laisse apparaître, le réalisateur danois de Burma VJ a monté ces images de la révolte en alternance avec des séquences mises en scène et tournées ultérieurement (discussions entre les vidéo-reporters et leur interlocuteur réfugié en Thaïlande, téléspectateurs birmans « découvrant » ces images sur leur téléviseur…), dans une volonté probable de stimuler à coups d’artifices une tension dramatique que les images saisies in vivo, forcément décousues, n’atteindraient pas par elles-mêmes. Mais c’est plutôt un sentiment de malaise que l’on ressent devant ce qui apparaît comme une manipulation déroutante qui a pour effet, avec ses plans trop soignés et ses tics de mise en scène inappropriés, de tirer le film vers un docu-fiction maladroit et, en fin de compte, de déréaliser la révolte (le film a reçu de nombreux prix, et été diffusé sur Arte en février 2010).

… à la place Tahrir

Sur le front des luttes, l’événement est notamment venu de deux films très différents, dans l’esprit comme dans la lettre : Tahrir, de l’Italien Stefano Savona, et Tous au Larzac de Christian Rouaud. Le premier est l’œuvre d’un cinéaste ayant précédemment exercé le métier d’archéologue en Égypte. Happé par la révolution égyptienne alors qu’il montait un autre film, Stefano Savona s’est rendu sur place avec du matériel léger et a accompagné le mouvement pendant trois semaines, jusqu’à la chute d’Hosni Moubarak. De son immersion, il a retenu l’explosion de la parole, criée, scandée, échangée dans des discussions nourries d’une profonde maturité politique qui éclate à chaque plan, jusque dans les moments de tension ou de violence. C’est autant un hommage à l’élan révolutionnaire que la captation vive de ce même élan, rarement vécu à ce point de l’intérieur. Tahrir nous fait éprouver ce qu’est une révolution, dans son cœur même, et ce sentiment extrêmement fort de puissance collective que rien ne peut dévier de sa trajectoire, mais aussi sa fragilité : des hommes et des femmes unis pour une même cause, toutes sensibilités confondues avec, en toile de fond, l’inquiétante question de « l’après » et tout ce que cette incertitude contient d’angoissant [1]

En passant par le Larzac

Tous au Larzac, s’il est aussi en quelque sorte une apologie du collectif, procède de façon différente – par la force des choses, puisqu’il relate des événements remontant à plus de trente ans. Le film déroule la chronologie de dix années d’un combat parti de rien, a priori perdu d’avance et, s’appuyant sur les témoignages de plusieurs protagonistes de la première heure, restitue d’une manière habile et souvent jouissive la construction d’une solidarité active. Une solidarité qui, à force d’épreuves, n’est plus seulement un moyen mais devient une fin en soi, une manière de vivre – un art de vivre ! Dans sa façon de suggérer que l’union de forces aussi dissemblables que des paysans ancrés dans leur terroir, des ouvriers, des maos, des anars, des non-violents est possible, et que de celle-ci peut naître un mouvement aussi généreux (une véritable utopie concrète !), ce film fait merveille et donne un immense espoir… Mais la chose serait-elle seulement envisageable aujourd’hui ? Rien n’est moins sûr. En tout cas, le chemin est joyeusement tracé (sortie nationale le 23 novembre 2011).

À l’antipode des micro-trottoirs

Un réveil populaire ? Pas si improbable… Les temps changent, de Luc Leclerc du Sablon, constitue un véritable bijou de paroles politiques de citoyens français interviewés au hasard d’heureuses rencontres, à l’aube de la dernière élection présidentielle, entre fin 2006 et début 2007. Le réalisateur confronte la réalité politique et sociale du pays à l’analyse que peuvent en faire des citoyens que l’on qualifie généralement d’« ordinaires ». Le résultat est saisissant, si loin, pour ne pas dire à des années-lumière, du prêt-à-mâcher des sondages, micro-trottoirs, propos de comptoir et autres commentaires sur Internet qui composent l’ordinaire de ce que l’on prend à tort pour la parole populaire. Ici, la parole est recueillie avec un profond respect, une véritable empathie, et chacun a le temps de développer ce qui compose au bout du compte une pensée politique populaire empreinte d’une maturité dont les grands médias rendent peu compte dans l’information ahanée au quotidien. Le film est construit de telle manière que les paroles se mettent mutuellement en relief, sur fond de paysages urbains et périurbains, qui composent désormais le décor de notre existence. Ce film qui réhabilite la parole politique est beau, sobre et généreux. On ne peut que souhaiter ardemment sa sortie en salles.

Grandir fille comme un garçon

Dans une veine sociale sensible, on retiendra également Les Roses noires, réalisé par Hélène Milano, qui donne la parole à des jeunes filles vivant dans des cités de Marseille et de la Seine-Saint-Denis. Ce documentaire part du langage : celui des cités et, en son sein, celui des garçons et celui des filles. Se dessine alors la difficulté d’être et, surtout, de « grandir fille » dans un contexte qui apparaît d’abord comme hostile au sexe féminin. Les jeunes filles rencontrées, filmées isolément ou par petits groupes, évoquent, avec une lucidité et une finesse d’analyse qui forcent l’admiration, la nécessité de se comporter « comme un garçon » de manière archétypale, afin de gagner au forceps la possibilité de vivre dans une tranquillité toute relative. Relative, car elles doivent tôt ou tard se dépouiller de ces personnalités forcées pour pouvoir se construire et s’épanouir dans leur singularité. Après une série de constats édifiants, établis avec humour mais au fond assez glaçants, le film s’achève sur une note positive venue des jeunes filles elles-mêmes, qui, aujourd’hui, s’acceptent comme elles sont. Après la projection, la réalisatrice a souligné que son film avait aidé la parole à se délier dans les quartiers où il a été diffusé. On ne peut qu’espérer que cela continue à essaimer (le film a été diffusé sur France 3 en mars dernier).

Travail à la peine

Nous terminerons ce tour d’horizon par un thème que les documentaires abordent aujourd’hui volontiers : la souffrance au travail. Sur la question préoccupante des conditions d’insécurité permanente dans lesquelles travaillent les ouvriers du bâtiment en Italie, Mourir de travail, de Daniele Segre, échoue par la pesanteur de son dispositif : un enchaînement ininterrompu de témoignages souvent âpres et douloureux, mais répétitifs, et sans mise en perspective ni respiration. Confondant gravité et lourdeur, il nous condamne à un fatalisme penaud, et l’on s’en veut de ne pas pouvoir s’intéresser plus que cela au problème.

Aux antipodes de cet exercice lourdaud, Entrée du personnel [2], de Manuela Frésil, donne corps, par le geste autant que par la parole, à la souffrance physique et psychologique des employés d’un abattoir. Les témoignages de salariés, enregistrés hors caméra pour la plupart, sont montés sur les images des chaînes d’abattage, de découpage, d’emballage, et l’évocation de leurs corps endoloris semble entrer en résonance avec ces carcasses que l’on démembre. L’usine est pourtant moderne et pourvue de machines censées faciliter la tâche, mais cela constitue autant de raisons d’augmenter la productivité, et donc la cadence, au prix de gestes répétés à un rythme de plus en plus soutenu, à la limite du supportable… Des gestes que les corps, à force de répétition, intègrent comme un prolongement d’eux-mêmes, au point que lorsque certains employés sont invités par la réalisatrice à mimer leur travail quotidien, et que les corps se mettent aussitôt en route, cela produit d’hallucinantes séquences qui pourraient paraître burlesques ou poétiques si elles ne révélaient pas l’implacable traitement auquel sont soumis ces humains que l’on pousse à devenir machines, jusqu’à ce que le corps lâche. On sort de ce film groggy. Et si le traitement réservé aux carcasses animales n’était autre que la figuration de ce vers quoi nos sociétés glissent peu à peu ?

Raphaël Mège

En bref

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