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Egalité des droits

Le long combat des femmes birmanes n’est pas terminé

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La récente ouverture démocratique de la Birmanie suscite de nombreux espoirs pour le développement du pays. Les femmes en profiteront-elles ? Rien de moins sûr pour le moment, tant elles doivent encore et toujours lutter pour le respect de leurs droits. Notamment celui de prendre pleinement part à la vie politique, dans un pays où Aung San Suu Kyi demeure une figure emblématique mais encore trop isolée.

Cet article a initialement été publié dans le magazine Altermondes.

En Birmanie, c’est une femme, Aung San Suu Kyi, qui s’est imposée comme la figure de référence du mouvement pour la démocratie. Est-ce à dire que la participation des femmes à la vie politique va de soi dans ce pays de l’Asie du Sud-est ? Absolument pas, selon Moon Nay Li, une militante des droits des femmes kachin, l’une des nombreuses minorités que compte la Birmanie : « Dans notre culture et nos traditions, les hommes ont le sentiment qu’il leur revient de s’occuper de ces choses-là, que c’est leur devoir » [1]. Les femmes de Birmanie qui ont choisi de s’engager contre la dictature ont donc dû aussi s’imposer dans un mouvement pro-démocratie dominé par les hommes.

Pourtant, « l’engagement des femmes dans les remises en cause du pouvoir central ne date pas d’hier, note Claude Delachet-Guillon, auteure du livre Birmanie, côté femmes [2]. Des femmes et des jeunes filles appartenant à toutes les couches sociales, des paysannes aux intellectuelles en passant par les ouvrières et les commerçantes, ont participé aux luttes aux côtés des hommes et ont subi comme eux la répression ». Un constat qui s’applique à « la période coloniale, [où] des femmes d’ethnies et de conditions diverses ont résisté aux Britanniques », comme à la période contemporaine marquée par l’opposition au régime militaire.

Une dimension dynastique

Mais la plupart des figures féminines qui ont émergé portaient l’héritage d’un homme célèbre. Cela a été vrai de Daw Khin Kyi, veuve du « père » de la nation, Aung San, qui fut l’ambassadrice de son pays en Inde et au Népal. C’est encore vrai... d’Aung San Suu Kyi, sa fille, qui est d’ailleurs entrée en politique en disant qu’elle ne pouvait, au nom d’Aung San, rester neutre devant la violence exercée par le régime à l’encontre des manifestants pour la démocratie. Khin Ohmar, une militante en exil, le rappelle : « Aung San Suu Kyi a eu [la chance de pouvoir exister en politique] à cause de son père, le général Aung San. Ne l’oubliez pas ! Cela lui a permis de devenir qui elle est, et ensuite seulement, l’image du général Aung San s’est effacée » [3]. Cet aspect dynastique n’est pas le propre de la majorité birmane ou bamar [l’ethnie majoritaire dans le pays] : la promotion de Zipporah Sein comme vice-présidente de l’Union nationale karen (KNU) est jugée encourageante par Zoya Phan, une militante karen basée en Grande-Bretagne. Mais Zipporah Sein est la fille d’un ancien président de l’organisation.

« Il existe bien sûr toujours un important problème d’inégalité des sexes en Birmanie, précise Zoya Phan. Et pas seulement chez les Karen. » [4] En zone bamar (les Birmans ou Bamar occupent la plaine centrale tandis que les minorités sont essentiellement établies dans les régions frontalières), le concept du phon participe d’une naturalisation de l’inégalité. Le phon, notion complexe, « contient à la fois l’idée d’honneur, de renommée, de pouvoir sur les autres, donc de puissance temporelle, et la disposition à exercer les grandes vertus bouddhiques qui donnent la puissance spirituelle : droiture et honnêteté, renoncement ou modération dans le désir de posséder, capacité à contrôler tous ses désirs » [5]. La puissance de son phon explique la capacité d’un homme à dominer les femmes mais aussi les autres hommes possédant un phon plus faible. Les phon sont en effet inégaux, leur force dépendant « des mérites spirituels accumulés dans les vies antérieures et du respect qu’autrui leur porte au cours de la vie présente » [6]. Dépourvue de phon, la femme doit faire preuve d’humilité : elle devra obéissance à son père comme à ses époux, ainsi qu’à ses frères et enfin à ses fils. Pourtant, si elle doit à l’homme déférence et respect pour ne pas altérer cette autorité spirituelle qu’il acquiert à la naissance, la femme détient a contrario la capacité de l’affaiblir, par l’humiliation publique notamment.

Une société traditionnelle

En dépit de cette nuance, la société birmane « n’échappe pas au système de représentations universellement répandu, qui associe les hommes à la force et à la domination et les femmes à la douceur et à la soumission » [7]. L’inégalité est même inscrite dans le droit : si la constitution stipule que « tous les citoyens sont égaux devant la loi, sans distinction de race, de religion, de statut et de sexe », elle précise également que « rien ne doit empêcher la nomination d’hommes aux postes qui sont jugés convenables seulement pour les hommes ». Le droit souligne en outre que le chef de l’État birman doit être « un familier des affaires militaires », formulation floue qui n’est pas à l’avantage des femmes, l’armée birmane étant dominée par les hommes.

Culture et droit ne favorisent pas la participation des femmes à la vie politique. On doit dès lors souligner l’effort particulier des femmes de Birmanie qui franchissent le pas de la militance : « En 1988 (lors de manifestations pacifistes réprimées par la junte militaire, ndlr), il y avait beaucoup de femmes dans les rues, mais quand est arrivée l’étape suivante, qui était de quitter le foyer, c’était plus compliqué. Il est très difficile à une femme de prendre la décision de quitter son foyer, rappelle Khin Ohmar. [8]. Ancienne prisonnière politique, Khin Cho Myint raconte : « L’Intelligence militaire a proféré des insultes à mon encontre et à l’encontre de mes parents, pour la seule raison que j’étais une femme engagée en politique. »

L’ouverture politique profite-t-elle aux femmes ?

Si les militantes emprisonnées sont exposées à de multiples abus, notamment sexuels, de la part du personnel des prisons, c’est dans les régions où vivent les différentes minorités nationales que la violence du régime est à son comble : différents rapports ont souligné l’impunité dont jouissent les auteurs de crimes sexuels issus des rangs de l’armée. Plus effrayant encore, « les documents dont disposent les Nations unies décrivent des membres de l’armée perpétrant des violences sexuelles comme « punition » d’un soutien supposé aux groupes armés des minorités » [9]. Avec la relative ouverture politique initiée, depuis trois ans, par le gouvernement du président Thein Sein, et malgré les négociations en cours entre rébellions armées et pouvoir central (qui n’empêchent pas la persistance d’un conflit armé dans l’État kachin, au nord du pays), ces violences perdurent. Elles pourraient même être en augmentation.

Cette réalité a été mise en lumière par les rapports des organisations de la Women’s League of Burma (Ligue des Femmes de Birmanie), qui réalisent– entre autres choses – un travail remarquable de documentation des atteintes aux droits des femmes perpétrées par le pouvoir birman. Un travail qui demeure nécessaire au vu de l’attitude du pouvoir en place : le 24 septembre 2013, le gouvernement birman n’a pas voulu signer la Déclaration d’engagement à mettre fin aux violences sexuelles dans les conflits initiés par l’ONU et le gouvernement britannique. La réalité du trafic humain [10] a également fait l’objet de travaux de recherche rigoureux.

En résistance

L’amélioration de la situation des femmes n’apparaît pas comme une priorité de la transition politique initiée par le président Thein Sein [11]. C’est d’autant plus regrettable que « les Birmanes ont un taux d’alphabétisation élevé et un niveau d’éducation équivalent à celui des hommes », la Birmanie étant en ce domaine « plutôt en avance par rapport à certains de ses proches voisins » [12]. Le pays enregistre aussi « un ratio d’activité féminine de 0,914 par rapport aux hommes, soit un indice supérieur à celui enregistré par la France ».

Par contre, si les femmes sont actives sur le marché du travail, l’égalité salariale n’est pas acquise. La participation des femmes à la vie politique ne s’est pas non plus grandement améliorée avec l’installation du nouveau pouvoir : à ce jour, une seule femme est ministre et les députées sont rares (30 femmes pour 664 hommes) [13]. Pour les femmes birmanes, le combat n’est donc pas terminé tant il est évident que les changements espérés ne se feront pas à l’initiative des seuls hommes.

Frédéric Debomy, écrivain, auteur de Birmanie - Des femmes en résistance

Cet article est tiré du dernier numéro du magazine Altermondes. Retrouvez la présentation sur notre page Partenaires médias.

Frédéric Debomy, Birmanie - Des femmes en résistance, Ed. Buchet/Chastel, 2014. Pour le commander chez une librairie proche de chez vous, rendez-vous sur La librairie.com

Notes

[1Where are the Women ? Negotiations for Peace in Burma, rapport du Swedish Burma Committee réalisé en collaboration avec la Women’s League of Burma, 7 mai 2013.

[2Birmanie, côté femmes, Claude Delachet-Guillon, Ed. Olizane, 2002.

[3Birmanie - Des femmes en résistance, Frédéric Debomy, Ed. Buchet/Chastel, 2014.

[4Frédéric Debomy, op.cit.

[5Claude Delachet-Guillon, op.cit.

[6Ibid

[7Ibid. Il est bien évidemment délicat de parler d’une société birmane, les bamar majoritaires cohabitant avec diverses minorités dont certaines, par exemple, ne sont pas bouddhistes – contrairement à l’essentiel de la population. Mais il n’est nul endroit en Birmanie où l’on puisse observer une égalité de fait entre hommes et femmes.

[8Culturellement parlant, ce n’est pas approprié, en termes de responsabilités familiales, ce n’est pas ce qui est attendu. C’est aussi vrai pour les hommes. Nombre de mes collègues masculins n’ont pas quitté le pays pour cette raison, parce qu’ils devaient soutenir leurs familles financièrement, par exemple. Mais pour les femmes, le principal problème est que la culture birmane rend inapproprié pour elles de partir ». Frédéric Debomy, op.cit.

[9Crimes in Burma, A Report by the International Human Rights Clinic at Harvard Law School, mai 2009.

[10Des jeunes femmes du nord-est du pays sont notamment enlevées pour travailler dans les industries du sexe chinoise et birmane ou devenir les épouses d’hommes chinois, ce trafic existant également à destination de la Thaïlande.

[11Une ouverture politique dont on ne sait pas encore jusqu’où elle ira, les raisons qui en sont à l’origine étant l’objet d’interrogations.

[12Lire la description sur le site de l’ambassade de France en Birmanie.

[13L’ambassade de France note que le pays, comparé à la plupart de ses voisins asiatiques, accuse « un retard significatif dans le domaine de l’accès des femmes aux fonctions politiques ».

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