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Débattre Story telling

La vraie fausse « conversion présidentielle » de François Hollande pour sauver le climat

par , Thomas Coutrot

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« C’est une semaine décisive pour garder l’espoir d’un accord ambitieux sur le climat en 2015 ». Voici ce que laissent entendre les ministres, parmi lesquels Ségolène Royal et Laurent Fabius, qui viennent de rejoindre la Conférence internationale sur le climat à Lima, au Pérou. « Climat : le nouveau front de François Hollande » entonnent des médias. Est-ce bien crédible, alors même que le président s’est félicité à son retour d’Alberta, des investissements de Total dans les sables bitumineux extrêmement polluants ? Au moment où rien de bien ambitieux ne pointe à l’horizon de la négociation, deux membres d’Attac France décryptent le story telling d’une présumée « conversion présidentielle ».

Indifférent il y a encore peu, François Hollande serait désormais convaincu, suite à ses multiples entrevues avec les experts du climat, que le sort de l’humanité se joue avec le réchauffement climatique. Le Monde daté du 21 novembre en a fait sa Une : « Climat : le nouveau front de François Hollande », tandis que l’AFP annonce que le chef de l’État prépare la conférence internationale de l’Onu sur le changement climatique en 2015 à Paris-Le Bourget avec « le zèle du converti ». Objectif : « laisser sa trace » dans l’histoire avec un accord « historique » comme annoncé en ouverture de la conférence environnementale ce jeudi 27 novembre.

Pourtant quelques semaines plus tôt, le 2 novembre, François Hollande avait jugé bon de se rendre en Alberta, au Canada, pour se féliciter des investissements de Total dans le pétrole des sables bitumineux, l’un des plus polluants de la planète. Le jour-même où le GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) publiait la synthèse de son 5e rapport confirmant la gravité de la situation et la très grande responsabilité des États.

« Schisme de réalité »

Le story-telling de la conversion présidentielle voudrait sans doute faire croire que cet épisode canadien n’est qu’un dernier lapsus sans lendemain. Au contraire, cet épisode canadien nous semble le symptôme de ce que les chercheurs Amy Dahan et Stefan Aykut appellent un « schisme de réalité » qui structure profondément le débat public et les espaces de négociations sur le dérèglement climatique, comme celles qui se déroulent actuellement à Lima. Selon eux, il existerait «  un décalage croissant entre une réalité de l’extérieur, celle de la globalisation des marchés, de l’exploitation effrénée des ressources d’énergie fossiles » et la « sphère des négociations et de la gouvernance du climat » [1].

Ce décalage est entretenu par des gouvernements, des entreprises privées et des leaders d’opinion rétifs à toute remise en cause de la libéralisation du commerce et des investissements, à toute limitation de la recherche et l’exploitation de nouvelles sources d’hydrocarbures, à toute entrave à la rentabilité des capitaux. Cet épisode canadien n’est pas un couac de calendrier mais un signal fort en direction du monde des affaires : il n’est pas question d’assujettir les investissements privés à la contrainte climatique et aux recommandations des experts du climat rendues publiques le même jour.

Sabotage du projet de taxe sur les transactions financières

S’il était vraiment « converti », François Hollande aurait profité de sa visite outre-Atlantique pour conditionner la finalisation de l’accord de libéralisation du commerce et de l’investissement entre l’Union européenne et le Canada (CETA), l’un des pays les plus climatiquement irresponsables, aux urgentes et nécessaires réductions d’émission de gaz à effet de serre. Cet accord, comme celui qui est en cours de négociation avec les États-Unis (TAFTA) – dont le mandat de négociations ne fait pas mention des exigences climatiques – vise au contraire à encourager l’exploitation et le commerce transatlantique d’énergies fossiles. De nouveaux investissements dans le secteur (nouvelles infrastructures d’extraction, de transport, de raffinage, etc), comme ceux souhaités par M. Hollande en Alberta, pérenniseraient une dépendance aux énergies fossiles et des niveaux d’émission insoutenables pour des dizaines d’années.

S’il était converti, François Hollande ne saboterait pas le projet de taxe européenne sur les transactions financières pour préserver les profits des banques françaises, leaders mondiales de la spéculation sur les produits dérivés. Il prendrait plutôt le leadership d’un mouvement en faveur d’une taxe mondiale couvrant l’ensemble des transactions financières. Alors qu’à Lima, les gouvernements sont à peine arrivés à recueillir 10 milliards de dollars sur plusieurs années – bien loin des 100 milliards promis par an d’ici à 2020 – une véritable taxe mondiale pourrait dégager d’importants financements en faveur du Fonds vert pour le climat.

Subordonner les intérêts financiers aux exigences climatique

À douze mois de la conférence de l’Onu sur le dérèglement climatique en France, l’une des responsabilités majeures des ONG et des mouvements sociaux et écologistes est de s’attaquer à ce décalage dramatique entre la fuite en avant extractiviste liée à la globalisation économique et financière, et les exigences à la fois claires et rigoureuses énoncées par le Giec en matière de réduction des émissions. L’accord tant vanté entre les États-Unis et la Chine demeure malheureusement très loin de ces exigences, et même les objectifs européens sont très insuffisants.

Le story-telling et les effets de manche deviennent chaque jour plus indécents face aux menaces qui s’annoncent. Il est donc plus que temps de se convertir : gouverner pour Total et BNP Paribas ou pour sauver le climat, il faut choisir.

Face à l’urgence climatique, la passivité voire l’action irresponsable des dirigeants et des multinationales imposent à la société civile d’initier une bataille globale et de longue haleine. Paris 2015 doit être l’occasion de faire décoller le vaste mouvement social pour la justice climatique dont le monde a besoin afin d’initier un véritable changement systémique, qui subordonne les intérêts financiers aux exigences climatiques.

Thomas Coutrot, Maxime Combes, économistes et respectivement porte-parole et membre d’Attac France

Photo : CC / Jason Rosenberg

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