Contre le tout carcéral

La semi-liberté, une alternative pour réapprendre à vivre après la prison ?

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La France est aujourd’hui un des plus mauvais élèves en matière de récidive : 63 % des personnes détenues ayant achevé leur peine sans aménagement sont à nouveau condamnées dans un délai de cinq ans. Les aménagements de peine, qui aident à la réinsertion, sont-ils une solution ? La semi-liberté permet-elle de réapprendre à vivre libre ? Pas simple à mettre en œuvre quand les moyens font défaut, que les professionnels sont débordés et les détenus livrés à eux-mêmes.

Il quitte la prison à 8 heures tous les jours, pour ne rentrer que le soir, à 18 heures tapantes. Pendant six mois, Daniel [1], 49 ans, est partagé entre le dedans et le dehors. Sa cellule et le commencement d’une nouvelle vie, à l’extérieur. Après 15 ans d’incarcération pour crime, le juge lui a accordé la semi-liberté, un aménagement de peine lui permettant de quitter l’établissement pénitentiaire en journée, afin de préparer sa réinsertion dans la société. Ce régime concerne aujourd’hui 1 903 détenus, sur les 67 674 écroués [2]. Et ne peut s’adresser qu’à des cas bien particuliers : lorsque la peine prononcée est inférieure ou égale à deux ans d’emprisonnement, ou lorsque le juge décide, après demande du détenu, qu’une détention peut se poursuivre en semi-liberté. En attendant la liberté, la vraie.

Pendant cet aménagement de peine, Daniel doit respecter plusieurs obligations, comme rechercher un emploi, suivre un traitement médical et respecter les horaires. Des conditions simples en apparence, mais qui peuvent rapidement se compliquer, dans un système encore flou. C’est ce qu’a observé Jean-Marie Delarue, contrôleur général des lieux de privation de liberté. La semi-liberté : « Un instrument très utile, bien conçu dans son principe, qui peut contribuer significativement à la réinsertion des personnes condamnées et à la prévention de la récidive », conclut-il. Avant d’ajouter un bémol : « Encore faut-il donner à ceux qui en sont l’objet l’envie de réussir ». Manque de magistrats, de travailleurs sociaux, surpopulation des centres de semi-liberté : les imperfections de ce système sont encore trop nombreuses.

Des centres de semi-liberté saturés

« A Gagny (Seine-Saint-Denis), le taux d’occupation du centre de semi-liberté est de 204 %, avec 48 places pour 98 détenus », dénonce François Bès, de l’Observatoire international des prisons (OIP). Les onze centres de semi-liberté que compte aujourd’hui la France proposent en général de meilleures conditions de vie que les quartiers de semi-liberté, situés à l’intérieur des prisons. Les conditions de détention y sont moins dures [3]. Mais la plupart restent saturés. En réponse au rapport de Jean-Marie Delarue, la ministre de la Justice Christiane Taubira a annoncé la création de 803 places de prison, dans les quartiers pour peines aménagées, qui accueillent notamment des détenus en semi-liberté. Une décision qui est loin de faire l’unanimité : « Dans un monde meilleur, les condamnés devraient bénéficier d’un aménagement de peine en extérieur. On ne fait que recréer les mêmes conditions affreuses de la détention », répond François Bès.

Sur ce point, ce n’est pas Daniel qui le contredira. Lorsqu’il a obtenu sa semi-liberté il y a deux ans, l’homme, plutôt fluet, a dû partager une cellule avec deux autres détenus, à la maison d’arrêt de la Santé. Nom paradoxal pour cette prison qui a aggravé sa maladie. Souffrant d’un gros déficit immunitaire depuis sa naissance, Daniel toussait toutes les nuits. Humidité et moisissures ont provoqué deux grosses infections en six mois : « Mes co-détenus m’ont attrapé plusieurs fois contre le mur parce qu’ils ne pouvaient pas dormir, c’était très tendu. » Résultat : Daniel a été transféré à Meaux, dans une cellule individuelle. Mais, là encore, l’accès aux soins s’est avéré fastidieux. « Quand je sonnais à 4 heures la nuit, à cause de mes crises d’asthme, personne ne venait avant 7 heures », se souvient-il. La carence de soins est d’ailleurs l’un des points noirs du régime de semi-liberté, mis en lumière dans le rapport de Jean-Marie Delarue.

« Trois mois à crever la dalle »

Dès lors que les détenus n’ont plus accès aux établissements pénitentiaires en journée, la semi-liberté nécessite la présence de centres de soins à proximité, mais aussi d’emplois : la recherche de travail ou de formation est obligatoire, sous peine de voir la semi-liberté révoquée.
Avant d’obtenir un aménagement de peine, Daniel avait effectué plusieurs petits boulots pour gagner de quoi vivre plus ou moins sereinement en prison. Au moment de sa première sortie, il ne lui restait que 186 euros. Avec lesquels il devait tenir trois mois, le temps de toucher son premier RSA...

« Trois mois à crever la dalle », raconte-t-il. « Je mangeais un jour sur deux, une demi-baguette, ou parfois rien, et j’attendais le soir pour dîner à la Santé. » Lorsqu’il partait le matin, Daniel avait deux choses en tête : monter un projet professionnel et manger. Le reste, « c’était le plaisir des yeux ». Il redécouvrait Paris, sans argent, mais avec un semblant de liberté. Heureusement, avec un CV bien rempli, Daniel n’a pas eu de mal à trouver du travail. Il a rapidement été embauché comme régisseur pour la ville de Paris. Mais tous n’ont pas sa chance. « Il y a une précarisation du public en semi-liberté », remarque Claude Charamathieu, directeur des services pénitentiaires d’insertion et de probation du Val-de-Marne et représentant du Snepap-FSU, syndicat des personnels de l’administration pénitentiaire. « Il y a dix ans, 80 % des détenus du quartier de semi-liberté de Villejuif avaient du travail. Aujourd’hui, il ne sont plus que 50 % », poursuit-il. Crise oblige, l’accès au marché du travail est d’autant plus difficile pour cette population, passée par la case prison, qui se retrouve bien souvent isolée et sans ressources.

Surcharge administrative pour les travailleurs sociaux

D’autant plus qu’en semi-liberté, les détenus n’ont le droit ni aux parloirs, ni aux visites et souffrent parfois d’une grande désocialisation. La famille de Daniel avait décidé de couper tout contact avec lui durant sa détention. Il ne pouvait compter que sur les personnels de l’administration pénitentiaire et les associations. Parmi les personnes qui lui ont permis de s’en sortir, un visiteur de prison, qui l’appelle encore toutes les semaines, et une psychiatre qui, elle, l’a suivi à Meaux. Il y a aussi Patrick, travailleur social à l’Association de politique criminelle appliquée et de réinsertion sociale (Apcars), qui accompagne une dizaine de détenus par an. Grâce à Patrick, qu’il voyait chaque semaine, Daniel a bénéficié d’un hébergement à l’hôtel, grâce à des permissions de sortie le week-end, pour préparer sa liberté conditionnelle.

Les employés de l’Apcars ressentent-ils le manque de travailleurs sociaux, évoqué dans le rapport de Jean-Marie Delarue ? « Il ne s’agit pas que d’un déficit de moyens, mais d’un réel problème structurel », estime Xavier, ancien sociologue pour l’administration pénitentiaire, qui a intégré l’Apcars il y a cinq ans. « L’administration pénitentiaire délègue beaucoup aux associations. Tout le monde est surchargé de travail administratif et les CPIP (conseillers pénitentiaires d’insertion et de probation) sont débordés. » Ces derniers doivent effectuer des tâches administratives de plus en plus complexes, tout en assumant leur rôle de travailleur sociaux.

Un conseiller pénitentiaire pour 100 détenus

« Un grand écart qui ne va pas pouvoir durer », selon Claude Charamathieu, qui demande un renforcement des personnels administratifs dans son service. « La formation des CPIP est aujourd’hui axée sur la criminologie, mais quand ils doivent monter un dossier de demande de carte d’identité pour un détenu, ils ressentent une véritable frustration. » Trop de travail administratif, et pas assez de temps pour le suivi des détenus. Cette situation, Daniel ne l’a que trop subie. « J’avais pris soin de m’y prendre trois mois à l’avance pour ma carte d’identité. Ma conseillère était surchargée, elle ne s’en est occupé que deux mois après. J’ai reçu ma carte 24 heures avant ma sortie », se souvient-il, encore amer.

Un conseiller pénitentiaire gère une centaine de « dossiers » et essaye de voir chaque détenu régulièrement. Parfois une fois par mois seulement, faute de temps. Car ces 4000 fonctionnaires du Service pénitentiaire d’insertion et de probation (SPIP), rattachés au ministère de la Justice, sont chargés de l’accompagnement de tous les détenus. Ils doivent veiller au respect des obligations qui lui sont imposées, l’aider à préparer au mieux sa sortie, à chercher un logement, du travail, en lien avec les associations... Et rendre compte au juge d’application des peines, qui peut décider le cas échéant de mettre fin à l’aménagement de peine. Un travail essentiel, qui demande du temps et des moyens, pour assurer au mieux le suivi de chaque détenu.

Le bracelet électronique, plus « compétitif »

Mais la situation actuelle est loin d’être idéale. Délais d’attente trop longs pour les demandes administratives, dossiers qui s’accumulent, manque de places en quartiers de semi-liberté... Autant de freins qui font que les juges préfèrent parfois opter pour le bracelet électronique. Aménagement de peine perçu comme le plus simple, mais surtout le moins onéreux. Avec un coût moyen de 10 euros, il est trois fois moins cher qu’une journée de « placement extérieur » (qui permet de travailler à l’extérieur, avec ou sans surveillance), estimée à 31 euros. Quant à la semi-liberté, elle représente l’aménagement de peine le plus coûteux, à 59 euros la journée [4]. « Le bracelet électronique pourrait être une bonne alternative si c’était doublé d’un suivi social, mais ce n’est pas le cas », estime François Bès.

C’est pourtant cet aménagement de peine qui a connu l’augmentation la plus importante ces dernières années [5]. Entre 2005 et 2010, le nombre de bracelets activés a été multiplié par six, passant de 709 à 4489 ! Tandis que la semi-liberté et les placements extérieurs ont connu une hausse plus modérée.

Partagés entre le dedans et le dehors

Le « placement extérieur » permet à un condamné incarcéré d’être employé en dehors d’un établissement pénitentiaire, avec ou sans surveillance, tout en respectant les mêmes contraintes que les semi-libres [6]. Pour de nombreux acteurs de la justice, c’est cette mesure qui serait aujourd’hui la plus efficace en termes de récidive, avec la liberté conditionnelle. Mais il n’existe, à ce jour, aucune étude précise sur l’impact des différents aménagements de peine ! « Selon le Conseil de l’Europe, la libération conditionnelle serait l’une des mesures les plus efficaces pour prévenir la récidive et favoriser la réinsertion sociale », note toutefois le rapport de la Cour des comptes.

La semi-liberté possède ce paradoxe d’être à la fois structurante pour les personnes isolées, en proposant un cadre clair, tout en étant très contraignante pour les détenus. Raison pour laquelle ce régime ne peut fonctionner que sur une durée limitée, au maximum un an, en général. « C’est dur d’être partagé entre le dedans et le dehors, de construire sa vie à l’extérieur tout en respectant les contraintes de l’administration pénitentiaire. Très vite, la question qui se pose est : qu’est-ce qu’il se passe après ? », analyse Xavier, travailleur social à l’Apcars. Cet abolitionniste confie ne pas voir les bienfaits de l’incarcération, ou très peu : « Quand les détenus sortent de prison, ils ont l’impression que c’est marqué sur eux. Il est possible de construire quelque chose après. Il y a quand même de très belles histoires, de beaux parcours, mais quel travail ! »

Une vie marquée par la prison

Dans son CV, Daniel n’a pas mentionné son passage en prison. Il veut tourner la page, pour de bon : « La seule chose difficile aujourd’hui est de parler du crime que j’ai commis, mais est-ce qu’on a vraiment besoin de savoir ? » Pour lui, la réponse est non. Il a fait dix ans de thérapie sur ses quinze années de détention et continue d’être suivi, encore aujourd’hui. Malgré son désir de discrétion, son passé de criminel le poursuit constamment. Il est fiché à la Sécurité sociale, à la Caisse d’allocations familiales, et porte le poids de ce casier judiciaire sur ses épaules.

Aujourd’hui inscrit à une école de naturopathie (médecine non conventionnelle s’appuyant sur une meilleure hygiène de vie), Daniel s’apprête à ouvrir son propre cabinet, dans le sud de la France. « C’est en lien direct avec mon problème de santé. Je le fais pour moi avant tout », explique-t-il. En attendant, il a fini de purger sa peine, en placement à l’hôtel : « Comment se reconstruire dans une chambre d’hôtel ? Je cuis tout au micro-ondes. Pour un naturopathe, c’est le comble ! » Mais pour Daniel, c’était toujours mieux que la semi-liberté. Avant la liberté, la vraie, depuis le 7 janvier.

Rozenn Le Carboulec

Notes

[1Son prénom a été modifié, à sa demande.

[2Selon la statistique mensuelle de la population écrouée eu détenue en France, publiée par la direction de l’administration pénitentiaire. Situation au 1er décembre 2012.

[3Ces onze centres de semi-liberté n’accueillent que des détenus condamnés à la semi-liberté et ne sont pas situés dans les prisons. Ce sont des bâtiments sécurisés, mais où les conditions de détention sont souvent moins dures (plus d’espace, plus de liberté de mouvement dans l’établissement). Les quartiers de semi-liberté sont aménagés à l’intérieur même des prisons, et n’accueillent que des détenus en semi-liberté.

[4Chiffres du comité d’organisation de la conférence de consensus sur les prisons, et publiés par Le Monde le 19 décembre dernier.

[5Selon le rapport de la Cour des comptes, Le service public pénitentiaire : Prévenir la récidive, gérer la vie carcérale, rapport rendu public le mardi 20 juillet 2010. A lire ici.

[6Le placement extérieur est une mesure d’aménagement de la peine permettant au condamné de se trouver régulièrement en dehors de l’établissement pénitentiaire, soit pour être employé à des travaux contrôlés par l’administration, soit pour suivre un enseignement ou un traitement médical, soit pour travailler. A la différence de la semi-liberté, le placement extérieur peut s’accompagner d’un hébergement en dehors de l’établissement pénitentiaire, par exemple auprès d’une association.

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