Syndicalisme

« La conférence sociale n’est qu’une mise en musique de la symphonie du Medef »

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Trois confédérations syndicales ont finalement boycotté la « grande conférence sociale » annuelle, lancée par François Hollande depuis son élection. La CGT et FO ont annoncé qu’elles ne participeraient pas à la seconde journée de réunion, ce 8 juillet. L’Union syndicale Solidaires avait déjà décidé de ne pas s’y rendre. Pour quelles raisons ? « La liste est longue », répond Eric Beynel, nouveau porte-parole de Solidaires, qui revient sur le bilan de deux ans de mandat socialiste et présente les mobilisations à venir contre les traités de libre-échange et les nouvelles vagues de dérégulation en cours de négociation. Entretien.

Basta ! : Pourquoi boycotter la conférence sociale ?

Eric Beynel [1] : La liste des motifs est longue ! En 2012, lorsque la « grande » conférence sociale annuelle est lancée, suite à l’élection de François Hollande, nous sommes venus avec des propositions. Nous y sommes allés sans nourrir d’immenses espoirs mais dans l’idée d’avoir un véritable espace d’échanges. En 2013, la conférence sociale a pour sujet central les retraites. Il s’en est suivi une contre-réforme avec l’augmentation de la durée de cotisation à 43 ans. Le seul élément un peu positif a été la mise en place du compte pénibilité qui permettrait aux salariés travaillant dans des conditions pénibles, comme le travail de nuit, de partir en retraite un peu plus tôt. Or, ce compte pénibilité vient d’être remis en cause par le gouvernement, qui cède aux injonctions du Medef ! En 2014, cette conférence sociale apparaît surtout comme une mise en musique de la symphonie du Medef. Nous avons donc décidé de ne pas jouer les chœurs d’accompagnement.

Même si cette conférence a pour enjeu l’emploi ?

La priorité de l’emploi, on voit ce qu’il en est aujourd’hui : les plans de licenciements ne cessent d’augmenter, ainsi que le nombre de sans emplois et de précaires. Dans la Fonction publique, le gel des salaires entre dans sa 7ème année. Le gouvernement stigmatise le moindre mouvement social : lors des grèves enseignantes sur la réforme des rythmes scolaires, très récemment avec la grève des cheminots sur la restructuration de la SNCF. Gouvernement et patronat ont la volonté de simplifier le code du travail, mais en le rendant inopérant. Regardez la proposition du ministre du Travail François Rebsamen de suspendre les seuils sociaux qui permettent aux salariés d’être représentés au sein des entreprises (lire ici). Quant à la nouvelle convention Unedic, elle accentue les difficultés pour les intermittents, intérimaires et précaires. Autant de raisons supplémentaires de ne pas participer à cette conférence sociale.

En matière de dialogue social, le bilan de Hollande serait-il pire que celui de Sarkozy ?

Contrairement à la présidence Sarkozy, nous sommes reçus par le gouvernement. Mais nous constatons une fermeture du débat et des mesures opposées à toute politique sociale. C’est un vrai gouvernement néolibéral. Il ne nous semble pas que ce soit pour cela que Hollande a été élu. Une partie de la majorité s’en rend compte. Donc oui, la question mérite d’être posée.

De nouveaux traités de libre-échange – TTIP/Tafta entre l’Union européenne et les États-Unis, Tisa pour une libéralisation du commerce et des services – sont en cours de négociation. Quelle sera la réponse syndicale à ces nouvelles vagues de dérégulations ?

Depuis plusieurs mois, syndicats et organisations non gouvernementales mènent campagne dans le cadre du collectif Stop Tafta. Les 20 et 21 septembre, nous aurons d’ailleurs une réunion à Paris pour préparer une mobilisation nationale. Le premier enjeu, c’est de sortir ces négociations de la confidentialité dans laquelle les gouvernements souhaiteraient qu’elles demeurent. Lorsque la vérité éclate sur ces négociations, cela déclenche des mobilisations. Ensuite, il s’agit de révéler les dangers que ces projets d’accords recèlent pour les peuples européens et américains. Attention à ne pas opposer les populations entre elles, la cible, ce sont bien les multinationales. Car ces traités visent à remettre en cause les normes sociales et environnementales existantes.

Le patriotisme économique constitue-t-il, selon vous, une réponse à ces dérégulations et aux délocalisations ?

Il ne faut pas se tromper d’objectif. Notre rôle consiste à combattre les stratégies du capitalisme financier et des multinationales qui font fi des frontières, que ce soit par le dumping social ou l’évasion fiscale, pour leur seul profit. Nous défendons la mise en œuvre de mécanismes de régulation, qui s’appuient sur le droit international, pour que ces profits soient partagés. Le patriotisme économique n’est donc pas une notion portée par Solidaires.

Une poignée de députés socialistes et écologistes, en lien avec le Forum citoyen pour la responsabilité sociale des entreprises, préparent une loi sur la responsabilité des multinationales, notamment vis-à-vis des pratiques de leurs filiales et sous-traitants. Avez-vous des propositions en la matière ?

Présenter un projet de loi qui régule les relations entre donneurs d’ordre et sous-traitants est une bonne idée. C’est un sujet que l’on porte depuis longtemps. Reste à voir le contenu. Espérons qu’il soit plus consistant que ce qui a été fait sur la régulation du système financier ! L’idéal serait que cette loi crée de réels contrepouvoirs pour les salariés, via les institutions représentatives du personnel, comme la possibilité d’exercer un droit de veto au niveau d’un comité d’entreprise lorsqu’un projet de restructuration, de mise en place d’une sous-traitance ou de délocalisation, y est présenté.

On parle beaucoup de conversion écologique de l’économie. De votre point de vue, comment concilier cet impératif et l’avenir des salariés qui travaillent dans les secteurs les plus concernés, comme l’automobile, la chimie ou l’énergie ?

L’essentiel, c’est d’y associer largement les salariés eux-mêmes et ne pas opposer écologie et emploi. L’écologie ne doit pas apparaître comme un diktat ou une contrainte supplémentaire, mais comme un véritable enjeu de société. Selon le GIEC (groupe d’experts inter-gouvernemental sur l’évolution du climat, ndlr), il nous reste une vingtaine d’années pour freiner le réchauffement climatique. Ensuite, il n’y aura plus de retournement possible. Face à ce défi, il existe de vraies possibilités pour redéployer positivement l’économie : en relocalisant une grande part de la production agricole, en développant des modes alternatifs de production d’énergie et de transports. Ces nouvelles industries sont capables de créer des emplois. Avec les mobilisations qui se préparent en vue de la conférence climat qui aura lieu à Paris fin 2015, et les villages des alternatives – Alternatiba – qui s’élaborent, nous pouvons montrer que cet enjeu est une chance, et non une contrainte.

Selon une étude la Confédération syndicale internationale publiée en mai, la France (avec l’Italie) est le pays d’Europe où la défiance envers les syndicats est la plus forte (lire ici). Avez-vous conscience de ce relatif désamour et comment y répondre ?

Si nous construisons cet outil syndical qu’est Solidaires, c’est bien parce que nous avons conscience de l’importance de renouveler les pratiques syndicales et de refonder un syndicalisme de transformation davantage en lien avec les mouvements sociaux et les mobilisations. En trois ans, entre juin 2011 et juin 2014, nous sommes passés de 100 000 à 110 000 adhérents. Ce n’est pas négligeable. Depuis quelques années, nous avons lancé un chantier spécifique sur les conditions de travail. Au-delà des questions d’emploi et de carrière, il s’agit de reconstruire des collectifs de salariés sur des sujets comme la pression et la souffrance au travail, l’exposition aux substances cancérogènes ou les maladies professionnelles. À partir de ces sujets, nous recréons du lien entre salariés et organisations syndicales, entre des collectifs de travail mis à mal, voire détruits, par des années de stratégies managériales. La défense des salariés dans l’exercice de leur activité de travail est un point solide sur lequel le syndicalisme peut se reconstruire et regagner la confiance des salariés. Cela peut être la base de futures conquêtes sociales.

Propos recueillis par Ivan du Roy

Photo : CC William Hamon

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