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Débattre Capitalisme vert

La Nature n’a pas de prix (mais une immense valeur !)

par , Sylvain Angerand

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Pour de nombreuses entreprises, l’objectif de la prochaine conférence sur la biodiversité à Nagoya (Japon), est d’obtenir une généralisation des mécanismes de compensation pour la biodiversité et éviter ainsi de remettre en cause leur stratégie de développement économique. L’enjeu n’est donc pas tant de protéger la planète, que de sauver le capitalisme en le ripolinant en vert. L’économie, plus aveugle que jamais, entend transformer les ressources naturelles en de quelconques objets financiers.

Le monde officiel prépare deux rendez-vous importants. Du 18 au 29 octobre, à Nagoya (Japon), aura lieu un énième sommet sur la biodiversité. Préparé par un « machin » de plus, au nom totalement incompréhensible : la Conférence des Parties à la Convention sur la diversité biologique (COP-10). Le mois suivant, du 29 novembre au 10 décembre, ceux qui ont tragiquement échoué à parler de la crise climatique en décembre 2009, à Copenhague, remettent le couvert. Ce sera à Cancun, où les plages sont belles. Derrière ces rideaux de fumée, les transnationales avancent leurs pions.

Attention, ce qui suit n’est pas une fiction. L’économie, plus aveugle que jamais, entend transformer les ressources naturelles en de quelconques objets financiers. Notamment grâce à des mécanismes dits de compensation qui permettront de continuer à détruire sous les applaudissements d’une opinion bernée.

Ruée vers le carbone

Si les négociations sur le climat sont aujourd’hui dans l’impasse, c’est essentiellement parce que les pays riches refusent de réduire fortement leurs émissions de gaz à effet de serre et tentent de saboter les (rares) acquis du protocole de Kyoto (comme le principe de responsabilité commune mais différenciée). Pour autant, face à une opinion publique de plus en plus mobilisée, les gouvernements ne peuvent plus se permettre de rendre encore une copie blanche et proposent un recours massif à des mécanismes de flexibilité. Une des formes de cette dérive est l’intégration progressive des forêts et de l’agriculture dans le marché du carbone.

Generals Motors, une entreprise fabriquant les véhicules les plus polluants du monde, les fameux Hummer, a ainsi passé un accord avec l’État du Parana au Brésil pour compenser ses émissions de carbone en finançant la protection de plusieurs forêts. Conséquence : une « police verte » a été recrutée et plusieurs villageois ont été emprisonnés pour avoir coupé des arbres stockant le carbone de la multinationale états-unienne [1].

En Indonésie, Shell finance la préparation du projet de Rimba Raya, sur l’île de Bornéo, qui pourrait générer plusieurs centaines de millions de dollars de crédits carbone forestiers. Au Nigeria, l’activité de l’entreprise est combattue depuis plusieurs années par les communautés comme l’explique Nnimmo Bassey, directeur d’Environmental Rights Action et président des Amis de la Terre International : « Ici, Shell nous fait souffrir des marées noires et du torchage illégal du gaz, et est à l’origine de graves conflits avec les communautés Ogoni vivant dans le delta du Niger et cette société voudrait se racheter une bonne conduite en Indonésie ? C’est scandaleux ». Teguh Surya, directeur des campagnes de Walhi – les Amis de la Terre Indonésie – confirme : « Shell ne doit pas utiliser les forêts indonésiennes pour verdir ses crimes environnementaux et la violation des droits humains qu’elle commet au Nigeria ou ailleurs ».

L’agriculture n’est pas épargnée par les marchés du carbone. Au contraire, l’argument climatique est le nouveau cheval de Troie de Monsanto pour imposer ses OGM. La multinationale est devenue l’ambassadrice de l’agriculture de conservation et de la technique de « semis direct ». En effet grâce à l’utilisation massive de Roundup et de soja génétiquement modifié pour être tolérant à cet herbicide, plus besoin de labourer pour désherber. Non labourés, les sols stockeraient plus de carbone ce qui permettraient d’obtenir de précieux crédits carbone, en plus des bénéfices énormes provenant de la vente de l’herbicide maison et des semences qui vont avec.

La généralisation des mécanismes de compensation

La plupart des ces projets sont volontaires et ne sont pas (encore) reconnus officiellement par les Nations-Unies mais ils influencent de façon forte les négociations. Le poids économique de certaines entreprises leur donne un poids politique et une capacité d’influence très forte. Depuis une dizaine d’années, elles ont compris l’intérêt d’assister aux conférences internationales pour présenter leur projet-pilote et orienter les négociations dans leur intérêt.

Pour de nombreuses entreprises, l’objectif de la prochaine conférence sur la biodiversité à Nagoya, est d’obtenir une généralisation des mécanismes de compensation pour la biodiversité et éviter ainsi de remettre en cause leur stratégie de développement économique. L’enjeu n’est donc pas tant de protéger la planète, que de sauver le capitalisme en le ripolinant en vert. La première étape est de chiffrer la valeur des services environnementaux pour ensuite créer des actifs financiers et les échanger sur un marché de la biodiversité. Une entreprise pourrait alors compenser les impacts environnementaux d’un projet en achetant un « crédit biodiversité ».

En France, la Caisse des Dépôts et Consignations s’est déjà positionnée sur le sujet avec la création d’une filiale spécifique « CDC biodiversité ». L’une des premières missions de cette filiale a été d’étouffer la polémique autour de l’autoroute A65 Pau-Langon en proposant pour le compte du concessionnaire Aliénor près de 1400 hectares de compensation, gérés pendant 55 ans.

Contrairement à la présentation qui en est faite, la généralisation de ces mécanismes de compensation constitue davantage des freins à une transition vers des sociétés plus durables qu’une avancée. Ils permettent de légitimer de nombreux projets et politiques controversés et d’isoler ceux qui s’y opposent.

L’un des exemples les plus polémiques est celui de la compensation eau. L’entreprise Coca-Cola a été régulièrement pointée du doigt ces dernières années pour des conflits autour de l’eau avec les communautés riveraines de ses usines, notamment en Inde. Dans le village de Mehdiganj (Uttar Pradesh), l’embouteillement de la célèbre boisson nécessite 500.000 mètres cubes d’eau par jour ce qui inévitablement a conduit à un abaissement du niveau de la nappe phréatique et à un assèchement des puits. Face aux manifestations et aux menaces de fermeture de l’usine, la multinationale s’est lancée dans une grande campagne de promotion du concept de « neutralité en eau », grâce à un partenariat avec le WWF International : pour chaque litre d’eau utilisé en Inde, Coca-Cola reverse une somme d’argent permettant au WWF de restaurer une rivière ou une zone humide ailleurs dans le monde. Un programme scandaleux qui va à l’encontre du droit fondamental et universel d’accès à l’eau pour tous.

Faut-il mettre un prix à la nature pour la protéger ?

La convergence de ces initiatives s’inscrit dans une logique commune : le seul moyen pour protéger la nature serait de lui mettre un prix et de la faire entrer dans un marché. C’est toute l’ambiguïté des récentes études, comme celle de Pavan Sukhdev - qui veut chiffrer économiquement les services que proposent aujourd’hui gratuitement la nature - car elle peine à trancher le débat récurrent entre « valeur » et « prix ». Or la nature a une valeur inestimable, en particulier car la plupart des populations les plus pauvres de la planète dépendent de ses services gratuits pour vivre (alimentation, médecine traditionnelle, matériaux de construction, eau...).

Non à l’idée de mettre un prix à la nature car, mécaniquement, cela exclut ceux qui ne peuvent payer et conduit à une mise en concurrence déséquilibrée des populations locales avec des entreprises ayant une assise financière puissante.

Au-delà du risque d’accroître la main mise des multinationales sur les ressources naturelles, de nombreuses banques privées voient aujourd’hui dans la généralisation des mécanismes de compensation et la monétarisation de la nature un nouveau levier de croissance. La spéculation sur la crise écologique et le cours des denrées alimentaires constituent aujourd’hui sans doute les placements parmi les plus rentables et sécurisés. Aussi l’intérêt croissant de la sphère financière pour les nouveaux marchés des services environnementaux risque d’accélérer la privatisation de la nature et de marginaliser politiquement encore davantage les communautés locales et les peuples autochtones.

Nous appelons donc à une réorientation radicale des négociations sur le climat et la biodiversité. Toute solution passe par un renforcement du droit des communautés locales et des peuples autochtones à gérer par eux-mêmes leurs ressources naturelles et nous réaffirmons notre opposition à une privatisation et à une financiarisation de la nature.

Sylvain Angerand, chargé de campagne pour les Amis de la Terre, Fabrice Nicolino, journaliste, animateur du blog Planète sans visa

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