Face à la crise

« L’élection de Sarkozy serait une catastrophe pour la population française »

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Si la gauche est victorieuse le 7 mai, quelles marges de manœuvre pourra-t-elle se donner face à la pression des marchés financiers ? Pierre Khalfa, coprésident de la Fondation Copernic, le « think tank » de la gauche de la gauche, distille quelques conseils à François Hollande pour éviter que la récession et l’austérité ne plombent le début de son éventuel mandat.

La Fondation Copernic regroupe tous les courants politiques qui, à gauche, s’oppose au « social-libéralisme » (incarné par la Fondation Terra Nova). On y retrouve des militants d’Europe écologie-Les Verts ou du Nouveau Parti anticapitaliste, en passant par toutes les composantes du Front de gauche, des syndicalistes ou des responsables associatifs. Leur objectif : construire des propositions alternatives communes, sur la réforme fiscale, le dossier de la dépendance, le logement…

Basta ! : La Fondation Copernic ambitionne de « remettre à l’endroit ce que le néolibéralisme a mis à l’envers ». Alors que François Hollande a rendu public son « agenda du changement », quel serait, selon vous, la première chose à remettre à l’endroit en cas de victoire de la gauche ?

Pierre Khalfa : Pour engager un véritable processus de transformation sociale, plusieurs hypothèques doivent être levées. D’abord, sortir la dette publique des mains des marchés financiers. Les États sont aujourd’hui sous leur emprise. Les marchés financiers disposent, de fait, d’un droit de regard sur les politiques menées. Nous en voyons les conséquences avec les différents plans d’austérité adoptés en Europe qui entraînent une régression sociale inouïe. Sortir de cette dépendance des marchés implique d’engager une réforme fiscale d’ampleur qui redonne des marges de manœuvre à la puissance publique. Cela signifie aussi pouvoir financer directement les déficits publics par les banques centrales, la Banque centrale européenne (BCE) et la Banque de France en l’occurrence.

Malgré les traités européens qui l’interdisent ?

Cela est possible dans le cadre des traités actuels ! L’article 123 du traité de Lisbonne interdit certes tout financement direct des États par les banques centrales et la BCE. Mais le même article indique que les banques centrales peuvent tout à fait refinancer des établissements publics de crédit. On peut très bien imaginer, par exemple, que la Caisse des dépôts emprunte à la Banque de France au taux de 1 %, comme cela a été le cas pour les prêts de la BCE aux banques privées, puis que la Caisse des dépôts prête au même taux à l’État. C’est une question de volonté politique.

Et qu’en est-il du « pacte budgétaire » ?

C’est l’autre hypothèque importante à lever. Si le Traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance de la zone euro est adopté, toute politique progressiste deviendra impossible. Ce traité oblige à l’équilibre budgétaire, n’autorisant qu’un « déficit structurel » de 0,5 % du PIB. Et encore faut-il définir ce qui entre dans le cadre d’un déficit structurel. Il s’agit d’une construction statistique dont la mesure ne fait pas l’unanimité parmi les économistes, son résultat pouvant varier de façon très importante suivant les hypothèses de départ. Une telle orientation aurait pour conséquence l’austérité permanente et empêcherait, de fait, d’investir pour l’avenir. C’est totalement absurde ! Il faut refuser ce traité et engager un bras de fer avec les autres gouvernements européens en s’appuyant sur les opinions publiques. Enfin, nous devons immédiatement engager une politique qui puisse satisfaire au minimum les besoins fondamentaux des populations et poser les bases d’un nouveau partage des richesses.

La nationalisation totale des banques prônée à l’extrême gauche est-elle une bonne solution, alors que pour Eva Joly la question de la propriété des banques n’est pas centrale pour encadrer la finance ?

Aujourd’hui, le secteur bancaire fonctionne pour le plus grand profit des actionnaires. Cependant, la nationalisation des banques est insuffisante : il ne suffit pas de changer le propriétaire des banques pour en changer le comportement. L’objectif devrait être de les socialiser, c’est-à-dire de les placer sous le contrôle de leurs salariés et de leurs usagers. Les missions du secteur bancaire doivent être définies par la puissance publique et contrôlées par les usagers. Cette restructuration du système bancaire signifie la création de banques locales ou régionales, au plus près des usagers. Un dispositif complété par un pôle bancaire public capable d’investir aux niveaux national et européen. Au-delà, il faudrait immédiatement mettre en œuvre une séparation totale entre banques de dépôt et banques d’investissement. Mais les séparer ne signifie pas qu’une banque d’investissement puisse faire n’importe quoi. Il faudra donc davantage les encadrer en limitant leurs activités. Par exemple, il faut interdire la titrisation, les transactions avec les paradis fiscaux, le trading haute fréquence (des programmes informatiques permettant de spéculer sur des variations de cours et de dégager des plus-values en quelques secondes, ndlr) et les CDS (Credit default swap, sorte d’assurance sur un investissement ou un risque financier, ndlr). L’objectif est de casser les conglomérats bancaires et de remplacer le principe « too big to fail » (trop gros pour faire faillite) par « too big to exist » (trop gros pour exister).

Qu’est-ce qui distingue, de votre point de vue, le quinquennat qui se termine, comparé au dernier quinquennat Chirac ou aux cinq années de la gauche plurielle, vis-à-vis desquelles la Fondation Copernic n’a pas été tendre ?

Nous avions été très critiques sur le social-libéralisme à la française mené par le gouvernement Jospin. Nous sommes désormais confrontés à un gouvernement qui a décidé de façon systématique de détruire tous les acquis sociaux patiemment construits depuis la Seconde Guerre mondiale. Les attaques contre les salariés et la population ne datent pas d’aujourd’hui. Mais, sous le quinquennat Sarkozy, la logique de compromis a disparu au profit d’une logique d’affrontement systématique. Cette logique ne laisse le choix que de la capitulation en rase campagne, soit d’une radicalisation pour faire tomber le gouvernement. Au-delà des caractéristiques propres du personnage Sarkozy, qui assume totalement une gestion individuelle du pouvoir, jamais auparavant nous n’avions eu affaire à un gouvernement qui assume aussi clairement le fait que les riches dirigent le pays et que la politique se fait à leur profit.

Certains caricaturent le programme de François Hollande en une page blanche qui reste à écrire s’il est élu. Comment avoir accès au stylo ?

Je ne crois pas que le programme de François Hollande soit une page blanche. Ramener le déficit à 3 % en 2013 puis à l’équilibre en 2017 aura des conséquences catastrophiques. L’Europe et probablement la France entrent en récession. Mener à marche forcée une politique de réduction des déficits se traduira par une baisse drastique des dépenses publiques qui ne fera qu’aggraver la crise. La crise n’est pas derrière mais devant nous ! Amènera-t-elle Hollande, s’il est élu président, à infléchir sa politique ? Cela dépendra de la capacité de la population à se mobiliser. Si ces objectifs de réduction des déficits sont maintenus, Hollande marchera dans les pas de Geórgios Papandréou (ancien Premier ministre socialiste grec, ndlr), José Socrates (ancien Premier ministre socialiste portugais, qui a fait adopter l’un des plans d’austérité européens les plus durs, ndlr) et José Luis Zapatero.

Et si Nicolas Sarkozy est réélu ?

L’élection de Sarkozy serait une catastrophe pour l’ensemble de la population française. J’espère que cette hypothèse ne se réalisera pas. Mais, dans ce cas, il y aura un bilan très sérieux à dresser, à gauche, de la campagne, et de la capacité d’entraînement du candidat de gauche qui aura été sélectionné pour le second tour.

Recueilli par Ivan du Roy

Photo : CC Parti socialiste

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