Mouvement social ?

L’augmentation des émeutes : un phénomène mondial

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Certaines débouchent sur des revendications, voire des révolutions. La plupart s’éteignent aussi vite qu’elles se sont allumées. Une chose est sûre : de Londres à Sidi Bouzid en Tunisie, de Santiago du Chili à Villiers-le-Bel, les émeutes sont devenues un phénomène global. En 2011, on en recense plus de trois par jour. Décryptage avec Alain Bertho, professeur d’anthropologie à l’université Paris 8.

Photo : Steve Crane (Afrique du Sud, 2006)

Basta ! : Depuis quand travaillez-vous sur les émeutes ? Et pourquoi vous y être intéressé ?

Alain Bertho : Comme beaucoup de gens, j’ai été frappé par ce qui s’est passé en France en novembre 2005. Cela faisait vingt ans que je travaillais sur les banlieues. Connaissant un peu le sujet, habitant moi-même en banlieue et ayant alors passé quelques nuits dehors à observer les événements, j’ai été saisi d’une certaine perplexité. Nous n’avons vu que des ombres. À chaque fois que nous arrivions là où les voitures brûlaient, les acteurs des émeutes étaient déjà partis. Les familles étaient dehors, plus goguenardes qu’apeurées. Nous devinions une certaine empathie. Puis cela s’est arrêté, sans raison particulière, sans se conclure, comme on en a l’habitude dans le cas d’un mouvement social, avec des revendications, des négociations et une fin de conflit. En mars 2006, j’ai suivi le mouvement contre le contrat premier embauche (CPE) devant le lycée de Saint-Denis où étudie mon fils. Il participait au blocage du lycée. Il n’y avait pas d’assemblée générale, pas d’organisation apparente. Tout se faisait par SMS (Twitter et Facebook n’étaient pas encore actifs à l’époque). Les lycéens de Saint-Denis se rendaient peu aux manifestations à Paris. Ils restaient là, affrontant régulièrement les forces de l’ordre, sachant comment brûler des voitures, se défiant des manifestations parisiennes trop assagies. Cela m’a convaincu de travailler sur ce sujet, sur cette génération qui monte et qui, visiblement, exprime de lourds contentieux avec la police, les parents, la société. J’ai regardé d’autres pays, et je me suis aperçu que les scénarios étaient souvent les mêmes, comme en Grèce en décembre 2008, quand le jeune Alexander Grigoropoylos est abattu par un policier. La jeunesse grecque s’en est d’ailleurs prise aux banques, comme une sorte de prémonition.

Les émeutes sont-elles plus nombreuses aujourd’hui ?

En utilisant la même méthodologie (les émeutes recensées par le moteur de recherche Google), on comptabilise en 2008 environ 270 émeutes, tous continents confondus. On passe à 540 en 2009, puis à 1 238 en 2010. Ce chiffre sera dépassé en 2011, puisqu’au 31 août nous en sommes déjà à plus de 1.100. Nous vivons une séquence particulière de très forte fréquence des affrontements, entre populations et autorités, ou entre populations elles-mêmes. Il en était de même au XVIIIe siècle, en 1848 ou en 1917. Avec une grande différence cependant : ces précédentes périodes conflictuelles étaient visibles, et compréhensibles, par les acteurs des émeutes eux-mêmes, grâce aux discours politiques qui les accompagnaient. Pour l’instant, l’actuelle intensification des émeutes n’émerge pas dans l’espace public. Cela demeure une partie immergée de la conflictualité politique. Et quand une émeute est soudainement médiatisée, comme cet été à Londres, on s’en étonne. Pourtant, quelques mois plus tôt, fin 2010, des étudiants britanniques mettaient à sac le siège du parti conservateur ou s’attaquaient à la voiture du prince de Galles. Le Chili est actuellement agité par un mouvement social très dur où les étudiants sont en première ligne. Mais cela n’est pas vu comme un phénomène général.


Santiago (Chili), août 2011 (source)

Au Royaume-Uni, sans considérer que les émeutiers sont des criminels comme le fait le Premier ministre, David Cameron, le leader du Parti travailliste, Ed Miliband, évoque des « émeutes de la cupidité », pendant populaire de la cupidité des banquiers ? Que pensez-vous de ce qualificatif ?

Je conseillerai la lecture de l’œuvre de Jean Nicolas « La Rébellion française : Mouvements populaires et conscience sociale 1661-1789 ». Nous y retrouvons les mêmes modes opératoires dans une situation de grandes inégalités sociales. Les émeutes, les explosions sociales passent par le pillage. Sauf qu’au XVIIIe siècle, on s’en prenait aux greniers à farine et non aux magasins du centre-ville. En quinze ans, les inégalités sociales sont revenues à leur niveau d’il y a un siècle. C’est d’une grande brutalité. On ne peut plus offrir leur part de rêve aux jeunes générations, confrontées à la fois à une régression sociale rapide et à un avenir bouché. En plus, les inégalités sont plus voyantes : tout ce à quoi vous ne pouvez pas accéder s’affiche dans la ville.

Face aux émeutes, les États déploient des moyens répressifs de plus en plus impressionnants : état d’urgence en France en 2005, recours aux témoignages sous X à Villiers-le-Bel, campagne médiatique d’appels à la délation au Royaume-Uni, justice expéditive, menace de suspendre des réseaux de communication… Nos gouvernements ont-il si peur qu’ils sont prêts à en finir avec l’État de droit ?

L’État de droit prend de sérieux coups. Les États sont en pleine crise de légitimité. La matrice de cette crise est évidente : les États sont davantage contraints aujourd’hui par les créanciers anonymes que sont les marchés financiers que par la volonté populaire. La légitimité de leur pouvoir était due au fait qu’ils portaient le bien commun et la solidarité nationale. L’impôt – la mutualisation des ressources pour le bien commun, qui est la base même de la légitimité de l’État – nourrit désormais la machine rentière des marchés financiers. Du coup, les États sont en quête d’une légitimité alternative : la légitimité de la peur vers laquelle tous les régimes penchent de plus en plus. J’ai été surpris par la ressemblance du discours de Grenoble de Nicolas Sarkozy (le 30 juillet 2010) avec celui de David Cameron un an plus tard à Londres. Ils créent une confusion entre la logique de police et celle de guerre : les guerres extérieures sont devenues des opérations de police et les opérations de police intérieure sont présentées comme des opérations de guerre. Cela instaure un affrontement permanent et une logique d’escalade. Car, pour l’État, comment faire autrement que d’être le plus fort sur ce terrain ?


Photo retravaillée par Ystrapilipina (Massachusetts, 2008)

Existe-t-il des signes précurseurs à une émeute et peut-on prévoir son ampleur ?

Les signes précurseurs ne sont pas visibles sur la scène publique. L’éclatement d’une émeute est toujours surprenant, même si les conditions objectives sont souvent là. Des centaines, voire des milliers de gens, oublient le risque qu’ils prennent, en passant à l’acte, au risque d’être blessés ou emprisonnés : le déclencheur doit être émotionnellement fort. L’ampleur que prendra l’émeute n’est jamais donnée d’avance. Juste après les émeutes grecques de 2008, un jeune Noir est tué par la police à Oakland (Californie). La scène est filmée et diffusée. Cela ne donnera lieu qu’à une soirée d’émeute, ce qui peut paraître étonnant compte tenu des antécédents aux États-Unis. Inversement, qui pouvait prévoir qu’une émeute démarrant dans une petite ville tunisienne, Sidi Bouzid, après le suicide d’un jeune marchand ambulant, allait finalement renverser Ben Ali ? L’ampleur que prendra une émeute dépend de sa force émotionnelle et de sa capacité ou non d’agrégation. Au Royaume-Uni, les émeutes du mois d’août n’ont pas débordé au-delà de la jeunesse urbaine issue des catégories populaires. En France, la connexion entre jeunesse étudiante et jeunesse populaire a commencé à se produire pendant le mouvement sur les retraites, mi-octobre 2010, lorsque les lycéens ont rallié la mobilisation. Ils ont été rejoints par une partie des jeunes des quartiers populaires et se sont parfois attaqués aux centres-villes, comme à Lyon.

Les acteurs d’une émeute sont-ils toujours les jeunes ?

Ils en sont les principaux acteurs, partout dans le monde. Au Sénégal, lors des émeutes contre la réforme constitutionnelle voulue par le Président Wade, en juin 2011, tout le pays était derrière les jeunes. La plupart de la presse sénégalaise a applaudi les émeutiers – ce qui change d’ici ! Mais, dans la rue, il n’y avait que les jeunes. On retrouvait côte à côte des jeunes ruraux à peine alphabétisés et des doctorants en informatique. Toutes les jeunesses, qu’elles soient populaires ou étudiantes, pâtissent de l’absence d’avenir et du discours disciplinaire.

Quelles sont les conditions pour qu’une émeute passe de la violence gratuite à une parole politique ?

La volonté d’en découdre est souvent impressionnante, parce qu’il n’y a pas d’autres moyens de dire les choses. C’est différent d’un recours à la violence inscrit dans un projet politique qui accompagne des revendications. Une émeute, du point de vue de ses acteurs, c’est le seul langage. Quand les possibles sont fermés, on va à l’affrontement. Mais si la parole est restituée, la violence peut devenir inutile. L’un des événements importants de l’année 2011 est la portée du printemps arabe, qui dépasse largement les pays concernés. Les émeutes tunisiennes et égyptiennes ont vu la convergence des jeunes chômeurs ruraux, des étudiants, puis des classes moyennes. Le printemps arabe a permis le retour d’une parole politique et la construction d’un mouvement qui a finalement débouché sur une victoire. Le passage à une parole commune, dans laquelle chacun se reconnaît, est possible quand cette convergence a lieu. Nous observons depuis un phénomène de contagion et d’imitation, notamment avec le mouvement des Indignés. À Dakar, les jeunes ont transformé la place Soweto en place Tahrir (la grande place du Caire où se réunissaient les manifestants, ndlr).

Pourquoi cette difficulté à exprimer une parole politique commune ?

Souvent l’espace est verrouillé par des organisations installées et institutionnalisées depuis des décennies : partis politiques, syndicats, associations… La parole politique des nouvelles générations n’aura rien à voir avec ce que nous avons connu. Le mode d’organisation des générations précédentes a en grande partie été déterminé par leur objectif, soit de prendre le pouvoir, soit d’y participer. Les mobilisations politiques que nous observons n’ont pas du tout pour objet de prendre le pouvoir. Les Indignés espagnols, égyptiens ou israéliens portent des exigences vis-à-vis du pouvoir mais demeurent à l’extérieur. Ils veulent un gouvernement obéissant au peuple, comme le souhaitait le sous-commandant Marcos (« gouverner en obéissant ») [1]. Chez les jeunes générations, il n’existe donc pas d’organisations pérennes : ils se mettent ensemble de façon ponctuelle pour un objectif ponctuel. Ces nouvelles formes de parole politique ont été un peu anticipées par les forums sociaux. Les mobilisations classiques, de type syndical et politique, seront confrontées à de nouvelles dynamiques de mobilisation qui les dépasseront largement. Cela s’est esquissé lors du mouvement sur les retraites. Il n’y a plus, aujourd’hui, de conflit social musclé sans que l’on ne voit des palettes ou des pneus qui brûlent. Une manière de dire : « Attention, c’est sérieux. »


« Riot Art » par Olly Denton (West London, 2011)

Quels sont les exemples d’émeutes débouchant sur une transformation politique et sociale ?

Dans ce cas, on ne les appelle plus émeutes mais insurrections ou révolutions. Et on leur donne un nom propre, comme la Prise du Palais d’Hiver (lors de la révolution russe en 1917, ndlr), la Prise de la Bastille, qui commence par des émeutes, ou la Commune de Paris en 1871, quand des Parisiens empêchent l’armée d’enlever des canons à Montmartre. Prémice de Mai 68, le Mouvement du 22 Mars se déclenche après l’arrestation d’un militant qui participe au saccage du siège parisien d’American Express. Ce ne sont plus des émeutes, mais des événements fondateurs d’un tournant historique.

Les émeutes racistes en Europe, telle la chasse aux travailleurs agricoles immigrés perpétrée à Rosarno, en Italie, début 2010, risquent-elle de se multiplier ?

Elles ont aussi tendance à s’intensifier. Récemment, à Palma de Majorque (îles Baléares, Espagne), migrants d’origine nigériane et populations roms se sont affrontés après la mort d’un jeune Nigérian. La situation en Europe est très dangereuse. Son déclin facilite les dynamiques d’exclusion. Dans les discours de Sarkozy ou de Cameron, l’étranger est pointé comme une menace. Cela alimente une logique de guerre civile. Le conflit risque aussi d’être intergénérationnel : il est plus facile de pointer la jeunesse comme un danger quand les moins de 25 ans constituent un quart de la population que lorsqu’ils en représentent plus de la moitié.

Recueilli par Ivan du Roy

Voir le blog d’Alain Bertho (Anthropologie du présent)

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