Non-violence

« Je me bats pour libérer Israéliens et Palestiniens du système d’apartheid »

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« Comment les médias internationaux peuvent-ils avancer qu’Israël, le quatrième exportateur d’armes au monde, a le droit de se défendre, mais pas les Palestiniens, dont le territoire est occupé depuis des décennies ? », questionne Mustafa Barghouti, médecin, fondateur de la principale ONG médicale palestinienne, the Palestinian Medical Relief Center. Ce militant non-violent, co-fondateur du mouvement BDS, Boycott-Désinvestissement-Sanctions, qui vise à forcer économiquement le gouvernement israélien à mettre un terme à l’occupation des territoires palestiniens, nous a reçu à Ramallah deux jours avant le début de l’opération terrestre à Gaza. Entretien.

Basta ! : Beaucoup de membres de la communauté internationale avancent qu’après l’assassinat des trois auto-stoppeurs israéliens et en raison de tirs incessants des roquettes par le Hamas, le gouvernement d’Israël n’avait pas d’autre option que de « se défendre » en attaquant et bombardant Gaza. Quelle est votre analyse ?

Mustafa Barghouti [1] : Malheureusement, beaucoup de gens en Occident, y compris l’Union européenne, adoptent le « story telling » israélien. C’est une grande erreur. Barack Obama s’est ridiculisé à nos yeux en condamnant les Palestiniens plutôt que les véritables agresseurs. Deux points sont mal compris par les médias : concernant l’enlèvement des trois jeunes Israéliens, qui étaient des colons, les autorités israéliennes n’ont apporté aucune preuve qu’ils aient été enlevés ou tués par des Palestiniens. La seule chose qui a été prouvée, c’est que des colons israéliens ont attaqué plusieurs Palestiniens et que certains d’entre eux ont enlevé, torturé et brûlé vif un jeune palestinien, Mohammed Abu Khdeir.

Les colons israéliens ont mené de très nombreuses attaques contre les Palestiniens, partout en Cisjordanie. Entre le 15 mai et l’attaque sur Gaza, Israël a tué 27 Palestiniens. Dont des enfants. Parmi eux, deux garçons abattus par balles, alors qu’ils manifestaient pacifiquement à Ramallah, le 15 mai. Je veux vous montrer les balles qu’ils utilisent, des balles à haute vélocité, qui ont une forte capacité pénétrante [voir la photo, ndlr]. Ce type de balles a été responsable du meurtre d’un grand nombre de Palestiniens.

Le deuxième point que je veux mettre en avant, c’est que les Palestiniens n’ont pas commencé cette guerre. Si tant est que l’on puisse appeler ça une guerre ! C’est une attaque menée par l’armée israélienne, la cinquième plus puissante armée du monde. Une armée disposant d’équipements de haute technologie, dont des avions extrêmement sophistiqués. Que peuvent les Palestiniens face à cette force écrasante ? Ils n’ont qu’une puissance de feu limitée et primitive pour se protéger !

Comment a commencé cette guerre, selon vous ?

Israël est à l’origine de cette attaque, qui n’a pas commencé dans la bande de Gaza, mais en Cisjordanie. Cela a commencé par un acte de punition collective. Israël a envahi au moins trois mille maisons, détruit de nombreuses structures, volé l’argent trouvé, fermé de nombreuses organisations à but social, y compris des organisations qui prennent soin des orphelins et des pauvres. Et ils ont arrêté plus de mille Palestiniens. Parmi ces personnes injustement arrêtées se trouvent dix membres du Parlement palestinien. Aujourd’hui, nous avons 35 parlementaires palestiniens dans des prisons israéliennes. Des députés qui ne viennent pas seulement du Hamas, mais aussi du Fatah [organisation fondée par Yasser Arafat, ndlr], du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP) et d’autres groupes politiques.

Ensuite, Israël s’est déchaîné en matière de projets de colonies à Jérusalem. En plus de la brutalité de la colonisation, l’armée israélienne a été très violente contre les manifestants pacifiques palestiniens. Il y a également le cas de Tarek Abu Khdeir, ce garçon de 15 ans, cousin du jeune Palestinien brûlé vif, qui a été jeté au sol et battu par des soldats israéliens. Une agression montrée à la télévision partout dans le monde. Tout cela a eu lieu juste avant qu’Israël déclenche la guerre à Gaza.

Dans cette guerre, quelles sont les motivations du gouvernement israélien de Benyamin Netanyahou ?

Le gouvernement de Benyamin Netanyahou a trois objectifs. Le premier est de briser la volonté politique du peuple palestinien et de nous imposer des accords qui vont nous asservir à jamais, dans un système d’apartheid. Ensuite Benyamin Netanyahou mène une guerre contre la réconciliation des Palestiniens. Lorsque nous ne sommes pas unis, il prétend qu’il ne peut pas faire la paix avec les Palestiniens, parce que personne n’est en mesure de les représenter tous. Et lorsque nous sommes unis, Benyamin Netanyahou dit qu’il ne peut pas faire la paix avec nous parce que nous sommes unis [2], et mène une guerre contre nous.

Enfin, le gouvernement israélien a été confronté à un isolement international, après la diffusion de sa position sur le gouvernement de réconciliation palestinien. Dès lors, Israël a recherché des moyens pour briser cet isolement et, de mon point de vue, l’un de ces moyens consiste à prétexter qu’ils sont les victimes. Et je pense qu’ils ont partiellement réussi, notamment à cause des préjugés et de l’autocensure des médias occidentaux.

Mais le gouvernement israélien présente cette offensive comme une offensive contre le Hamas, et affirme qu’il prévient les Palestiniens avant de les bombarder...

Mais cette guerre n’est pas une guerre contre le Hamas, c’est une guerre contre tous les Palestiniens ! D’ailleurs, l’écrasante majorité des personnes tuées ne sont pas du Hamas. Ce sont des civils palestiniens. Il est tout à fait inacceptable d’accuser les Palestiniens d’être responsables du fait que l’armée israélienne est en train de les massacrer ! C’est inhumain de prétendre que nous sommes responsables de la mort de nos enfants ! Y-a-t-il un autre endroit au monde où l’on sous-entend cela ?

Il faut rappeler que la guerre se poursuit depuis huit ans à Gaza. C’est-à-dire depuis le début du blocus de Gaza, mené par Israël puis par l’Égypte. Ce blocus est inhumain, inacceptable. Nous parlons d’une situation où la bande de Gaza est privée d’eau potable, où 90 % des accès à l’eau sont impropres pour l’homme, la plupart étant soumis à la pollution ou la salinisation. Plus de 90 % des jeunes qualifiés sont au chômage, avec l’un des niveaux de pauvreté les plus élevés au monde. Avant même cette attaque israélienne, la situation sanitaire à Gaza était l’une des plus catastrophiques au monde. En soi, le blocus d’un petit endroit comme Gaza [d’une superficie de 360 km2, ndlr] est un acte d’agression.

Comment les médias internationaux peuvent-ils avancer qu’Israël, le quatrième exportateur d’armes au monde, a le droit de se défendre, mais pas les Palestiniens, dont le territoire est occupé depuis des décennies ? Il y a une totale dissymétrie entre les moyens palestiniens et les moyens israéliens. Et un usage totalement disproportionné de la force par Israël. Les Palestiniens ont le droit de résister à l’occupation. Dire le contraire reviendrait à dire que la résistance française dans les années 1940 était injustifiée et criminelle. Comme la résistance française qui refusa de collaborer, nous, Palestiniens, refusons de collaborer. Nous refusons d’abandonner notre droit de dire non à l’occupation.

Le cœur de notre souffrance, le cœur de notre lutte, c’est l’occupation et l’apartheid qui l’accompagne. Apartheid qui est pire que celui de l’Afrique du Sud. C’est la plus longue occupation de l’histoire moderne ! La communauté internationale a autorisé dans les faits Israël à imposer cette occupation, au détriment du droit international et sans qu’Israël ne soit sanctionné.

Vous êtes un non-violent, vous ne croyez pas à l’option militaire. Que pensez-vous de la multiplication, dans le monde, des campagnes Boycott-Désinvestissement-Sanctions (BDS), qui visent à contraindre économiquement le gouvernement israélien à mettre un terme à l’occupation des territoires palestiniens ?

Je crois que nous avons le droit de résister sous toutes ses formes. Gaza a le droit de se défendre. Vous ne pouvez pas vous défendre avec du papier lorsque vous êtes bombardés ! Il y a une certaine limite. Nous ne pouvons pas continuer la non-violence populaire quand on nous tire dessus avec des balles de ce genre. Mais je crois, en principe, qu’à un moment donné, il devrait y avoir un cessez-le-feu. Et dès lors, la principale forme de lutte pour les Palestiniens sera la résistance populaire non-violente. Mais cette lutte ne peut pas réussir sans une campagne de « boycott-désinvestissement-sanctions » puissante. Exactement comme ce qui s’est passé en Afrique du Sud pour faire céder le gouvernement d’apartheid. Sans une campagne dite « BDS » dans ce pays, ceux qui défendaient la fin de ce système n’auraient pas réussi.

Je suis l’un des fondateurs du mouvement BDS. J’en suis fier. Nous sommes très fiers de ce que nous faisons. Selon certains analystes, Israël a déjà perdu cette année près de 15 milliards de dollars. Il est désormais certain, selon les propres statistiques israéliennes, que les colons ont perdu 35% de leurs exportations, agricoles ou industrielles.

Personnellement, je refuse le recours aux moyens militaires. Je ne suis pas contre le droit des gens à en faire usage, mais personnellement je ne les utilise pas, j’ai toujours agi et manifesté pacifiquement. En dépit de cela, j’ai été blessé huit fois par les forces israéliennes. Deux fois avec des balles à haute vélocité. En 1996, on m’a tiré dessus alors que je soignais une personne blessée. J’étais à l’intérieur d’une maison, avec ma blouse blanche et j’ai été touché par un tir de sniper. Les forces israéliennes m’ont aussi cassé le genou. Et récemment, j’ai reçu une bombe sonore. En dépit de la manière avec laquelle Israël traite les personnes qui luttent de façon non-violente, je continuerai à poursuivre dans cette voie.

Que répondez-vous à ceux qui, en France, tentent de délégitimer la campagne BDS en la qualifiant de raciste, voire d’antisémite ?

Avec la campagne BDS, les gens ne soutiennent pas le racisme, au contraire ils luttent contre un système de racisme et d’apartheid, un système qui est mauvais à la fois pour les Palestiniens et pour les Israéliens. Avec notre résistance populaire non-violente, nous, membres du mouvement BDS, luttons pour libérer les deux peuples de ce système d’apartheid. Parce que les Israéliens ne seront pas libres tant que les Palestiniens ne seront pas libres. Quant à l’antisémitisme, n’oubliez pas que les Palestiniens sont aussi sémites ! Rappelons les paroles prononcées par Nelson Mandela, après la libération de l’Afrique du Sud : « Notre liberté ne sera pas complète, sans la liberté du peuple palestinien ». Il a également déclaré : « La question palestinienne est la question la plus importante de nos jours ».

Notre action de boycott ne vise pas le peuple israélien. C’est un boycott contre la politique d’occupation, il est contre le système de l’apartheid. Je me bats pour libérer Israéliens et Palestiniens du système d’apartheid.

Comment un citoyen français, qui suit les évènements à travers sa télévision, et qui peut penser que ce conflit se résume à une guerre de religion entre deux peuples fanatiques, ou que la guerre est de la seule responsabilité des Palestiniens, assimilés à des terroristes, peut-il transformer son point de vue ?

Les citoyens français doivent d’abord nous comprendre, comprendre notre souffrance. Que feraient-ils si deux de leurs enfants étaient tués sous leurs yeux ? Comment se sentiraient-ils face à un père qui, comme je l’ai vécu récemment, crie aux corps sans vie de ses deux enfants : « Pardonnez-moi, mes enfants, de ne pas avoir pu vous protéger » ? Ce que peuvent faire les Français ? Voir notre humanité. Nous ne sommes pas des animaux. Nous sommes des gens normaux, avec un grand héritage, de grands poètes, de grands comédiens, une grande culture, une grande histoire et même une grande cuisine.

Pour ceux qui ne voient en nous que des terroristes, rappelons que Mandela était considéré comme un terroriste, il a fait 27 ans de prison pour son engagement politique. Ce n’est qu’en 2008 qu’il a été retiré de la liste américaine des personnalités terroristes. Gandhi lui-même a été appelé « terroriste » ! Yasser Arafat a été considéré pendant des années comme un terroriste, puis il est devenu acceptable aux yeux de l’opinion internationale et on lui a donné le prix Nobel… Avant de le qualifier de nouveau de terroriste. Par contre, on ne dit pas de Mahmoud Abbas, président de l’Autorité nationale palestinienne, que c’est un terroriste. Et pour autant, le gouvernement israélien refuse de faire la paix avec lui.

Propos recueillis par Eros Sana, à Ramallah.

Photos :
Eros Sana - Collectif OEIL (portrait) / Photo de Une : manifestation non-violente contre le mur de séparation, Cisjordanie, 2010 © Haggai Matar / Haaretz

Notes

[1Médecin, fondateur de la principale ONG médicale palestinienne, the Palestinian Medical Relief Center, Mustafa Barghouti est un militant non-violent et fait partie des fondateurs du mouvement BDS (Boycott-Désinvestissement-Sanctions). Il est co-fondateur de l’Initiative nationale palestinienne. Il a été candidat à la présidence de l’Autorité palestinienne en 2005, obtenant une seconde place derrière Mahmoud Abbas. Il siège au Parlement palestinien. En 2010, il est décoré en France de la Légion d’honneur.

[2Israël a mis un terme aux négociations américaines avec le gouvernement de Mahmoud Abbas, président de l’État palestinien et leader de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), quand celui-ci a signé un accord de réconciliation avec le Hamas, le 23 avril. Alors que Benyamin Netanyahou appelait « tous les éléments responsables de la communauté internationale à ne pas se précipiter à reconnaître un gouvernement palestinien qui inclut le Hamas », cet appel n’a pas été entièrement entendu : l’Union européenne, le coordinateur spécial de l’ONU pour le processus de paix au Moyen-Orient et d’autres chancelleries ont soutenu cet accord de réconciliation. Et appuyé « la désignation d’un gouvernement de personnalités indépendantes ainsi que la déclaration par le Président Abbas que ce nouveau gouvernement est attaché à la solution des deux États basés sur les frontières de 1967, à la reconnaissance de la légitimité du droit à l’existence d’Israël, à la non-violence et ainsi qu’aux précédents accords ».

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