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Témoignages Expulsion

« Je m’appelle Juliette, j’ai 21 ans, et je suis sûre que tout peut changer »

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Un avocat, un procureur, un juge, des policiers, un musicien congolais et une jeune fille venue assister pour la première fois au procès d’un sans-papiers menacé d’expulsion vers un pays qu’il n’a jamais connu. Poignant récit de ce que masque la politique du chiffre.

Il était 13 h 21 quand tout s’arrêta.

Tout avait bien commencé pourtant…

Arrivés depuis 10 h, nous avons la chance de notre côté : pas d’embouteillages, une place pour se garer près du tribunal. Et puis un petit soleil printanier. On ne sait pas franchement pourquoi et pour qui on est là. Un coup de téléphone deux jours avant : un nom, un âge, un pays. Et puis une rétention au centre de Lyon. Par le passé, nous avons vu qu’une présence massive au tribunal administratif pouvait empêcher une expulsion, nous a-t-on dit. Alors pourquoi pas, après tout.

Tout avait bien commencé pourtant…

Un retard de l’escorte de seulement une demi-heure. « Une chance, en ce moment c’est plus 1 h 30 ! », s’est réjoui l’observateur de la Cimade [1], alors qu’en face l’avocate de la défense s’énerve : « S’ils n’arrivent pas à être à l’heure et bien qu’ils les relâchent tous ! Ça montre qu’elle ne marche pas leur politique ! »

Une salle d’audience pleine. Des amis d’un des retenus. « C’est bien, nous dit l’avocat, généralement, ils sont seuls. Pas un soutien dans la salle. Ils arrivent seuls et repartent seuls. » « Seul, laissez-moi rire !, lui rétorque mon pote, chacun a le droit à son flic personnel et, croyez-moi, ils sont pas laissés seuls une seconde. On sait jamais, s’ils tentaient de s’enfuir… »

Bon, c’est vrai, quand ils sont arrivés, hagards et menottés, je me suis dit qu’on pouvait rêver d’un meilleur début. C’est vrai aussi que seul un retenu avait des soutiens dans la salle…

On s’installe à coté d’un homme. Faisons semblant de le connaître, d’être venu pour lui. Soyons le témoignage de son intégration ! Une seule question me vient, sûrement la pire : « Tu viens d’où ? » Silence. « Du Congo. » Il tourne la tête et pleure. Ça calme.

Enfin, tout commence. Chacun a son rôle, et tout le monde connaît son texte. Une pièce bien rodée en somme.

Étranger à son propre procès

D’abord l’avocat de la défense. Elle a pu voir les 3 retenus pendant cinq minutes avant l’audience afin de personnaliser son plaidoyer. Elle m’a scotchée, cette avocate. Elle détonne un peu dans cette salle toute lisse. Elle s’énerve, elle gesticule et elle lutte. Je me demande si elle y croit vraiment ou si elle joue aussi. « Vous êtes notre madame Hessel », se moque l’avocat de la préfecture. Elle, elle s’en fout de lui. Elle parle d’une politique de chiffres, d’une rétention qui doit être l’exception et non la règle. Et puis elle parle de dignité : « La dignité, ce n’est pas le centre de rétention. Vous pouvez le repeindre en blanc, y mettre des sanitaires modernes ou même installer une salle de jeux pour les enfants, ce lieu restera intrinsèquement indigne. La dignité, c’est la liberté. » C’est beau quand même.

Vient ensuite l’avocat de la préfecture. En toute non-objectivité, il est mauvais. Elle, elle crève l’écran, lui, il récite son texte. Certes, il a également quelques envolées lyriques… Mais je n’accroche pas trop. Et puis il a cette phrase : « Enfin, madame le juge, qu’on arrête de nous rabâcher cette histoire de politique du chiffre ! Ça devient lassant avec le temps. » Je me dis qu’il n’a pas tort, et que moi aussi, ils commencent sérieusement à me lasser avec leurs quotas d’expulsions les gars du ministère.

Et puis vient le tour du retenu. Étranger à son propre procès, il devient pendant trois minutes le centre de toutes les attentions. On lui sert du « monsieur », des sourires rassurants et on lui prête une oreille bienveillante. Lui, il ne semble pas franchement à l’aise dans ce nouveau rôle. Il faut dire que ça change sacrément du comportement des policiers dans le centre de rétention. « Allez, puisque t’es musicien, chante-nous une petite chanson », lui répètent-ils à longueur de journée. On lui pose des questions et dans son meilleur français, d’une voix qu’on entend à peine, il répond.

Il faut avouer qu’il n’est pas très bon. On lui avait dit pourtant : il faut dire que tu es intégré et que tu envoies de l’argent dans ton pays. C’est important. Il ne le dit pas.

La juge lui laisse une dernière chance : « Est-ce que vous voudriez rajouter quelque chose, monsieur ? » Il bafouille. Il aimerait rester en France. Il aime bien vivre ici. Il n’a plus d’attaches au pays. Et puis : « Merci beaucoup madame la juge », lâche-t-il. Elle est mal, madame la juge. « C’est moi qui vous remercie, monsieur. »

Cette scène, on la rejoue trois fois d’affilée. Un peu indigeste à la fin.

L’audience est levée, la juge va délibérer. « Ça va surement durer une heure, nous annonce le greffier. Elle prend son temps pour bien examiner les dossiers en général, cette juge. »

À 13 h 21, tout s’arrête

Tout le monde se lève, on s’agite dans tous les sens. L’avocat de la préfecture vient nous parler. S’il peut nous aider, il le fera : « Je ne suis qu’un fonctionnaire, vous savez. Je joue le rôle du méchant ici, mais je ne fais que mon travail. Et je le fais bien. » C’est drôle, ça me fait penser à l’analyse d’Hannah Arendt sur les bourreaux [2]. Un banal fonctionnaire qui applique les ordres à la lettre. Ici, personne ne décide, tout le monde applique. Je me demande qui est vraiment coupable. L’avocat de la préfecture, qui ne fait qu’incarner une politique ? Ou bien ces trois policiers qui rodent dans la salle, et qui ont l’air de s’ennuyer ? Ou bien même la secrétaire, qui n’a pas l’air méchante, qui écoute, prend des notes… De drôles de coupables, quand même.

À peine sortie, je tombe nez-à-nez avec mon voisin congolais. Il erre dans la salle des pas perdus. La seule chose à faire, c’est de lui faire penser à autre chose. J’ai besoin qu’il rigole, cet homme. J’ai envie qu’il ait de l’espoir. De lui gueuler de se battre, qu’on est des gros cons en France et qu’on ne mérite pas des hommes comme lui.

Pendant une heure, on discute ensemble. De ma famille, de sa vie dans un squat à Chambéry, des Chinois devant la tour Eiffel, de son périple pour venir en France. Et même, à un moment, on rigole.

Et puis, à 13 h 21, tout s’arrête.

La juge revient.

Trois expulsions.

Silence gêné.

Mon ami ne comprend pas. Je lui parle vite : il y a encore de l’espoir, tu peux encore voir le Juge des libertés et de la détention [3], un juge qui verra s’il y a des vices de procédure. Et puis, tiens mon numéro, n’hésite pas à m’appeler, il y a un téléphone dans ta prison !

Il sourit simplement. Il sait. Il a compris que c’est fini.

Les policiers entrent et les embarquent. À peine le temps pour un adieu.

Le Congo ! Il ne le connaît même pas ce pays. Ses parents ont fui la guerre civile en Angola et se sont réfugiés au Congo, où lui est né. Puis ils ont migré en Suisse. Cela fait vingt ans qu’ils y vivent et y travaillent. Il ne connaît personne au Congo !

« Vous serez là pour l’audience cet après-midi ? », me demande l’observateur de la Cimade. Je regarde le planning : c’est une famille avec deux enfants de 7 et 9 ans, enfermés au centre de rétention depuis une semaine.

Je sors. Je vous méprise tous. Chacun de vous. Un par un. Moi. Notre silence, notre complicité, notre impuissance.

Le lendemain, je vais à un meeting à Marseille, voir Jean-Luc Mélenchon. Comme ça, juste pour voir. Parce que tout ça, c’est politique. Avant je pensais qu’une lutte ne devait pas être partisane, que le combat était au-dessus des partis. Aujourd’hui, je sais que c’est hypocrite et schizophrène. Tout est politique.

« Marseille nous dit que notre chance, c’est le métissage. » C’est comme ça qu’il commence, Jean-Luc. J’ai envie de pleurer. « Et depuis deux mille six cents ans, nous sommes du parti de ceux qui se disent contents d’être mélangés, fiers d’être le peuple qui compte le plus grand nombre de mariages mixtes de toute l’Europe ! » Et bien moi, ça m’a libérée. Ça m’a parlé. J’ai eu envie d’y croire. J’ai eu envie d’embrasser le premier venu et de lui dire je t’aime. Chacun de vous. Et un par un.

Je m’appelle Juliette, j’ai 21 ans. Je suis révoltée et en colère. J’ai plein de rêves et d’espoirs. On m’a dit de témoigner et de partager. On m’a dit que vous n’étiez pas au courant.

Je m’appelle Juliette, j’ai 21 ans. Je suis sûre que tout peut changer. Qu’on peut tout changer.

Juliette Guegan

Photo : CC Telomi

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