Un média indépendant en accès libre, sans publicité, animé par sept journalistes, a besoin du soutien de ses lectrices et lecteurs. Faites un don à Basta ! En passant par J’aime l’info, un don de 50 euros ne vous coûte que 17 euros.

Avancement de la campagne : 27642 € sur 100000 € !

27.64%

Finances

J’invite un banquier dans ma classe : quand les banques enseignent la gestion financière « responsable » à l’école

par

  • Ajouter
  • Imprimer
  • Partager sur Delicious
  • Partager sur Google+

Dans le cadre de la « Semaine européenne de l’argent », des banquiers ont été invités par l’Education nationale dans une quarantaine de classes en école primaire. Objectif de cette opération pilote menée par la Fédération bancaire française : apprendre aux élèves les principes d’une « gestion financière responsable ». Au vu des scandales et controverses qui touchent les banques françaises, il n’est pas sûr que cette fédération, principal lobby du secteur financier en France, soit la mieux placée pour faire la leçon en la matière. Cette opération pourrait se généraliser l’année prochaine.

Les banquiers débarquent dans les écoles primaires ! Qui peut enseigner aux élèves à bien gérer leur argent de poche ? Les banques. C’est ce que semble penser l’Éducation nationale, qui a décidé de lancer l’opération « J’invite un banquier dans ma classe ». Cette opération s’est déroulée dans le cadre de la première « Semaine européenne de l’argent » (sic), initiée dans 22 pays du 9 au 13 mars par la Fédération bancaire européenne (FBE), pour promouvoir l’éducation financière dans les écoles primaires et secondaires d’Europe. Concrètement : des banques se chargent d’organiser des leçons et des jeux destinés aux enfants, afin de leur apprendre les principes d’une « gestion financière responsable ».

En France, une quarantaine de classes pilotes de CM1 et CM2 ont participé la semaine dernière à ce projet pédagogique d’éducation budgétaire et financière. « Ce projet est mené dans un cadre éthique clairement défini et qui engage strictement les intervenants. Ce cadre exclut toute démarche commerciale », précise la Fédération bancaire française. Son programme d’éducation financière, sobrement intitulé Les clés de la banque, est « un service gratuit et indépendant de toute enseigne commerciale », ose même affirmer la Fédération. Voilà qui devrait nous rassurer…

Aider les pauvres à mieux gérer leur argent...

Les élèves sont invités à jouer à un jeu collectif animé par leur enseignant, à base de questions-réponses élaborées par les banques. Le banquier – venu d’une agence locale – présent dans la classe n’est là que pour répondre aux demandes de précision. Le synopsis du jeu : les élèves sont en sortie scolaire et doivent arriver à la boutique de souvenirs avant qu’elle ne ferme... et pour cela répondre à des questions « Budget, Achat ou Moyens de paiement ». Le décor est planté. Un contexte propice, selon la Fédération bancaire, pour permettre aux élèves de se poser plein de questions essentielles, liées à leurs dépenses quotidiennes et à celles de leurs parents, ou à la gestion d’un budget (voir ci-dessous quelques-unes de ces questions).

Le Comité syndical européen de l’éducation (CSEE), qui représente 131 syndicats d’enseignants dans 48 pays, est très critique vis-à-vis de ce projet, estimant que la Fédération des banques « cherche non seulement à orienter les programmes scolaires au travers des Semaines européennes de l’argent, mais aussi à reprendre à son compte des responsabilités qui appartiennent au domaine de l’éducation publique. » La Fédération bancaire justifierait son projet en soulignant que « le manque de connaissances financières parmi les familles à faible revenu est responsable de 50 % des écarts entre riches et pauvres », critique la CSEE. En clair : si les pauvres sont pauvres, c’est qu’ils gèrent mal leur pécule. Les syndicats s’interrogent sur la pertinence de cette « interprétation étriquée et quelque peu lacunaire » de la pauvreté et de la précarité en Europe...

La « semaine de l’argent » bientôt dans toutes les écoles d’Europe ?

Faut-il préciser qu’en France la Fédération des banques – principal lobby de secteur financier – est présidée par François Pérol, dirigeant du groupe Banque Populaire-Caisse d’épargne (BPCE) ? François Pérol a été mis en examen en 2014 et renvoyé en correctionnelle le 5 février dernier pour prise illégale d’intérêts (pour avoir été placé à la tête de la BPCE par Nicolas Sarkozy, après avoir été son conseiller, et sans demander l’avis de la Commission de déontologie). Un appel à la grève a également été lancé par l’ensemble des syndicats de BPCE, pour protester contre des conditions de travail dégradées, alors que François Pérol percevra un bonus de de 851 858 €, en plus de sa rémunération fixe de 550 000 €, d’après les syndicats.

A la tête de la Fédération, François Pérol a succédé à Jean-Laurent Bonnafé, directeur général de BNP Paribas. La première banque française a dû s’acquitter d’une très lourde amende de 6,6 milliards d’euros aux États-Unis en 2014. Le vice-Président de la Fédération bancaire n’est autre que Frédéric Oudéa, PDG de la Société générale, dont l’image reste entachée par l’affaire Kerviel et la perte de 4,9 milliards d’euros due à des spéculations inconsidérées sur les marchés financiers (découvrez le casier judiciaire de votre banque ici). Au vu de ces performances, la Fédération bancaire française est-elle vraiment la mieux placée pour expliquer aux autres – et notamment aux enfants – comment gérer leur budget ? D’autant que cette mission pourrait être confiée aux conseillers en économie sociale et familiale (CESF). Il en existe 10 000 aujourd’hui, spécialisés dans l’accompagnement de familles précaires, employés par les collectivités locales, les caisses d’allocations familiales, les offices HLM ou des associations.

L’opération J’invite un banquier dans ma classe est dans une « phase pilote » en 2015 et fera l’objet d’une étude d’impact afin de mesurer les acquis des enfants, précise la Fédération bancaire. L’opération pourra être étendue en 2016 en fonction des résultats de cette première expérience. « L’acquisition de connaissances et de bons réflexes, dans le cadre de l’école, est une dimension de l’éducation citoyenne [des élèves] et sera propice à leur futur bien-être financier », souligne Marie-Anne Barbat-Layani, directrice générale de la Fédération bancaire française – et membre du bureau du Medef. Le « bien-être financier » des citoyens passe certainement davantage par une reprise en main par les citoyens sur la finance dérégulée et le secteur bancaire. Mais cela, Marie-Anne Barbat-Layani et la Fédération bancaire n’en diront rien aux élèves.

@AgnèsRousseaux

Photo : CC Thomas8047 (Zurich)

Lire aussi :
- École : quand les multinationales remplacent les instituteurs
- Comment le groupe Total va financer la réforme de l’Éducation nationale
- Total, nouveau sponsor du gouvernement en matière culturelle, artistique et éducative


Quelques questions abordées dans les classes – où l’on apprend qu’il n’y a pas de problème à faire un prêt à 10% à son petit frère, qu’il faut toujours s’interroger sur le « rapport qualité/prix » avant de faire un achat et ne pas trop dépenser son argent pour des « coups de cœur », qu’il ne faut pas hésiter à ouvrir un livret d’épargne et à avoir une carte bancaire, ou que l’on peut dépenser 100 euros pour un jean et gagner 250 euros en baby-sitting quand on a 8 ou 10 ans...


Réponse  : « Attention à ne pas garder trop d’argent en liquide, peu importe l’endroit (maison, voiture). Il n’est pas en sécurité, et tu peux même oublier où tu l’as caché... Dépose-le à la banque si tu as un livret d’épargne. Tu pourras le retirer quand tu en auras besoin avec une carte de retrait par exemple, et tu éviteras ainsi la tentation de dépenser tout ton argent par des achats coup de cœur ! »


Réponse  : « Il faudra patienter plus de 10 mois mais, en mettant de l’argent de côté, tu pourras acheter ce qui te fera vraiment plaisir. As-tu pensé à mettre cet argent sur un livret d’épargne ? Cela pourrait aussi te rapporter des intérêts et t’éviter la tentation d’utiliser cet argent pour d’autres dépenses. »


En bref

Vidéos

  • Artisanat « Un métier n’est pas là pour vous emprisonner mais pour vous rendre libre »

    Voir la vidéo

Voir toutes les vidéos