Oubliées du gouvernement

Femmes seules avec enfants cherchent politique sociale désespérément

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Les familles monoparentales, composées surtout de femmes avec leurs enfants, subissent la crise de plein fouet : une sur trois vit sous le seuil de pauvreté. Elles sont les grandes oubliées de la politique sociale du gouvernement. Alors que François Hollande s’apprête à dévoiler son « plan d’urgence pour le logement », le nombre de mères célibataires qui tombent dans la précarité ne cesse d’augmenter. Reportage auprès de ces premières victimes d’une politique publique totalement inadaptée.

Christine et son fils Loïc, 16 ans, vivent à deux dans un 24 m². Le loyer est modeste : 290 euros, payés à un propriétaire privé. Mais l’humidité, les souris et les cafards, que l’on aperçoit se promener sur les murs et la porte du placard, attestent de l’insalubrité des lieux. Le propriétaire ne veut pas rénover. Au milieu du salon, qui sert aussi de chambre à coucher, impossible d’avoir une once d’intimité. Au dessus d’un tas de sacs et de valises, signes de plusieurs années de galère et d’un déménagement précipité, le lit superposé occupe la moitié de la pièce. Christine dort en bas et son fils en haut. Une situation qui s’éternise depuis 2005.

Avant, Loïc et sa mère de 39 ans ont vécu d’hôtel en hôtel pendant deux ans. Victime de violences conjugales, Christine a décidé de quitter son conjoint en 2003, suite à une hospitalisation d’un an. « Si je suis partie, ce n’est pas pour le plaisir. J’ai risqué la paralysie et le fauteuil roulant à vie », raconte-t-elle, pour justifier ce qu’elle appelle avec pudeur « sa situation compliquée ». Sans travail ni ressources, elle a contacté plusieurs associations, qui les ont finalement logés dans un hôtel à Montreuil, en attendant de trouver mieux. Leur appartement actuel, obtenu avec l’aide d’une amie, n’est pas encore à l’image de ce « mieux » qu’ils espèrent... depuis 10 ans. « On cherche un logement depuis que mon fils a 8 ans. Des assistantes sociales sont venues. En vain. La mairie ne nous propose rien. On me dit que je ne suis pas prioritaire, car mon enfant est trop âgé », déplore Christine, en pointant du doigt les attributions de logements sociaux, qu’elle estime injustifiées.

Une famille monoparentale sur trois sous le seuil de pauvreté

Le témoignage de cette mère de famille est loin d’être exceptionnel. Les familles monoparentales, estimées à 1,7 million en France, sont 32% à vivre en-dessous du seuil de pauvreté, selon le dernier rapport de la Fondation Abbé Pierre sur le mal-logement, publié le 1er février. Il fait notamment état de la détérioration considérable des conditions de vie de ces familles. Un phénomène qui touche essentiellement les femmes : « Près d’une mère célibataire sur deux déclare terminer le mois à découvert, et près d’une sur cinq craint de basculer dans la précarité. Un tel résultat n’est pas étonnant car la monoparentalité touche davantage les femmes les moins favorisées. » D’après ce même rapport, les familles représentent désormais 49% des personnes hébergées via le 115. Soit une augmentation de 400% sur les 10 dernières années !

Fatima*, la cinquantaine, garde un mauvais souvenir du jour où elle a pris son courage à deux mains pour appeler le 115 : « Ils m’ont dit qu’ils n’aidaient pas les gens qui travaillaient, puis une dame m’a rétorqué : “Vous avez de la famille en Algérie ? Pourquoi vous ne retournez pas là-bas ?” » Dégoûtée, Fatima n’a pas insisté. Et décide de se débrouiller seule avec sa fille de 14 ans, Olivia. Cette mère célibataire habitait en Seine-Saint-Denis quand elle choisit de déménager : « J’étais dans un quartier pourri, ça tirait des coups de feu de tous les côtés, je déprimais, je ne l’ai pas supporté. » Fuir l’insécurité... pour sombrer dans la galère. Fatima est d’abord hébergée chez une connaissance à la campagne, avant que le propriétaire ne décide de vendre. Elle se retrouve à la rue. « Je pensais que tout le monde était gentil, qu’on ne laisserait jamais une femme seule avec sa fille dehors. J’ai perdu 20kg depuis juillet », raconte-t-elle, encore écœurée. C’était en juin dernier.

« Je trimbalais ses livres d’école avec moi tout le temps »

Fatima doit alors trouver un hôtel différent chaque soir, pour elle et sa fille, tout en continuant à se rendre au travail. Elle dépense en moyenne 65 euros par nuit : « Toute ma paye partait comme ça. » Auxiliaire de vie depuis 10 ans, elle commence à 8h tous les jours, et finit parfois à 21h. « Il arrivait que ma fille me rejoigne au boulot en sortant du collège, parce que je n’avais toujours rien trouvé pour le soir même. Je trimbalais ses livres d’école avec moi tout le temps, on changeait d’hôtel tous les jours », décrit Fatima. Elle a bien essayé de chercher un hôtel au mois, mais pas facile lorsqu’on a un enfant à charge.

Lorsqu’elle quitte l’école pour rejoindre sa mère, Olivia se cache et pleure constamment. « J’avais honte de lui faire vivre ça. A la rentrée, j’ai dû me battre pour qu’elle accepte d’aller au collège », raconte Fatima, gênée. « La honte », c’est également le mot qui revient dans la bouche de Loïc, le fils de Christine, lorsqu’il évoque sa situation : « Je n’en parle jamais à mes copains. S’ils veulent venir chez moi, je dis que je ne peux pas. Ici c’est trop petit, je n’arrive pas à faire mes devoirs, je voudrais avoir ma chambre. » Un rêve d’adolescent impossible, en 2013, en France ?

« Si je n’accouche pas ici, j’accouche dans la rue ! »

Six mois de galère plus tard, Olivia a enfin sa propre chambre. Depuis le 2 janvier, Fatima a trouvé un appartement grâce à Adoma, une entreprise d’insertion par le logement, qui dispose notamment de 315 résidences sociales pour les publics défavorisés, financées en grande partie par l’État. Fatima habite désormais dans l’une d’elle, à Paris. Elle paye 609 euros par mois pour un appartement tout neuf de 36 m². Elle n’a pas sa chambre et dort dans le salon. Peu importe : « Olivia avait besoin de son intimité ».

C’est Fatimatou, la gardienne de la résidence, qui a défendu son dossier auprès de la commission d’attribution des logements. « C’est mon ange, elle est super ! », commente Fatima, pleine d’admiration pour cette femme qui s’est battue pour ouvrir la résidence. Elle abrite aujourd’hui plus de 20 familles monoparentales. Celles-ci « sont plus précaires, on en a de plus en plus. En général je favorise les familles et les femmes surtout, je ne veux pas qu’elles courent de risque : la sécurité avant tout ! », explique Fatimatou, fière d’apporter un peu d’espoir à ce public défavorisé. Elle se souvient encore de cette femme enceinte qui a frappé à la porte de la résidence : « Elle m’a dit : “Si je n’accouche pas ici, j’accouche dans la rue !” J’ai tout de suite instruit son dossier et je lui ai promis qu’elle aurait un logement dans deux jours ! » Chose promise, chose due : deux jours plus tard, la femme avait un appartement. Mais dans l’attente de trouver mieux, encore et toujours. Les logements proposés par Adoma n’ont qu’une vocation temporaire, deux ans maximum en général. Le temps pour ces familles de trouver un logement pérenne.

Quatre personnes dans 18 m²

Cela fait déjà deux ans que Salima et Adam* ont emménagé dans un appartement grâce à Solidarité nouvelles pour le logement (SNL), une association qui fonctionne sur le même modèle qu’Adoma, mais avec un grand réseau de bénévoles en plus des salariés. SNL possède 900 logements, dont 200 à Paris, achetés en grande partie avec les subventions publiques, ainsi qu’avec l’aide de la Fondation Abbé Pierre, qui contribue à hauteur de 10% à chacune des opérations. Flambée des prix oblige, SNL a dû élargir son offre avec le bail à réhabilitation, qui permet aux propriétaires d’un logement en mauvais état de le faire rénover par l’association, qui a ensuite le droit de l’exploiter pendant 15 ans.

Pour leur appartement actuel de 54 m², mis à disposition de l’association par un propriétaire, Salima et Adam paient 550 euros par mois. Un loyer quasiment équivalent à celui du studio de 18 m² dans lequel ils ont vécu trois ans avec leur premier enfant. Lorsque Salima a mis au monde le deuxième, il était plus que temps de déménager. « C’était la seule issue, leur solution est arrivée à pic, on commençait à être vraiment serrés », raconte Salima. Aujourd’hui, les trois enfants, dont le dernier a seulement 16 mois, ont enfin leur propre chambre. Ils ont tout le loisir de jouer dans le grand salon, en grignotant les gâteaux de leur maman pâtissière. Adam, lui, est employé dans une entreprise de stationnement. Leur dossier vient de passer en commission, dans laquelle les bailleurs se réunissent. Eux aussi attendent un logement pérenne.

Cohabitation enfants, parents et grands-parents

Cette attente, Nassera* ne l’a que trop vécue. Elle vient d’obtenir un logement social avec Paris Habitat dans le 19e arrondissement, après avoir été hébergée par SNL. La jeune femme de 24 ans avait contacté l’association après avoir vu son dossier rejeté par les bailleurs sociaux. Elle, qui venait alors d’avoir un bébé, vivait chez ses parents et dormait dans la même pièce que ses deux petites soeurs. « Les situations de cohabitation subie et prolongée avec les parents se multiplient aujourd’hui », signale le rapport de la Fondation Abbé Pierre. Une cohabitation d’autant plus difficile à gérer lorsque l’on a soi-même un enfant.

Malgré son statut de mère isolée, Nassera n’est pas prioritaire, car diplômée et active. Elle avait perdu tout espoir lorsque, au bout de deux ans et demi de recherche, SNL l’a appelée : « Je me levais à 6 heures pour regarder les annonces, j’étais au bout du rouleau. SNL m’a permis de me concentrer sur mon travail. » Elle, qui bosse depuis ses 16 ans, a aujourd’hui un poste dans la grande distribution. Avec sa fille, Mélissa, elles vivent à présent dans un 40 m² pour 570 euros par mois. Elles voient toujours régulièrement Patrick Sevin, l’un des bénévoles qui les ont accompagnées. « Pour moi ça a presque été une école de la vie, ils continuent à m’aider alors que ça fait deux semaines que je suis partie ! » Rien de plus normal pour Patrick, qui estime que « la société civile doit prendre le relais des insuffisances de la politique du logement. »

Menace permanente d’expulsion

« Les aides ne sont pas adaptées à la réalité des ruptures, qui fragilisent encore plus les familles à un moment déjà très compliqué et créent des situations de mal-logement », critique Christophe Robert, délégué général adjoint de la Fondation Abbé Pierre. Ce que dénonce aussi Nassera : « Quand on est une mère célibataire, il ne faut pas travailler et avoir au moins trois enfants pour toucher des aides ! » A l’heure actuelle, il existe en effet peu d’aides spécifiques aux familles monoparentales, hormis l’allocation de soutien familial (ASF) ou l’allocation de logement familial (ALF). Certaines Caisses d’allocations familiales (CAF) se sont adaptées à ces nouvelles problématiques, comme celle du Finistère, qui propose une « aide en cas de rupture familiale ». Des aides « pansements » qui restent toutefois marginales et insuffisantes, aux yeux de la Fondation Abbé Pierre. Pour Christophe Robert, « souplesse et réactivité » sont des qualités fondamentales qui devraient faire partie intégrante des politiques publiques du logement : « Il faut qu’on prenne en compte les conséquences d’une rupture pour ces femmes, principales touchées, mais aussi pour les enfants. »

Depuis qu’elle a quitté son compagnon, Christine ne subit que trop ces conséquences. Elle s’inquiète pour son fils : « Il arrive en retard à l’école, il ne réussit pas à se concentrer. Je suis convoquée régulièrement depuis qu’il a 8 ans ! » A cela s’ajoutent les menaces d’expulsion de son propriétaire, qui souhaite vendre l’appartement. Il a déjà tenté de la mettre dehors une fois, « et il recommencera », elle en est certaine. Alors qu’un collectif vient de demander un moratoire sur les expulsions locatives, Christine craint de plus en plus pour son avenir et celui de son enfant. Elle vient de perdre son travail dans un centre d’hébergement d’urgence, où elle voyait défiler les personnes à la rue ou mal logées. Après leur avoir tendu la main, elle aimerait qu’on s’occupe d’elle, enfin.

Texte et photos : Rozenn Le Carboulec (@Roz_N_Roll sur twitter)

*Ces personnes ont choisi de ne pas témoigner sous leur vrai nom.

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