Bolivie

Evo Morales en difficulté face à la société civile

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Le 25 septembre dernier, la police bolivienne réprimait violemment des indigènes en marche vers La Paz pour protester contre la construction d’une route qui devrait traverser leur territoire. Les images d’arrestations musclées ont soulevé une vague d’indignation dans tout le pays. Révélant la force de la société civile et les tensions qui la traversent. Une situation complexe à laquelle doit faire face le président Evo Morales.

Un million d’hectares de forêt tropicale : c’est ce que recouvre le Tipnis, territoire indigène du parc national Isiboro-Sécure – du nom des fleuves qui le délimitent. Situé au centre de la Bolivie, et au pied de la cordillère des Andes, il est peuplé d’environ 10 000 indigènes qui n’entendent pas laisser balafrer leurs terres par une route de 300 kilomètres, que planteurs de coca, forestiers et commerçants brésiliens attendent impatiemment. Les Indiens du Tipnis craignent que cette voie, programmée depuis de nombreuses années, entraîne une invasion de leurs terres par les paysans andins en manque de terres cultivables.

Mais quand ils ont commencé leur marche de protestation, le 15 août dernier, ils ne s’attendaient sans doute pas à être interrompus violemment à mi-chemin, à environ 300 kilomètres de la capitale, La Paz, par la police du gouvernement d’Evo Morales. Officiellement, c’est pour éviter l’affrontement entre partisans et opposants à la route que les policiers sont intervenus le 25 septembre. « Mais l’intervention a dégénéré en répression violente, les policiers ont matraqué et menotté les protestataires amazoniens, y compris des femmes portant leur nourrisson, et les ont bâillonnés avec du ruban adhésif », retrace Pablo Stefanoni, journaliste et chercheur indépendant, grand connaisseur de la Bolivie, dans un entretien avec le journaliste Marc Saint-Upéry.

Les indigènes boliviens divisés

Les indigènes du Tipnis, qui exigent que la nouvelle route longe le parc au lieu de le couper en deux, se sont sentis trahis. Par un gouvernement qui avait promis de respecter leurs droits et d’assurer la défense de la « Pachamama », la Terre-mère. Dans la foulée de la répression, une vague d’indignation a secoué le pays. Plusieurs personnalités politiques – ministres et députés – ont démissionné. Une grève générale a même été convoquée. Pour le moment, la construction de la route a été suspendue. Evo Morales, lâché par une partie de son propre camp, a décidé de soumettre la décision à un référendum.

Le président bolivien est mis au défi par les opposants à la route de défendre tous les Indiens du pays, et pas seulement ceux des hauteurs andines, d’où viennent les cocaleros, dont il est issu. « Evo Morales a une dimension indianiste dans son discours, explique Hervé do Alto, doctorant, spécialiste de la Bolivie. Cela a une fonction de légitimation au niveau international. Mais s’il est partout présenté comme le premier président indigène, il est surtout le premier président paysan. »

Et le monde indigène est multiple et varié. « Tous ces groupes ne sont pas homogènes, décrit Pablo Stefanoni. Ils ont souvent des visions différentes des problèmes nationaux, et parfois des intérêts franchement divergents. Un exemple : le leader de la grande centrale syndicale paysanne, le Quechua Roberto Coraite, a déclaré que la route du Tipnis était nécessaire pour que les Indiens d’Amazonie cessent de vivre “comme des sauvages”. Face à l’indignation publique, il a ensuite présenté des excuses. Mais ses propos trahissent en fait une perception largement répandue parmi les Quechuas et les Aymaras. Ces derniers reprochent en outre aux peuples amazoniens d’avoir un accès exclusif à des centaines de milliers d’hectares en vertu de la loi, alors que les indigènes andins – beaucoup plus nombreux – doivent se contenter de petites superficies. 

La force de la société civile

Pour le moment, les Indiens des plaines ont réussi à obtenir la suspension du projet de route. Avec l’annulation de la hausse prévue des prix du carburant en décembre 2010, c’est la seconde fois qu’Evo Morales doit reculer sur des politiques que le gouvernement avait préalablement déclarées non négociables. « La société civile bolivienne est très forte », détaille Hervé do Alto. Le jeune âge de l’État bolivien l’explique en partie. « Ce n’est qu’en 1952, à la suite de la révolution nationale, qu’il se met vraiment à exister, poursuit Hervé do Alto. Avec la nationalisation des mines, la mise en place de la réforme agraire et l’instauration du suffrage universel, qui fait entrer dans la vie démocratique la masse des paysans. » 

Mais il reste difficile, pour le pouvoir central, toujours à La Paz, d’occuper un territoire couvert aux deux tiers par la forêt amazonienne. Et dont les frontières sont toujours disputées avec les voisins. Dans ce territoire difficile à maîtriser, les diverses communautés se sont auto-organisées pour mettre en place les tâches normalement dévolues à l’État. Dans les communautés les plus reculées, la présence de l’État se limite à celle du garde-frontière, illustre Hervé do Alto. C’est pourquoi les programmes phares d’Evo Morales, comme l’électrification des campagnes ou l’envoi de médecins (cubains) dans tout le pays, sont très importants pour asseoir l’autorité de l’État.

Selon Hervé do Alto, la route de la discorde se fera, sans doute sous d’autres modalités. « Mais ce qui est ennuyeux, c’est que la bataille morale et éthique a été perdue par le gouvernement. Et que la droite et l’extrême droite, pourtant pas particulièrement pro-indigènes habituellement, essaient de récupérer les erreurs du gouvernement (mise sur écoutes des dirigeants de la marche, criminalisation des marcheurs, ndlr) à leur profit. » Pour Pablo Stefanoni, Evo Morales reste l’homme politique « le plus populaire du pays ». Et avec un contexte macroéconomique plutôt favorable, il conserve une marge de manœuvre satisfaisante. « Mais il est clair que son image a été entamée et que sa capacité d’initiative est pour l’instant passablement diminuée. »

Solide face aux mouvements conservateurs, qui ont tenté à plusieurs reprises de le déstabiliser, il est plus fragile face à sa propre base, dans un pays où la fidélité aux leaders populaires est à la merci de complexes logiques de mobilisation.

Nolwenn Weiler

http://www.altermondes.org/

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