Débattre Education populaire

Et si on expérimentait d’autres formes d’action politique ?

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Comment renouveler les pratiques des partis politiques ? Comment communiquer autrement qu’avec des tracts, susciter davantage le débat et l’engagement ? L’éducation populaire offre un vaste champ d’expérimentation pour renouveler les méthodes, pour former militants et citoyens, élaborer des solutions collectives, construire la démocratie. Des cahiers de doléances aux enquêtes de conscientisation, en passant par les séminaires ouvriers, retour sur quelques expériences qui invitent à transformer l’action politique.

Tout militant s’est au moins une fois posé la question : « Comment susciter la participation ? ». Cette interrogation est presque devenue l’objet d’expériences de laboratoire !

Si on y met de l’humour, est-ce que ça bout ?
Si on enlève les étiquettes politiques, ça aimante ou ça dissout ?
Et si on organise les réunions autrement qu’avec des gens sur une tribune, ça s’évapore ou ça se solidifie ?

Militante politique et syndicale, travaillant dans les mouvances de l’éducation populaire, je fais partie de ceux et celles qui ont eu envie de respirer le bon air frais qu’a fait souffler la création du Parti de Gauche. Aujourd’hui, parler de « révolution citoyenne », scander « place au peuple », suppose de changer les pratiques politiques. Je pose l’hypothèse que le mélange de l’éducation populaire et de l’action politique à gauche peut produire des étincelles de prise de conscience, peut permettre une solidité de la résistance, une force pour changer radicalement de système.

L’action collective n’est pas spontanée

Les partis au pouvoir ont troqué l’analyse politique et le débat d’idées au profit de l’expertise, de la technicité. Dans ce mode d’action, l’engagement citoyen a bien peu de place, ce qui permet aux gouvernements, qu’ils se disent de droite ou de gauche, de réaliser les mêmes politiques néolibérales. Au citoyen de s’y retrouver ! A l’inverse, les projets politiques qui se forgent dans l’histoire de la République et de l’universalisme, de la transformation sociale et écologique contre le capitalisme et le productivisme, nécessitent l’implication populaire.

Prendre position, s’investir pour des idées, chercher à les concrétiser, peut être intuitif, spontané. Mais l’action collective, le débat éclairé, l’argumentation, ne le sont pas. Éduquer au politique revient à instruire le conflit, à permettre la délibération. C’est aussi (surtout ?) un moyen d’éviter les errances du passé. Mais l’éducation populaire n’est pas un catalogue d’outils. Elle n’est pas neutre. Il s’agit de savoir choisir son camp. La citation de Christiane Faure, première directrice de l’éducation populaire au sein du ministère de l’Education nationale en 1944 [1], est un phare : « Avant la seconde guerre mondiale, nous enseignions Diderot, Voltaire, Rousseau. Sachant les enseigner, nous eussions dû savoir les défendre ».

Une alchimie doit se produire entre militants politiques et militants de l’éducation populaire. Des coopératives d’éducation populaire – comme la Scop Le pavé, L’orage, Vent debout et L’engrenage – organisent aujourd’hui avec succès des formations d’éducation populaire politique. Alors, au sein des partis politiques, expérimentons !

« L’enquête de conscientisation », ou comment s’entendre et se reconnaitre

Les militants politiques sont souvent inquiets de constater la faible mobilisation sur un sujet qui leur parait essentiel. Mais les ressorts de la mobilisation ne sont pas uniquement liés au contenu, ni même à la stratégie de la communication. Un exemple : dans les Yvelines, un facteur, militant syndical et politique, opposé à la réorganisation de son centre de tri, a fait les frais de son militantisme. Un collectif de soutien, avec pétitions et tracts distribués à l’entrée du bureau de poste, s’est mis en place. Malgré tout, le facteur a été licencié en janvier 2013.

Qu’est-ce qui aurait pu changer les choses ? Les usagers de La Poste auraient-ils pu se mobiliser ? Pourquoi les collègues ont-ils été si peu solidaires ? Pour le savoir, la meilleure méthode est d’aller demander aux intéressés.

Un petit groupe a donc décidé de faire une enquête auprès des usagers de la tournée du facteur. Premier constat : la facilité avec laquelle les gens ouvrent leur porte pour parler à leur ancien facteur. Ensuite, on s’aperçoit que même les personnes qui s’informent ne sont pas au courant de ce qui se trame au sein de La Poste, alors que c’est un service auquel ils ont souvent à faire, et que l’entreprise emploie plusieurs dizaines de milliers de personnes. La série de suicides n’est pas connue des usagers, qui sont en revanche souvent au courant du licenciement de leur facteur.

Au fil de la discussion, les gens font spontanément le lien entre la situation de La Poste et ce qu’ils vivent sur leur propre lieu de travail. Quand on prend le temps de réellement discuter, chacun en retire des informations. Se tisse alors ce lien particulier, qui devient ressource, et qui peut devenir force : la fraternité. On se reconnait, on est au même plan. Et donc on se sent prêts à se soutenir.

Ce type d’enquête de conscientisation n’est pas une nouveauté. Les fameux Cahiers de doléances de 1789 peuvent être considérés comme une première forme. La grande enquête ouvrière de Marx à la fin du 19ème siècle en est un formidable exemple : elle a permis de mieux connaitre les conditions concrètes d’existence des ouvriers et le non-respect de leurs droits. Surtout, les ouvriers ont pris conscience, en allant interroger d’autres ouvriers, des enjeux politiques liés à leur condition.

L’exercice de l’enquête n’a pas un intérêt pour les seuls scientifiques. Les militants deviennent de véritables chercheurs populaires. En miroir des sondages dont nous gave le système médiatique, il s’agit véritablement de faire la preuve sociale de notre combat.

Les séminaires ouvriers, ou comment se former pour trouver des solutions

Parfois la solution vient de nous ! La logique de résistance, de dénonciation, est tout à fait légitime. Mais la capacité à trouver des solutions ne vient pas que des élus...

Les salariés de Fralib, en lutte depuis 1 000 jours, d’abord contre leur licenciement, ont finalement opté pour reprendre en coopérative leur activité. Ce choix est le fruit d’un long travail, réalisé avec l’appui notamment de militants du Parti de gauche. De leur volonté de trouver une solution est né le besoin d’espaces de formation et de réflexion, sur leur lieu de travail. Ce qui a permis aux Fralib de se former à l’économie sociale et solidaire, puis de créer une Société coopérative (Scop) [2]. Le principe des séminaires ouvriers est né de cette expérience.

Aujourd’hui, le Parti de gauche continue de proposer des séminaires ouvriers, sur un lieu de travail, avec des salariés, des élus, des associations, des syndicats, tous sur le même plan. On brise l’entre-soi des classes dominantes et on permet à chacun de s’émanciper, à la fois par l’acquisition de savoirs, mais aussi par la mise en débat.

Si on pense aux bourses du travail, à ce qu’elles ont représenté pour l’accès à la culture, l’apprentissage de la lecture et l’écriture, et à ce qu’elles permettent encore en terme d’exercice du droit syndical, on cerne l’enjeu pour les salariés de trouver des moyens de comprendre leur situation, de se former en diminuant les effets hiérarchiques. On réinvente les formes, mais au fond, on est toujours dans le même sujet.

Instruire la démocratie !

Ces exemples le montrent : plus les citoyens sont formés à la politique et plus les capacités d’action sont démultipliées. Il n’est plus question ici de confiscation du débat et de l’action politique par quelques élus bien intentionnés, digérés par le système.

Albert Einstein disait qu’on ne règle pas les problèmes avec les cadres et les méthodes qui les ont engendrés. L’alchimie entre éducation populaire et combat politique devrait permettre de produire les étincelles nécessaires à la transformation sociale et écologique tant désirée.

Tifen Ducharne, membre du Bureau national du Parti de gauche

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