Chasse aux pauvres

Entre « parcours d’insertion » et expulsion, la survie des Roms dans le plus grand bidonville de Marseille

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Le « plus grand bidonville de Marseille » a été évacué le 18 juin, dans un contexte marqué par le lynchage d’un jeune Rom en région parisienne. Les 400 personnes qui y résidaient avaient déjà quitté les lieux. Seule la moitié sera temporairement relogée, malgré les engagements du gouvernement. Les autres familles sont parties en quête d’un nouveau terrain où s’installer. Elles peuvent cependant s’appuyer sur des associations dont certaines plaident pour une viabilisation temporaire des bidonvilles. L’autorité publique, elle, reste sur son credo : les « campements illicites » doivent être « démantelés ».

« Six ans que je suis là... Des expulsions, j’en ai vu, des punks d’abord et maintenant les Roms. C’est triste, où ils vont aller demain tous ces gens-là ? Ça s’est toujours bien passé avec eux. » Mardi 17 juin, l’émotion de Marcelin n’est pas feinte. Payé, dit-il, par une société de gardiennage pour surveiller un bout de terrain en friche, il a posé quelques affaires dans un abri de béton peu engageant où il passe une bonne partie de ses journées. Devant lui, par delà le petit monticule de détritus, environ 150 cabanes. Entre 10 et 15 mètres carré chacune, dépassant à peine deux mètres de hauteur, elle sont adossées les unes aux autres et réparties sur l’équivalent de quelques rues.

Le terrain appartient à la Communauté urbaine de Marseille Provence métropole. Un jugement rendu en juin 2013 en avait ordonné l’évacuation pour décembre suivant. Mais en octobre, l’expulsion d’un autre bidonville, à la Capelette, a provoqué une importante arrivée de familles Roms. La Parette est devenu d’un coup le « plus gros bidonville de Marseille », accueillant plus de 400 personnes, soit entre 80 et 100 familles. Les associations ont négocié une trêve hivernale, repoussant l’expulsion au 18 juin.

Mercredi, 6h30 du matin, on y est. Une compagnie de CRS barre l’entrée du terrain aux militants et aux journalistes. Un jeune de la Brigade activiste des clowns est alpagué par la maréchaussée, le temps de se faire confisquer son déguisement de policier pourtant défraîchi. On ne rigole pas avec l’uniforme. Quoique. Lundi matin, ceux qui étaient là ont pu entendre le commissaire de police du XIIe arrondissement expliquer son objectif prioritaire, le jour de l’évacuation : « A 16h30, il faudrait que ceux qui conduisent les bulldozers soient chez eux en train de boire le pastis. En Roumanie, c’est le raki, je crois. » Message entendu : le bidonville s’est vidé de ses occupants les jours précédents.

« Politique municipale de la race »

Responsable de l’association Rencontre tsiganes qui défend les Roms sur le terrain juridique, Caroline Godard enrage lorsqu’elle entend la Préfecture, et souvent les médias, expliquer au moment des évacuations qu’il n’y avait « plus personne » et que « tout s’est bien passé ». « Effectivement, ils ont pris l’habitude de partir avant pour ne pas voir la police débarquer à 6 heures du matin et détruire le peu d’affaires qu’ils possèdent, explique-t-elle. Alors c’est vrai qu’ils ne sont plus là quand l’évacuation a lieu, et du coup personne ne s’interroge. Mais ils sont où ? Ils ne se sont pas volatilisés dans la nature... C’est une expulsion, pas une solution. »

Une expulsion que les travailleurs sociaux et les militants associatifs qui ont passé des mois sur le site aux côtés des familles acceptent mal. « Ce terrain appartient à une collectivité territoriale, rien ne va y être fait dans les mois à venir, il n’y a pas de riverains autour, résume Caroline Godard. Pourquoi est-il si urgent de déloger ces gens ? ». Dans les rangs des militants présents, on dénonce « la politique municipale de la race » [1] à l’oeuvre, ici comme ailleurs en France, dès qu’il s’agit de gérer la « question Rom ». D’après les associations, ils sont environ 20 000 à vivre dans des bidonvilles en France. Dont à peu près 4 000 en PACA, 2 500 dans le département et 1 500 à Marseille, ville de 800 000 habitants. « Qu’on ne vienne pas nous dire qu’il n’est pas possible de trouver une solution pour un si petit nombre de personnes ! », s’énerve Jean-Marc Coppola, tête de liste du Front de gauche aux dernières municipales.

S’installer, être chassé, fuir, se planquer, se réinstaller...

En l’occurrence, la « solution » est simple : se disperser au gré des exigences contradictoires des autorités et du travail de fourmi des associations. Dix-huit familles, inscrites dans des « parcours d’insertion » sont relogées en hôtel en attendant de se voir attribuer un logement stable. Huit autres comprenant des enfants en bas-âge, des femmes enceintes ou des personnes malades, sont aussi placées en hôtel ; la Fondation Abbé Pierre reloge six familles qui étaient suivies par Médecins du monde. Et mercredi soir, une dizaine d’autres avaient trouvé refuge à l’Eglise Saint-Michel, dans le centre de la ville. Soit autour de 40 familles relogées, au moins provisoirement.

Restent donc entre 200 et 250 personnes, enfants compris, sans toits. Et ce malgré la circulaire du 26 août 2012 qui oblige les autorités à « proposer des solutions d’accompagnement », notamment un hébergement, aux personnes évacués de « campements illicites » [2]. Certains sont repartis en Roumanie, d’autres sont restés dans la région, en quête d’un nouveau terrain à occuper. Auquel cas, il faudra parvenir à justifier d’une présence d’au moins 48 heures sur place pour que l’inévitable demande d’expulsion nécessite un référé en justice, synonyme de répit. S’installer, être chassé, fuir, se planquer, se réinstaller, être chassé, etc. Fatih Bouaroua, responsable de la fondation Abbé Pierre, nomme cela « le rite de Sisyphe ».

Parcours d’insertion

Samson, arrivé en France il y a quatre ans, à l’âge de 16 ans, a déjà connu plusieurs bidonvilles avant d’en être chassé. Expulsé une fois par avion jusqu’en Roumanie, prenant au passage quelques baffes policières, il est revenu. « J’ai toute ma famille ici, une petite soeur de 13 ans qui veut faire avocate et un frère de 17 ans qui veut faire serveur », explique-t-il, non sans fierté. Maniant bien le français, il aimerait être traducteur à l’avenir. En attendant, il travaille « à la ferraille et aux poubelles », ce qui lui rapporte, dit-il, un peu moins de 50 € par semaine. Avec sa femme Angutsa, ils commencent à entrevoir le bout du tunnel : suite à un diagnostic, réalisé notamment par l’Association départementale pour le développement des actions de prévention des Bouches du Rhône (Addap), ils sont engagés dans un « parcours d’insertion ». Des perspectives s’ouvrent : l’obtention d’un logement, le suivi d’une formation. De quoi retrouver le sourire.

Car la réalité colle mal à la légende urbaine de ces Roms qui seraient tous des voyageurs férus de décharges et de rempaillage, un peu délinquants sur les bords. « Pour nous, souligne Dominique Idir de l’association Artriballes, l’une des organisations les plus actives sur le site, ce qui caractérise avant tout les habitants du bidonville, c’est qu’il s’agit de migrants économiques. » Quand on évoque la Roumanie (dont sont originaires la plupart des habitants de la Parette), Samson laisse échapper un long soupir. Petre, 51 ans, 6 enfants âgés de 13 à 27 ans est plus explicite : « En Roumanie, sans travail, on avait 10 € par mois et par enfant, ça faisait 60 € par mois pour payer l’électricité, le bois, la nourriture... impossible de vivre, on est venu ici parce qu’il y a beaucoup plus de chance de trouver du travail. »

« On ne demande pas de logements sociaux »

Pour eux et leurs familles, depuis des mois, la Parette était devenu le village où l’on pose ses quelques bagages, et d’où l’on peut scolariser les enfants. Ce qui est une préoccupation centrale des familles et l’un des critères principaux – avec l’apprentissage du français – pour prétendre à un « parcours d’insertion »(Lire notre article « Une enfance française, du bidonville à l’école... quand l’Etat le permet »). Pour Viorel Costache, arrivé en France en 2002 et installé dans la région de Nice d’où il anime une association de défense des Roms, c’est la clef de tout : « A chaque fois qu’on scolarise des enfants sur la durée, cela accélère l’intégration des familles, assure-t-il. Mais pour mener cela à bien, y compris l’accompagnement scolaire, on a besoin d’un toit. » La question de la viabilisation des bidonvilles est un débat qui anime tous les acteurs de la question Rom. Eux-mêmes y sont globalement favorables. « On sait que c’est la crise en France, relève Viorel, et on ne demande pas de logements sociaux, juste des terrains où l’on pourrait s’installer par petits groupes de 70 à 80 personnes. » Chacun ici a en tête l’exemple de Gardanne. La municipalité, en collaboration avec le tissu associatif, a plus ou moins réussi à viabiliser un espace ou vivent une dizaine de familles Roms qui se sont peu à peu intégrées dans le paysage de la ville.

A la Parette, on était très loin d’envisager une telle intervention des pouvoirs publics. La douzaine de toilettes sèches disponible a été installée avec l’aide d’un collectif d’architecte. Le camp n’a disposé de son propre – et unique – point d’eau qu’en mars dernier. Et « la cabane », lieu de vie collectif du bidonville, où se déroulaient des ateliers pour les enfants et des cours pour les adultes a été construite et animée par l’équipe d’Artriballes. Si l’on excepte la place importante tenue par une poignée d’associations, le rôle de la puissance publique s’est souvent résumé aux visites des policiers venant distribuer des « OQTF », des obligations de quitter le territoire français... La contribution des autorités au débat se résume à une option sémantique inébranlable : ne jamais parler de bidonville mais toujours de campement, forcément « illicite », donc voué au « démantèlement ».

Copains, instituteurs, école : pas le temps de dire adieu

Ces derniers mois, « la cabane » d’Artriballes a joué un rôle de véritable centre social au sein du bidonville. Lieu d’activité, de rencontre, lieu de culte, même, le dimanche matin (beaucoup sont évangélistes). Alors que la date de l’évacuation approchait, son bâtisseur, Kamar Idir, a redoublé de créativité, hérissant la baraque de poupées, poussettes et autres dessins. « Je veux que ceux qui viendront le détruire ne puissent pas ignorer que dans ce lieu, il y a eu des enfants qui ont joué et se sont retrouvés. » Des enfants qui, à trois semaines de la fin de l’année scolaire, ont dû quitter brutalement leur école. « Sans pouvoir dire au revoir à leurs copains, à leurs instits, sans pouvoir participer à la kermesse de fin d’année, c’est ça, concrètement, une expulsion, il faut le dire... » insiste Ahmed Sahraoui de l’Addap.

La veille du départ, alors qu’elle dessinait dans la cabane, Sunamita, 10 ans, nous avait parlé, un peu déçue, de cette kermesse à laquelle elle n’assisterait pas. Mais elle se réjouissait de rejoindre un hôtel le soir même, « avec une douche ». L’instruction ou la propreté, un choix d’enfant ? Le 18 juin, quand Marie Lajus, Préfète à l’égalité des chances a pris la parole vers 8h30 devant l’entrée du bidonville, entourée de CRS pour parler de « diagnostic social », de « droit commun » et de « ressources limitées », elle s’est faite sifflée par les militants présents sur place. Les Roms de la Parette, eux, n’étaient déjà plus là.

Emmanuel Riondé (texte et photos)

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