Colombie

La plus grande mine de charbon à ciel ouvert du monde maltraite les communautés locales

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Monica* se souviendra longtemps du jour où elle a été expulsée manu militari de la petite maison où elle vivait à Tobacco, un village situé au nord-est de la Colombie. Son tort ? Avoir refusé de vendre son bien à El Cerrejón, la compagnie minière qui exploite les abondants gisements de charbon de la région. Après l’expulsion des derniers résistants, le village de Carmeñis a été entièrement détruit [1]. C’est à ce prix qu’El Cerrejón étend peu à peu son territoire d’exploration... Aujourd’hui étalée sur 69 000 hectares (soit plus de la moitié de la surface de Paris), El Cerrejón est la plus grande mine de charbon à ciel ouvert du monde. Elle a été ouverte en 1983 par l’État colombien via l’entreprise publique Carbones de Colombia (Carbocol), et par l’entreprise privée américaine ExxonMobil via sa filiale Intercor [2].

Du charbon destiné à l’Europe

En 2000, les multinationales Anglo American, BHP Billiton et Glencore rachètent Carbocol. Deux ans plus tard, elles font main basse sur Intercor, devenant alors les seules propriétaires du site minier. Anglo American fait partie des leaders mondiaux de l’extraction du charbon, qu’elle exploite aussi en Australie, en Afrique du Sud et au Canada. Les réserves qu’elles détient représentent 13,5 milliards de tonnes de carbone qui seraient émises dans l’atmosphère si elles étaient extraites et brûlées. Sur le site colombien, 32 millions de tonnes de charbon sortent de terre chaque année, dont plus de la moitié part alimenter des centrales thermiques européennes (Danemark, Irlande, Finlande, Espagne). Mais les dirigeants aimeraient passer à 40, voire 50 millions de tonnes. Il faut donc agrandir, toujours. Et déloger, à nouveau, les populations locales.

Les expulsions sont une vieille habitude, dans la région d’El Cerrejón. Dès 1981, de vastes territoires des indigènes Wayuu (présents depuis 3000 ans) avaient été évacués pour construire le port via lequel le charbon est exporté. Vingt ans plus tard, la spoliation des populations locales, des afro-descendants cette fois, perdure. Les maisons reconstruites par l’entreprise suite à la démolition de Tobacco ne peuvent être vendues par les habitants, au nom de la « cohésion » de la communauté. Résultat : elles ne peuvent partir ailleurs, alors que leurs moyens de subsistance ont été détruits. « On se sent étrangers chez nous », rapporte un homme. Habituées à cultiver des petits lopins de terre d’où elles tiraient de quoi se nourrir, les familles se retrouvent sans travail, avec d’infinies difficultés pour trouver de quoi manger et de graves problèmes d’accès à l’eau [3].

Un litre d’eau potable par personne et par jour !

C’est que l’exploitation du charbon consomme de l’eau, beaucoup d’eau ! 70 millions de litres sont absorbés, chaque jour, par le site minier. Imbibés de poussières de silice, particules fines et autres produits chimiques, les cours d’eau, en plus de se tarir, sont exsangues. À tel point que les habitants sont rationnés en eau potable : la compagnie minière leur donne à peine un litre par personne et par jour. Mais bien souvent, les habitants achètent l’eau en bouteille, parce que celle que leur fournit El Cerrejón est de très mauvaise qualité : « tout juste bonne à faire la lessive », témoignent des habitants. Selon eux, de très nombreux enfants sont morts à cause de la malnutrition et du manque d’hygiène qu’entraîne le manque d’eau.

Déjà terrible, la situation pourrait empirer si les nouveaux projets d’agrandissements d’El Cerrejón étaient menés à leur terme. Pour accéder au charbon situé sous l’une des rares rivières qui demeurent, la compagnie envisage ni plus ni moins que de détourner son cours sur 26 kilomètres ! La pollution de l’eau n’est pas la seule à porter atteinte à la santé des habitants : l’air qu’ils respirent est infesté par la silice et autres particules fines soulevées par l’activité de la mine. Les riverains évoquent de nombreux cancers du poumon. Autres nuisances : le bruit, incessant, et les désagréments causés par les explosions qui font trembler les maisons, mettant certains habitants en situation de stress quasi permanent.

Viols, menaces de mort et meurtres

La violence de la mine, c’est aussi le développement de la corruption, qui gangrène toute la région ; l’augmentation des meurtres ; et un accroissement des viols de femmes et de jeunes filles. L’insécurité est permanente, malgré la forte militarisation de la zone et l’augmentation continue de la présence policière. Luttant contre la peur, la faim et la maladie, certaines personnes trouvent la force de résister à l’expansion permanente de la mine. Certains demandent carrément sa fermeture. Et sont en conséquence sans cesse harcelés. En mai 2015, une jeune fille de 15 ans, dont la mère est très impliquée dans les mouvements de lutte, a été menacée de mort. De nombreux militants ont été blessés par des tirs des forces armées lors de mouvements de protestations. D’autres ont été tués [4].

Les victimes de ces violences n’ont jamais entendu parlé de la toute récente Charte des droits humains, dont se vante l’entreprise. Elles ne savent pas non plus que c’est une « mine responsable » comme le clame le sous-titre du site web. Et aucun des riverains n’imagine que El Cerrejón a reçu des prix pour son « exemplarité » en termes de responsabilité sociale des entreprises (RSE). Sur le papier, dans ses discours, et auprès des médias, El Cerrejon est irréprochable. Les propriétaires de la mine – Anglo American, BHP Billiton et Glencore – se sont construit cette image très lisse pour obtenir l’approbation de leur projet d’agrandissement. Aux antipodes de la réalité du terrain. C’est pourquoi les Amis de la terre, et leurs partenaires ont nominé Anglo American au Prix Pinocchio. Les votes sont ouverts jusqu’au 2 décembre.

Nolwenn Weiler

* Le prénom a été modifié pour respecter l’anonymat des témoins.

- Les Prix Pinocchio du climat sont organisés par les Amis de la terre France, les Amis de la terre Europe, l’ONG Peuples solidaires, Corporate Europe Observatory et le programme Une seule planète du Centre de recherche et d’informations pour le développement (CRID). Basta ! et l’Observatoire des multinationales en sont partenaires médias, avec Radio Mundo Real, la radio des Amis de la terre monde. La cérémonie et l’annonce des résultats auront lieu le 3 décembre.

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