Violences

En Allemagne, en Italie ou en France, l’extrême droite tue par dizaines

par , Rachel Knaebel

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En France, la rentrée est marquée par le procès des agresseurs de Clément Méric, militant antifasciste tué en juin 2013. Plusieurs militants identitaires viennent par ailleurs d’être mis en examen, suspectés d’avoir participé à un commando en mars dernier contre des étudiants montpelliérains occupant leur université. En Allemagne, manifestations et violences se multiplient contre les migrants. En Italie, les agressions augmentent contre les personnes noires ou arabes. Alors que les mouvements d’extrême-droite et xénophobes européens enchaînent les succès électoraux, les violences perpétrées par leurs militants ou les groupes radicaux qui se développent dans leur sillage inquiètent de plus en plus. Etat des lieux.

Le procès des agresseurs de Clément Méric, jeune étudiant et militant antifasciste tué par des membre de groupes d’extrême droite en juin 2013, a débuté le 4 septembre. Parallèlement, sept personnes, proches du groupe nationaliste et identitaire Ligue du midi, viennent d’être arrêtées et placées en garde à vue. Elles sont suspectées d’avoir participé au commando qui a agressé des étudiants à l’université de Montpellier en mars dernier.

De la Suède à la Grèce en passant par la France, les partis d’extrême-droite n’ont jamais été aussi électoralement forts en Europe, accédant même au pouvoir en Italie ou en Autriche. Dans leur sillage, toute une série de groupes identitaires ou carrément néo-nazis sont tentés d’investir la rue par la violence, comme en Allemagne, qui connaît depuis plusieurs semaines une nouvelle série de manifestations d’extrême droite avec leur lot de violences xénophobes, ou en Italie, où les agressions racistes se banalisent. Un regain inquiétant, même si les agressions anti-migrants ne sont, malheureusement, pas une nouveauté.

Allemagne : sept personnes assassinées par l’extrême-droite chaque année

En Allemagne, depuis 1990, date de la Réunification, au moins 193 personnes ont été tuées par la violence d’extrême droite. Soit sept personnes assassinées par des militants d’extrême-droite chaque année ! Ces données proviennent des organisations de lutte contre le racisme [1]. Celles-ci comptent aussi au moins 12 autres cas suspects pour lesquels « il existe un faisceau d’indices qui pointe vers l’extrême-droite, mais pas de certitude, soit parce que le dossier a déjà été détruit, soit parce que la police n’a entrepris aucune investigation en direction d’un motif politique », explique l’organisation Amadeu Antonio Stiftung.

Parmi ces 193 morts, les cibles privilégiées sont les personnes migrantes et les exclus. Matle Lerch, sans domicile, est battu à mort par deux skinheads, le 12 septembre 2000, dans la région du Schleswig-Holstein. Les deux agresseurs ont déclaré s’être sentis insultés par des propos de l’homme qui avait critiqué la mouvance skinhead. Samuel Kofi Yeboah, 27 ans, originaire du Ghana, meurt neuf ans plus tôt, le 19 septembre 1991, dans l’incendie d’un foyer pour demandeurs d’asile, à Sarrelouis, près de la frontière française. Les responsables de l’incendie — volontaire — n’ont jamais été identifiés mais le mobile d’extrême-droite a été retenu.

Groupe terroriste néonazi

Dix personnes — huit d’origine turque, un Grec, une policière — ont été tuées entre 2000 et 2007 par le groupe terroriste néonazi NSU (Nationalsozialistischer Untergrund). Le procès de la dernière membre connue encore en vie de ce groupuscule, Beate Zschäpe, s’est terminé en juillet dernier. Elle a été condamnée à la perpétuité. Deux de ses comparses, deux hommes, s’étaient suicidés en 2011. De nombreuses zones d’ombres perdurent sur le réseau d’aide et de soutiens dont les trois terroristes ont bénéficié pendant dix ans.

En 2016, le 17 septembre, un homme sans domicile de nationalité moldave est tabassé par le directeur d’un supermarché à Berlin. Celui-ci a ensuite commenté son acte par des propos racistes sur les réseaux sociaux. La victime est décédée quelques heures plus tard des suites de ses blessures. Le 19 octobre 2016, un policier est tué, lors d’une perquisition, par un membre du groupuscule des « Reichsbürger » (« citoyens de l’empire »), un groupe d’extrême droite qui ne reconnaît pas l’existence de la république allemande, ni ses lois.

Sur la carte, en vert, les morts reconnus par l’État comme homicide perpétré avec un mobile politique par l’extrême-droite. En rouge, les homicides liés à l’extrême-droite non reconnus par l’État mais comptabilisés par les organisations antiracistes et antifascistes. Avec un point d’interrogation, les cas suspects.

En Italie, 11 homicides d’extrême droite en seulement quatre ans

De son côté, le gouvernement allemand ne reconnaît que 83 morts liés à des attaques de l’extrême-droite. D’où vient cette différence avec le décompte des organisations antiracistes et antifascistes ? « Le système de calcul de la police ne classe comme d’extrême droite que les cas d’homicides pour lesquels la motivation d’extrême droite peut être prouvée comme cause du passage à l’acte. Les faits pour lesquels un motif raciste ou relevant du darwinisme social joue un rôle dans l’escalade de la violence ne sont pas considérés par les autorités comme des crimes relevant d’un motif politique d’extrême droite, et sont ainsi dépolitisés », explique la fondation Amadeu Antonio. La fondation porte le nom d’un jeune travailleur angolais tué dans la petite ville est-allemande d’Eberswalde dans la nuit du 24 au 25 novembre 1990 par un groupe d’une quinzaine de jeunes d’extrême droite. Il est l’un des premiers morts de la violence d’extrême droite dans l’Allemagne réunifiée.

En Italie, les agression néofascistes se multiplient : un site antifasciste a comptabilisé 164 agressions d’extrême droite en seulement quatre ans, entre 2014 et 2018, dont 11 homicides [2]. L’une des dernières personnes tuées s’appelait Idy Diène, un vendeur ambulant sénégalais, tué par balle en mars dernier à Florence par un Italien sexagénaire. En 2011, un militant du parti d’extrême droite italien CasaPound avait tué par balles deux autres vendeurs ambulants sénégalais dans la capitale de Toscane. L’extrême-droite commence également à s’en prendre davantage à ses adversaires : en Grèce, le rappeur antifasciste grec Pavlos Fyssas est mortellement poignardé par des néonazis en septembre 2013. Et chacun se souvient de la tuerie de masse perpétrée par l’ultranationaliste Anders Breivik, en Norvège le 22 juillet 2011, contre un rassemblement de jeunes du parti travailliste : 77 morts et 151 blessés [3].

En France, à notre connaissance, aucune carte ne recense les homicides liés à l’extrême-droite. Le nombre d’homicides causés par cette violence politique y semble cependant bien plus faible qu’en Allemagne. Bien avant Clément Méric, tué en 2013, il y a eu le meurtre d’Ibrahim Ali, à Marseille. Ce jeune Français (17 ans) d’origine comorienne est tué par balles par des colleurs d’affiches du FN le 21 février 1995. Nous sommes alors en pleine campagne pour l’élection présidentielle. Les trois colleurs d’affiches ont écopé de 10 à 20 ans de prison. Bruno Mégret, alors député européen et l’un des principaux dirigeants du FN, vient plaider en leur faveur lors de leur procès. Trois mois plus tard, entre les deux tours de la présidentielle, alors que Jean-Marie Le Pen a pour la première fois franchi la barre des 15 % au premier tour, le FN organise sa manifestation annuelle à Paris, le 1er mai. En marge du défilé, Brahim Bouarram, de nationalité marocaine, est poussé dans la Seine, où il se noie. Plusieurs sympathisants et militants du FN et de L’œuvre française, un groupuscule néofasciste — dont les meurtriers de Clément Méric sont, 17 ans plus tard, également proches — sont condamnés.

Torturé puis tué parce qu’il « était homo et avait la peau noire »

En 1990, un jeune Mauricien, James Dindoyal, paie de sa vie sa rencontre avec deux skinheads du Havre, proches des Jeunesses nationalistes révolutionnaires (JNR). Parce que, selon eux, il s’agissait d’un « boucaque » — mélange des termes « bougnoule » et « macaque » —, ils l’ont forcé à ingurgiter un mélange de bière et de produits toxiques avant de le jeter dans la mer, du haut d’une digue [4]. En juin 2007, à Reims, Alexis Frumin est torturé puis étranglé par ses quatre colocataires parce qu’il « était homo et avait la peau noire », reconnaît l’un des accusés. Son corps est jeté dans une rivière. Tous les quatre étaient proches de la mouvance skinhead néonazie, arborant croix gammée, drapeau allemand et écoutant du « rock anticommuniste et antiracaille » [5]

Un autre militant proche — encore ! — des JNR et de la mouvance d’extrême-droite lilloise a été mis en examen en juillet 2017 pour l’affaire des « noyés de la Deûle ». Le 11 novembre 2011, Hervé Rybarczyk, guitariste d’un groupe punk, avait été retrouvé noyé dans la rivière Deûle qui relie Douai à Lille. Trois personnes ont été mises en examen dans cette affaire pour « violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner, en réunion, avec préméditation ou guet-apens, et avec arme » [6]. « Voilà, voilà, que ça recommence ; Partout, partout, ils avancent », chantait Rachid Taha, décédé ce 12 septembre. « La leçon n’a pas suffit ; Faut dire qu’à la mémoire on a choisi l’oubli. »

Rachel Knaebel et Ivan du Roy

En Photo : rassemblement du Mouvement identitaire (Identitäre Bewegung), en juin 2017, à Berlin / CC James Rea

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