Être prof en 2012

Éducation : la France est si loin du système finlandais

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Lise a 8 ans, et de grosses difficultés à l’école. Pour l’aider, il faudrait être derrière elle à longueur de journée. Difficile quand il faut aussi s’occuper de 24 autres élèves. Et quand le gouvernement continue de supprimer des postes. En première ligne, derrière la manipulation des chiffres par des inspections académiques, ce sont des enfants en difficulté qui décrochent.

Ce matin, Lise est arrivée préoccupée à l’école. Son chiot vient de disparaître. Elle a apporté une grande photo pour lancer un appel à ses camarades. Devant la classe, elle fait son annonce : « Si vous le voyez quelque part, ce soir, appelez-moi. » Des mains se sont déjà levées. Ils l’avaient vu, ici ou là, hier soir, ce matin, en venant à l’école. « Comment il s’appelle, ton chiot ? », demandai-je à Lise. « GTI. » Ses camarades rient. Je me retiens. « Oui, je sais, c’est un prénom de voiture, mais c’est quand même joli », tente Lise.

Pour annoncer la disparition de GTI, Lise s’est exprimée avec intelligibilité. Mais, sur ses cahiers, Lise n’écrit rien. À peine la date, la consigne. Puis une page blanche. Où est-elle, Lise, quand je lui explique les multiplications, l’imparfait ou l’adjectif qualificatif ? Encore chez elle ? Dans la cour de récréation ? En tout cas pas en classe, pas avec nous. Elle rêve. Elle bricole. Raconte des anecdotes à sa voisine, qui rit mais aimerait bien écouter le cours.

Pour la faire avancer, il faut être derrière elle, pointer du doigt la ligne qu’il faut lire, la phrase qu’il faut compléter. Ne pas la lâcher une minute. Ou parler de ce qui la concerne directement, la motive. Ce matin-là, pour revoir l’accord du verbe, j’intégrais GTI dans les phrases que je leur dictais. Pour une fois, Lise a tout écrit. Quand elle est concentrée, quand on est derrière elle, elle comprend, elle avance.

Le problème, c’est qu’il faut s’occuper de 24 autres élèves. Dont certains sont presque dans le même cas que Lise. Il faudrait constamment adapter son travail en fonction des niveaux. Tout en allant vite, très vite, pour avancer sur le programme. Cela s’appelle la différenciation. Un joli mot, un idéal sur le bout des lèvres de tous les conseillers pédagogiques. Dans la pratique, la différenciation est compliquée à mettre en place.

Quand l’inspection académique joue avec les chiffres

Surtout quand les effectifs sont élevés et qu’on ferme toujours plus de classes. Depuis 2007, 66 000 postes ont été supprimés. Rebelote cette année : 14 000 postes seront supprimés pour la rentrée 2012 [1]. Et cela, malgré une hausse attendue des effectifs due au boom démographique des années 2000 [2].

Dans mon département, de nombreuses écoles sont menacées par une fermeture. Pas la mienne, a priori. Pour plusieurs écoles voisines, des parents se sont mobilisés, avant les vacances de février et les prises de décision de l’inspection de l’académie. Dans un village, certains ont même tenté de séquestrer la directrice de l’école. Le projet de fermeture a été abandonné.

Preuve que les mobilisations sont payantes ? Pas forcément. Car les inspections académiques possèdent un savoir-faire en la matière. Juste avant les vacances de février, on nous annonce 37 suppressions de postes. Rien de définitif. Branle-bas de combat dans certaines écoles. Finalement, trois fermetures de classes sont annulées. Ce qui n’est pas dit, c’est que les objectifs de suppression de postes fixés au départ étaient de 32. Pas de 37. Ça s’appelle « la réserve ». Lorsque l’inspection académique enlève cinq suppressions de postes du projet initial, les esprits se calment, les médias parlent de ces classes de sauvées. En apparence, un effort a été fait…

Une goutte d’eau dans la mer

L’autre solution, pour soutenir Lise et ses camarades, c’est l’aide d’intervenants extérieurs, d’instituteurs spécialisés, des Rased (Réseaux d’aides spécialisées aux élèves en difficulté). Or le nombre de ces postes étaient 15 000 environ en 2007. Ils ne sont plus que 12 500 en 2011 [3]. Et la tendance devrait s’alourdir : pour la rentrée 2012, 1200 postes de Rased devraient être supprimés dans 50 départements. Dans mon département, sur les 155 communes qui ont des écoles, seules 10 % pourraient bénéficier d’une aide des Rased.

Il ne faudra donc pas compter sur des moyens humains supplémentaires pour soutenir Lise face à ses difficultés. La France est loin, bien loin du système finlandais, mis en avant dans un reportage diffusé sur France 5, au cours du mois de janvier. On y apprenait notamment que dans une classe de 16 élèves, au primaire, une leçon de mathématiques pouvait rassembler trois professeurs de maths et une étudiante en mathématiques !

Outre les innovations pédagogiques, il reste une autre option pour aider Lise et ses camarades : l’aide personnalisée qui a lieu dans notre école tous les soirs, à la sortie de la classe, pendant trente minutes. Pour ce soutien, je choisis deux ou trois élèves afin de revoir une notion non acquise, de rattraper un travail qu’ils n’avaient pas réussi à finir. Trente minutes pour revoir les multiplications, la soustraction, les mesures, l’accord de l’adjectif qualificatif… quand les camarades sont sur le point de quitter l’école ou attendent le début de l’étude. Pas idéal pour Lise, qui cherche à regarder par la fenêtre de la classe. Mais un minimum, un moment personnalisé, spécialisé, pour s’extraire du groupe et tenter de combler ses faiblesses.

Une goutte d’eau dans la mer, étant donné ses difficultés.

Heureusement, dans la journée, nous avons appris que GTI avait été retrouvé. Lise a retrouvé le sourire.

Léo Boniface

Photo : CC / Cybrarian77

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