Effondrement

Du Marais poitevin à la Provence : les forêts françaises menacées de disparition

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À quoi ressemblerait la France sans le Bocage normand, ses forêts franciliennes, les clairières du Marais poitevin, ou ses escarpements boisés provençaux ? Tous ces paysages risquent de dépérir. Et avec eux, tous les services rendus par la forêt : biodiversité, stabilité des sols, ressources en eau, stockage du CO2, ressources pour la construction et le chauffage, espaces de loisirs et de détente… En cause : le réchauffement climatique, son lot de sécheresses, de dérèglements saisonniers, de tempêtes, d’insectes ravageurs... et une gestion en quête de rentabilité à court terme. Si le milieu forestier expérimente des solutions, malgré les coupes budgétaires, aucune véritable stratégie de préservation des forêts n’a encore été mise en place.

Les arbres qui meurent ne font pas de bruit. Pourtant, forestiers et chercheurs commencent à s’alarmer. Avec le réchauffement climatique, ils sont de plus en plus nombreux à dépérir. De soif, le plus souvent, à cause des périodes répétées de sécheresse et de canicule. « Le manque d’eau entraîne de fortes tensions dans la colonne d’eau qui va des racines aux feuilles. Cela peut aller jusqu’à la rupture de cette colonne d’eau et la formation d’embolies », explique Frédéric Jean, assistant ingénieur à l’Institut national de recherche agronomique (INRA) [1]. Avec un système vasculaire endommagé, l’arbre ne peut plus s’abreuver correctement. Les cimes s’assèchent en général les premières, puis le reste du tronc. Cela peut aller jusqu’à la mortalité complète de l’arbre. 70 % des arbres du monde souffriraient ainsi de sécheresse, selon une étude internationale [2]. Le caractère répétitif et de plus en plus rude des épisodes secs fait le plus de dégâts.

En France aussi, les arbres meurent de soif

Étendue sur 16 millions d’hectares, soit environ 28 % du territoire (presque deux fois la grande région Aquitaine-Limousin-Poitou-Charentes), la forêt française est plutôt bien « armée » pour encaisser les chocs climatiques, grâce à sa grande diversité constituée de plus de 130 espèces. Mais face à l’ampleur des modifications, elle présente de sérieux signes d’affaiblissement. En France aussi, les arbres meurent de soif. Chênes pédonculés dans le Centre, pins douglas dans le Tarn, pins sylvestres en Haute-Provence, sapins dans les Alpes maritimes, hêtres ailleurs... de nombreux arbres se sont éteints cet été, aux quatre coins du pays.

Pour éviter de transpirer par leur feuillage, les arbres ferment leurs stomates, ces sortes de pores qui parsèment chaque feuille. Ce faisant, ils arrêtent d’absorber du CO2 et réduisent leur activité de photosynthèse. « Or, c’est grâce à la photosynthèse que les arbres croissent et constituent leurs réserves sous forme de sucre, source d’énergie, éclaire Frédéric Jean. Ceux qui ferment leurs stomates rapidement en situation de sécheresse voient donc diminuer leur croissance et leurs stocks de réserves. Les espèces non adaptées à la sécheresse risquent de s’en trouver affaiblies. »

CO2 et insectes ravageurs : le cycle infernal

La diminution de l’activité de photosynthèse a une autre conséquence : elle réduit l’effet puits de carbone des arbres. Une étude publiée en mars dernier révèle que la capacité mondiale des forêts à absorber le CO2 a diminué de 50 % ces quinze dernières années ! Aucun scénario climatique n’a, pour le moment, intégré cette donnée qui pourrait pourtant faire grimper encore plus vite le taux de gaz à effet de serre présents dans l’atmosphère.

Autre ennemi climatique des arbres : le froid. « Un gel arrivant brutalement à l’automne peut affecter la résistance au froid hivernal de certains bourgeons, détaille Frédéric Jean. Et le gel de printemps, qui arrive alors que les arbres ont déjà débourré, va affecter la croissance – la partie végétative – et la reproduction – fleur puis fruit. » Affaiblis par le climat, les arbres sont moins résistants aux agresseurs : insectes et champignons, notamment, dont le développement semble en plus favorisé par la hausse des températures.

Vers la disparition du Marais poitevin et du Bocage normand ?

Ainsi, les micro-organismes responsables de la maladie de l’encre, qui affecte les racines du châtaignier, apprécient la douceur hivernale. Présent depuis très longtemps sous nos latitudes, le champignon de l’encre se développe de façon préoccupante dans certaines régions. « Il y a des apparitions de ravageurs très fortes et très inquiétantes, relève Samuel Fichet, technicien arbres et haies de l’association Prom’haies, située en Poitou-Charentes. Mais le réchauffement climatique n’est pas la seule explication. C’est aussi lié à la mondialisation des échanges et donc à la circulation des ravageurs à travers les continents. Dernièrement, on est très embêtés par la mineuse du marronnier, qui pond sur les feuilles, ou encore par la pyrale du buis, qui fait des gros dégâts dans les parcs et châteaux. »

À quoi ressemblera la forêt française en 2100 ? Le hêtre, actuellement présent dans une grande partie de la France, pourrait voir son aire de peuplement largement réduite, à cause de ses besoins importants en humidité. Les bocages de l’Ouest seront peut-être privés de chênes pédonculés, car ils résistent assez mal au manque d’eau dans les sols. « C’est l’essence principale des haies du Grand Ouest, note Samuel Fichet. On risque donc d’avoir d’importants bouleversements du paysage. » Idem dans le Marais poitevin, où 80% des arbres sont des frênes têtards. « S’ils disparaissent tous, ce qui n’est pas exclu, cela va provoquer une série de changements très brutaux. Ces arbres servent en effet à tenir les berges du Marais, et une foule d’insectes leur sont inféodés. »

La forêt française : 400 000 emplois menacés

Qu’adviendra-t-il des activités économiques liées à l’utilisation du bois ? La forêt française fait vivre 400 000 personnes et divers métiers : sciage, confection de papier, fabrication de meubles et de parquets, montage de maisons, préparation de granulés pour les poêles et chaudières, mais aussi activités touristiques et de loisirs... « Au-delà de ces activités économiques, les services rendus par la forêt sont innombrables, ajoute Sylvestre Soulié, forestier retraité de l’office national des forêts (ONF) et membre du syndicat Snupfen-solidaires. Réservoir de biodiversité, refuge exempt de produits phytosanitaires pour les insectes et les abeilles, notamment, les forêts dessinent notre paysage, ce sont des espaces où les gens passent beaucoup de temps de loisirs et peuvent, à l’occasion, faire des cueillettes. »

Les conséquences potentielles du réchauffement climatique sur les arbres inquiètent le milieu forestier depuis longtemps, même si les relais médiatiques se révèlent peu nombreux. « Si on compare avec le secteur de l’agriculture, la prise de conscience des effets du réchauffement climatique s’est faite assez tôt dans le secteur forestier », relève Olivier Picard, directeur technique du Centre national de la propriété forestière (CNPF). L’Office national des forêts (ONF), l’Institut pour le développement forestier ou encore l’Inra se penchent depuis une bonne dizaine d’années sur la question, produisant des rapports et esquissant de nouvelles stratégies sylvicoles. Un réseau ad hoc, Aforce – pour Adaptation des forêts au changement climatique – a même été mis en place. Réunissant une quinzaine d’organismes, il ambitionne « d’ouvrir les placards des chercheurs, et de mettre leurs connaissances à disposition des gestionnaires. » Ces différents acteurs expérimentent, analysent et proposent des solutions multiples.

Quand les arbres émigrent vers la montagne

Certains arbres n’ont pas attendu les humains pour mettre en place des stratégies de survie, en diminuant la taille de leurs feuilles ou en s’enracinant plus profondément. D’autres ont choisi de... migrer. Dans les Pyrénées, les hêtres ont ainsi grimpé d’un peu plus de 30 mètres entre 1970 et 2009. Dans les Alpes, aussi, la forêt remonte. Comment ? Les graines, dispersées par le vent ou transportées par les oiseaux, germent un peu plus haut chaque année. « En montagne, les conditions climatiques changent rapidement à mesure que l’on grimpe, mais sur des distances relativement courtes. La migration des arbres pourrait donc se faire naturellement, détaille Frédéric Jean. Mais en plaine, c’est impossible. Les changements auxquels la forêt doit faire face sont si rapides que l’on est obligés d’accompagner ces processus naturels d’adaptation. Les choix en matière forestière doivent se faire en fonction des prédictions relatives aux évolutions climatiques futures. »

« On compte beaucoup sur le chêne pubescent, qui résiste bien à la sécheresse, pour aller diversifier les chênaies de la vallée de la Loire, souvent frappée de sécheresse », décrit Olivier Picard. Le cèdre de l’Atlas ou le pin douglas, qui sont des essences phares au niveau économique, et qui résistent plutôt bien à la sécheresse, sont eux aussi considérés avec intérêt. Mais cet été, des dépérissements ont été observés dans certains peuplements de douglas du Tarn. « Le changement d’espèces ou de "provenance" n’est qu’une solution pour le moyen terme », estime Yves Poss, ingénieur général honoraire des ponts, des eaux et des forêts.

Comment sauver les 130 espèces françaises ?

« Vu l’ampleur du changement climatique et le temps de pousse des chênes, est-il pertinent de troquer une essence contre une autre qui serait moins sensible aux sécheresses ? Le doute est permis », avance de son côté le technicien Samuel Fichet. Il serait, à mon sens, plus efficace de lutter contre le réchauffement climatique que de protéger les arbres, espèce par espèce. » « Il y a évidemment beaucoup d’incertitudes, poursuit Olivier Picard, c’est pourquoi il faut tester diverses solutions. »

Avec plus de 130 espèces, la forêt française jouit d’une très belle diversité. C’est une de ses forces. Favoriser cette diversité, en tirant le meilleur de ce qu’elle offre – rapidité de croissance, bon état sanitaire, adaptabilité à des milieux très divers – fait partie des pistes étudiées dans le monde de la forêt. « C’est un travail de longue haleine, précise Olivier Picard, il faut repérer les peuplements de qualité pour aller récolter les graines et faire ensuite des plants de qualité. Les résultats ne seront visibles que des dizaines d’années plus tard. » En local, diverses méthodes de sauvegarde génétique sont mises en œuvre. L’association Prom’haies a ainsi initié un programme de sélection de graines dans les haies de son territoire.

Les sapins jugés plus rentables que les chênes ou les hêtres

« Nous avons une diversité exceptionnelle qu’il faut absolument entretenir et valoriser, insiste Sylvestre Soulié, cela passe aussi par des plantations variées au sein des parcelles. Les monocultures de résineux ne sont évidemment pas du tout pertinentes de ce point de vue. » Croissance rapide, moindre coût, techniques de sciage standardisées : les résineux – pins, sapins, etc. – ont la cote dans le secteur du bâtiment, chez les producteurs de bois d’énergie, dans l’industrie de l’ameublement et parmi les consommateurs, friands de mobilier type Ikea. Pour les pouvoirs publics et certains professionnels, il faudrait accélérer l’enrésinement du pays. La forêt française étant, pour le moment, composée aux deux tiers de feuillus (chênes, hêtres, bouleaux, etc.).

Autre solution envisagée : adapter les peuplements à l’eau disponible. « Une mesure immédiate, urgente, est de réduire la densité des peuplements, d’avoir un nombre de tiges et d’arbres moins important à l’hectare : s’il y a moins d’arbres, le partage de la réserve d’eau se fait entre moins de tiges, et chacune étant moins concurrencée peut mieux résister », développe Yves Poss. « Cela signifie un dosage homéopathique, indique Frédéric Jean. Si on éclaircit trop, on a des forêts qui résistent très mal aux tempêtes, lesquelles augmentent beaucoup en fréquence et en intensité, en raison du réchauffement climatique. » Certains chercheurs ajoutent que des éclaircies trop offensives provoquent un stress hydrique au niveau du sol.

Des entreprises privées investissent la forêt

Les savoir-faire et moyens nécessaires à ce travail d’orfèvre sont-ils suffisants ? Les trois quarts de la forêt française, soit 11 millions d’hectares, sont privés. 3,5 millions de propriétaires se les partagent. Au sein de ce vaste ensemble, les méthodes de travail sont inégales, et fort diverses. Les 500 conseillers du CNPF, « établissement public au service des propriétaires forestiers », ne peuvent évidemment pas avoir l’œil sur chaque bosquet. L’investissement de l’État est tellement défaillant que des partenariats sont désormais conclus avec des entreprises privées qui veulent compenser leurs émissions de CO2 en plantant des forêts. « Ce sont des démarches qui entrent dans le cadre de la responsabilité sociale des entreprises », souligne Olivier Picard. La Poste et quelques banques se sont déjà lancées. Il y a aussi des intermédiaires, comme Reforest-action, qui drainent des fonds privés vers la forêt.

Côté public, 25 % de la forêt, soit un peu moins de 5 millions d’hectares (l’équivalent de la Bourgogne-France-Comté), l’heure est aux baisses d’effectifs : 2 200 agents en moins en vingt ans, pour un effectif total de 5 545 personnes en 2015. « Les territoires sont de plus en plus grands, les forestiers courent après l’urgence. Et l’urgence, c’est d’approvisionner la trésorerie de l’ONF, en vendant du bois, déplore le syndicaliste Sylvestre Soulié. En trente ans, la récolte de bois dans les forêts domaniales a augmenté de 30 % en volume. Et, dans le même temps, le prix du bois a été divisé par deux. C’est une des raisons pour lesquelles les volumes exigés augmentent sans cesse. Les coupes sont censées combler le déficit de l’ONF. » Le manque de personnel est d’autant plus problématique que tous les acteurs de la filière s’accordent pour dire qu’il faut augmenter et affiner les observations qui sont réalisées in situ, pour connaître vraiment les bouleversements silencieux qui opèrent en sous-bois, et tâcher de les contrer.

La forêt naturelle, rien de mieux pour sauver le climat

« Gérer une forêt en se contentant de déterminer un volume d’arbres à couper me semble peu sérieux », renchérit Marie-Stella Duchiron, experte en écologie et gestion forestière, co-auteure, avec Annik Schnitzler du CNRS, d’une note de synthèse sur les moyens de lutter contre les effets du changement climatique en forêt. « La forêt tempère les effets du réchauffement climatique par sa densité. Elle est ainsi plus résistante aux événements majeurs des climats – tempête, feu – que les forêts exploitées d’aujourd’hui. Les forêts naturelles sont moins sensibles aux effets des différents polluants présents dans l’air, dont l’ozone troposphérique, du fait de l’étagement de leur végétation et de leur densité en ligneux (racines, branches, troncs) et elles stockent davantage de carbone grâce à la qualité de leurs sols [3]. »
Autant de qualités que ne possèdent pas les forêts en culture intensive destinées à la production de bois.

« La gestion forestière avec des futaies régulières et des coupes rases détruit le savant équilibre des sols, et casse les conditions micro-climatiques des sous-bois qui sont cruciales, notamment pour limiter le stress hydrique. » Les deux auteures plaident pour une « sylviculture de l’écosystème », qui considère la forêt comme un milieu à préserver avant d’être une ressource commerciale. De son côté, l’association Pro Silva défend une sylviculture « proche de la nature », qui pourrait mêler protection des forêts et exploitation commerciale. Maintien d’un couvert constant, mélange d’essences, interventions légères et fréquentes obligeant le forestier à être actif et connaisseur de ses parcelles : les 300 adhérents entendent optimiser la production de bois de qualité dans les forêts, sans à-coups et en s’appuyant sur les dynamiques naturelles. Les forêts ainsi gérées seraient plus résilientes face aux changements climatiques. Des échanges réguliers ont lieu entre forestiers publics et privés au sein de l’association [4].

La dictature du court terme contre les arbres

Mais au sein de l’ONF, les forestiers défendant des interventions non brutales en forêt ne se sentent pas soutenus. Plusieurs d’entre eux refusent de remplir les objectifs chiffrés de volumes à couper qu’ils jugent « aberrants ». « La dictature du court terme est loin du réel des forestiers, qui évoluent dans un milieu où le temps se compte en dizaines, voire en centaines d’années. Cet écart avec le réel provoque des souffrances pour les gars sur le terrain », dit Sylvestre Soulié. Ils sont en plus confrontés à des injonctions contradictoires : d’un côté la préservation et l’entretien des forêts, de l’autre, les demandes économiques. Depuis 2005, vingt-quatre agents ONF se sont suicidés.

« Avec la COP 21, ça va être le télescopage total », conclut Sylvestre Soulié, qui ironise sur les « hymnes à la nature » dans les discours face aux « méthodes expéditives » dans les clairières. On aurait aimé avoir l’avis de l’ONF sur ces différents points. Malgré nos diverses sollicitations, la direction n’a pas souhaité répondre à nos questions. Peut-être parce que le lien entre l’adaptation des forêts au changement climatique et l’organisation du travail des forestiers ne leur semblait pas très clair ?

Nolwenn Weiler

Photos : CC Vincent Brassinne (Forêt de Soignes, près de Bruxelles) / Jean-Marc (forêt départementale de la Roche-Turpin, en Essonne) / World Bank Photo Collection

- Basta ! participera aux Assises citoyennes de la forêt, les 16, 17 et 18 octobre à Gardanne (Bouches-du-Rhône) par le Collectif SOS Forêt France qui regroupe syndicats et associations environnementales.

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