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Témoignages Hongrie

Retour au vélo : « Comment transformer ce qui est vécu comme une contrainte en quelque chose d’émancipateur »

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Utiliser le vélo pour distribuer de la nourriture locale et bio : c’est l’objectif du projet Cargonomia, mené à Budapest, en Hongrie. Ce centre logistique construit de façon artisanale des vélos cargos, afin de proposer d’autres façons de se déplacer, consommer et vivre. Une initiative locale qui tente d’ouvrir le débat sur les alternatives dans un pays où la pauvreté s’est accrue ces dernières années, et où le mirage de l’Occident consumériste continue de provoquer envies et frustrations. Interview avec Vincent Liegey, l’un des coordinateurs du projet.

Corentin Léotard : Qu’est-ce que Cargonomia ?

Vincent Liegey [1] : Cargonomia est un centre logistique dans le centre de Budapest qui propose d’organiser la distribution de nourriture locale et bio – légumes, œufs et pains – en vélo cargos. Les vélos que nous utilisons sont fabriqués de manière artisanale par une coopérative sociale qui s’intéresse aux solutions low-tech pour les transports en milieu urbain. Il est ainsi possible d’essayer, louer ou acheter ces vélos. Cargonomia est aussi un espace ouvert qui accueille régulièrement à la fois des ateliers pratique – couture, fabrication de meubles – et aussi des discussion plus larges sur la décroissance ou encore les stratégies politiques.

Comment est né ce projet ?

Cargonomia est le fruit de plusieurs rencontres et coopérations autour de la Décroissance et des milieux alternatifs à Budapest. Ce projet est né au Szalon, un grand appartement du centre de Budapest qui organisait des rencontres culturelles. Je m’y suis installé à l’automne 2012. En nous appuyant sur cette dynamique artistique et créative, nous avons organisé des rencontres plus politiques. C’est au Szalon qu’est née l’idée de créer un centre de recherches et d’expérimentations sur la Décroissance. Un collectif s’est constitué avec des universitaires et des expérimentateurs. Les questions des déplacements en milieu urbain ont été au centre de nos réflexions et ont abouti à la création d’un atelier vélo participatif, Cyclonomia. Puis, d’autres personnes sont arrivées et d’autres projets ont vu le jour, en particulier autour de la vente directe, de productions agricoles soutenables. Depuis, nous avons dû quitter le Szalon, les projets ont continué. Ainsi, début mai, nous avons ouvert ce nouveau lieu appelé Cargonomia.

Quel est le contexte social et politique dans lequel s’insère ce projet ?

Ces projets s’inscrivent dans un contexte socio-économique mais aussi politique difficile. La Hongrie a rencontré après 2008 une forte récession, des plans d’austérité terribles et, la montée du chômage et de la misère. Si le centre de Budapest reste relativement préservé, le reste du pays est dans une situation critique. Pour beaucoup de Hongrois, et pas seulement les jeunes, la seule issue est trop souvent de partir à l’ouest.

Les dirigeants hongrois n’ont de cesse d’espérer des investissements étrangers, en s’ouvrant autant vers l’ouest avec l’Union Européenne que vers l’est avec la Russie, la Chine ou le Moyen-Orient, dans la logique des discours sur la compétitivité que l’on peut entendre en France. Ces investissements ne sont que des palliatifs et au mieux éphémères, le temps de partir vers des pays plus compétitifs.

L’enjeu du projet Cargonomia est vraiment de montrer que des alternatives sont possibles sans pétrole saoudien, sans énergie nucléaire française ni russe. Que l’on peut redonner de l’espoir et rompre avec la fuite forcée vers l’ouest. C’est un projet de relocalisation ouverte.

Quelles sont les retombées en terme d’emploi ?

Cargonomia n’a pas encore créé directement des emplois mais a permis, grâce aux synergies entre les différents acteurs et partenaires, d’en pérenniser plus d’une vingtaine avec peu d’écarts de salaires. Les employés et le chef de l’entreprise qui s’occupent de la logistique et de la livraison en vélo de la nourriture touchent le même salaire. Six familles, dont la majorité sont originaires du village de Zsambok, dépendent de notre principal partenaire agricole sur place, et perçoivent de bonnes rémunérations. Cela est remarquable dans le contexte social de la Hongrie rurale dominée par le chômage et l’exploitation des plus démunis, légalisée par un système d’emplois publics au rabais et sous-payés.

Comment la campagne de crowdfunding que vous avez lancée va-t-elle soutenir le projet ?

Sans passer par le système des banques, on souhaite pouvoir créer de nouveaux emplois par la construction de nouveaux vélos-cargos et l’optimisation logistique de notre lieu. De même, nous souhaitons renforcer nos projets conviviaux et sociaux. Cargonomia est aussi un espace ouvert servant à la fois d’incubateur pour de nouveaux projets et aussi d’accueil de différents types d’activités autour du DiY (Do it yourself : "Faire soi-même"). Nous travaillons avec des associations de sans-abris ou de défense des droits des Rroms.

Ce type d’expériences est-il inédit en Hongrie ou y-a-t-il d’autres projets qui vont dans le même sens ?

La Hongrie, comme le reste du monde, connaît une forte dynamique autour de ce type de projets. D’ailleurs Cargonomia aurait été impossible sans qu’il y ait au préalable toute cette dynamique, décentralisée. C’est une des raisons pour laquelle je me suis installé à Budapest depuis une dizaine d’années. Une vie alternative, sociale, politique et culturelle s’organise autour d’un réseau de bars en ruine et autres espaces autogérés. Cela offre d’énormes opportunités pour se rencontrer et lancer des projets sans argent.

En Hongrie, actuellement, 40% de la population vit sous le seuil de pauvreté. Beaucoup n’ont pas accès au confort matériel. Comment les habitants perçoivent ce genre d’initiatives ?

Lorsque nous avons co-réalisé notre film pour la campagne de crowdfunding, les partenaires hongrois ne comprenaient pas pourquoi les occidentaux étaient si enthousiastes avec les images du travail à la ferme avec des chevaux. Deux imaginaires s’opposent : le rêve de l’ouest, de la technique et de la consommation, face au romantisme des campagnes. Ces différences de perception sont au cœur de nos réflexions, en particulier en vue de la prochaine conférence internationale sur la Décroissance : comment casser le mythe de l’occident, des dynamiques de sentiments d’infériorité, de retard, présents dans cette région ?

Nous pensons, et nous le vivons au quotidien dans notre collectif, que cette diversité des expériences, des cultures mais aussi des savoir-faire est une chance énorme pour construire des transitions vers plus de bien-être et de soutenabilité. Les relations Est-Ouest sont basées sur beaucoup de malentendus. Créer des espaces de dialogues nous semble être un levier intéressant pour faire des pas de côtés et trouver des solutions. Et le vélo est encore un moyen de transport très développé dans tout le pays, particulièrement dans les espaces ruraux périphériques, où les conditions de vie sont difficiles.

Cela rend-il plus urgent de trouver des solutions locales ?

La Hongrie est le troisième pays du vélo derrière le Danemark et la Hollande. Là aussi, se pose la question de la décroissance choisie ou de la récession subie. Si prendre le vélo à Budapest est devenu à la mode (on peut même garer son vélo dans les bars !), dans les campagnes c’est une nécessité économique. Comment transformer ce qui est vécu comme une contrainte, voire une humiliation, en quelque chose d’émancipateur ? De même, le local est de plus en plus prisé par les classes intellectuelles des grandes villes. On construit des modèles économiques complexes pour faire revivre le "local" alors qu’il reste central pour la survie d’une part importante de la population. C’est aussi l’un des enjeux d’un projet comme Cargonomia que de créer des liens, des discussions autour de ces questions. Chacun ayant à apprendre des uns et des autres.

Interview réalisée par Corentin Léotard, rédacteur en chef de www.hu-lala.org, site d’actualité en français sur la Hongrie.

Photo de une : CC Sascha Kohlmann

Pour soutenir le projet Cargonomia, rendez-vous sur cette page.

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