Protection sociale

Comment en finir avec l’image du bénéficiaire du RSA fainéant et fraudeur

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Une ancienne salariée d’une Caisse d’allocation familiale, Leila, s’élève contre les idées reçues sur les bénéficiaires du RSA et les discours culpabilisant chômeurs et travailleurs pauvres. Et en a fait une conférence gesticulée, « Je vais tout CAF’ter ». Cette culpabilisation, ajoutée à la complexité d’un dispositif mal adapté, décourage des dizaines de milliers de bénéficiaires potentiels à faire valoir leur droit à cette protection sociale minimaliste. Leila rappelle aussi que la fraude au RSA, c’est environ 60 millions d’euros, dont la grande majorité est récupérée, « alors que la fraude aux cotisations patronales représente 20 milliards d’euros par an ». Entretien.

Cet article a initialement été publié dans la revue Transrural initiatives.

Transrural initiatives : Comment est née l’idée de cette conférence gesticulée sur le thème des politiques sociales ?

Leila  : J’ai travaillé dans une Caisse d’allocations familiales (Caf) où j’ai vu que les politiques sociales comme le Revenu de solidarité active (RSA) n’étaient pas adaptées à leurs publics. Cela provient en partie d’une volonté politique. D’un système qui décourage les bénéficiaires potentiels. J’ai été exaspérée par les discours culpabilisants sur ceux qui n’auraient pas envie de travailler ou qui profiteraient du RSA. La fraude au RSA, c’est environ 60 millions d’euros par an. 80 % à 90 % de ce montant est récupéré par les services de la Caf suite à des contrôles. Alors que le non recours au RSA, c’est 5,3 milliards d’euros non-redistribués ! Cette conférence gesticulée était pour moi l’occasion de déconstruire cette image du bénéficiaire du RSA fainéant et fraudeur [Pour une personne seule sans revenus, le RSA s’élève à 499 €/mois, ndlr].

Pourquoi avoir choisi cette forme d’expression et comment avez-vous construit cette conférence ?

Le grand public devrait connaître le fonctionnement de la Caf, du RSA et les raisons du non-recours. L’idée, c’est de mettre à disposition de tous, de manière accessible, les connaissances issues de recherches. Mais on n’a pas le temps de développer une critique construite dans un sujet de trente secondes à la télévision et tous les gens n’aiment pas lire. La conférence gesticulée permet de toucher un public plus large. Il y a aussi l’idée de mélanger un savoir froid et un savoir chaud, avec des situations vécues et des expériences, pour impliquer le public, rendre le sujet amusant. J’ai suivi une formation de douze jours avec la coopérative Vent Debout.

On a fait un travail collectif sur la dimension politique, la mise en scène, le processus de création… Chacun est venu avec son projet mais s’est nourri des idées des autres. J’étais venue parler du RSA. Mais on nous a dit de nous poser la question : « Contre quoi avez-vous envie de vous battre ? ». J’ai donc décidé de parler aussi des violences faites aux femmes et de la protection sociale en général. C’est grâce à des dispositifs comme les crèches que l’on a favorisé l’égalité homme-femme. Cela a aussi permis de replacer le rôle joué par les Caf dans l’histoire, plus globale, des politiques sociales et du combat pour les droits des femmes.

Sur quoi se base votre critique du RSA ?

Dans la conférence, j’essaye de donner des éléments de compréhension en partant d’une analyse des politiques publiques. À qui le dispositif est-il destiné, quel problème doit-il résoudre ? Comment cherche-t-il a le résoudre ? Quelle représentation du monde cela véhicule- t-il ? Le RSA est destiné aux personnes qui n’ont pas de revenus et aux travailleurs pauvres. Officiellement, il doit permettre de réduire la pauvreté et inciter ceux qui ne gagnent pas assez d’argent à la reprise d’un emploi. Sauf qu’on sait bien qu’il n’y a pas assez d’emplois pour tout le monde. Avec le RSA, on est dans une politique où le responsable de la situation est le bénéficiaire de l’aide. C’était différent avec le RMI, où l’on considérait l’État responsable, car il n’arrivait pas à proposer un travail à tous.

Comment le système favorise-t-il, concrètement, le non-recours au RSA ?

Il y a environ 50 % de non-recours, de gens qui auraient le droit au RSA mais ne l’utilisent pas. On peut distinguer trois causes principales. La première, c’est le dispositif du RSA en lui-même : il a été conçu pour aider les travailleurs pauvres qui ont donc presque tous des revenus instables, saisonniers ou précaires. À un certain moment ils ont droit au RSA, à d’autres moments non. Or, après quatre mois où l’on n’est plus éligible au RSA, la Caf efface les dossiers et il faut refaire une demande. Il y a aussi la complexité, les conditions d’éligibilité sont obscures et on ne sait jamais vraiment si on a le droit au RSA, pour quel montant, pendant combien de temps et comment faire pour l’avoir. Tout cela est prévu par la loi qui a créé un système très complexe qui au final est excluant.

La seconde cause de non-recours est liée à la mise en œuvre du RSA par la Caf qui ne facilite pas suffisamment l’accès au droit. Le dispositif est peu connu et la campagne destinée à informer spécifiquement les travailleurs pauvres sur le RSA a été annulée à cause de la « crise » et de la surcharge de travail des Caf. Surtout, la Caf est soumise à un système de management avec des indicateurs de gestion, comme le fait de recevoir 90 % des bénéficiaires en moins de 20 minutes. Si on avait communiqué sur le dispositif, les Caf auraient eu plus de monde et n’auraient pas atteint leurs objectifs. Certains n’auraient pas eu de primes. Le pire, c’est qu’on croise les données pour la lutte contre la fraude mais qu’on ne fait rien contre le non-recours.

Une partie du non-recours n’est-elle pas aussi liée à la perception que les gens ont du dispositif ?

Oui. Certains jugent le dispositif trop complexe ; d’autres ont peur de devoir rembourser un trop-perçu ou de perdre du temps pour rien. Dans les milieux ruraux on voit aussi que la distance pour rejoindre une Caf, parfois deux heures aller-retour, ou les horaires d’ouverture dissuadent certaines personnes. Il y a aussi des aspects psychologiques ou politiques. Certains ne se voient pas comme des travailleurs pauvres, d’autres ne veulent pas dépendre de l’État ou alors, estiment que toucher de l’argent sans rien faire rend fainéant. Ce qui me choque, c’est que certains pourraient bénéficier du RSA et ne le demande pas car ils méprisent ceux qui le font. Ils ont intégré ce discours culpabilisant des politiques. Ils n’ont pas de conscience de classe. C’est vraiment dingue d’entendre des travailleurs pauvres expliquer cela alors que la fraude aux cotisations patronales représente 20 milliards d’euros par an. Tout cela provient d’une volonté politique, mais les médias sont aussi responsables.

La conclusion, c’est qu’il faut changer le RSA ?

À la fin de la conférence, je propose plusieurs pistes de réflexion. Une solution serait de mettre en place une automatisation des droits sociaux. La deuxième est l’instauration d’une revenu minimum de base qui suppose de changer toute la politique sociale. J’invite aussi le spectateur à se questionner et à suivre ses propres démarches de construction critique. On étudie très peu le fonctionnement de la protection sociale et on peut se demander à qui profite notre ignorance.

Propos recueillis par Fabrice Bugnot (Transrural initiatives)

Photo : CC William Hamon (manifestation pour un revenu d’existence à Marseille).

- Article initialement publié par le magazine Transrural initiatives. Voir sa présentation sur notre page partenaires.

- Dessin issu du « manuel anti-idées reçues » d’ATD Quart-Monde.

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