Solidarités locales

De discrets appartements pour accueillir les femmes victimes de violences sexistes ou familiales

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En France, 200 000 femmes se déclarent chaque année victimes de violences conjugales. Tous les deux jours, en moyenne, l’une d’entre elles en meurt. Pour celles qui se retrouvent à la rue après ces violences, comment retrouver un semblant de sérénité, et reprendre le cours d’une vie normale ? Créée il y a douze ans à Fontenay-sous-Bois, l’association HOME propose à ces femmes de reprendre pied en occupant, à plusieurs, des appartements-relais dans le Val-de-Marne et en Essonne. Combinant hébergement, santé, aide psychosociale et même citoyenneté, l’association revendique une démarche d’accompagnement globale. Reportage.

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L’appartement est situé quelque part dans le Val-de-Marne. A l’interphone, aucun nom n’est inscrit. De toute façon le facteur n’y délivre ni factures ni courriers. Lorsque l’on rentre dans ce F5 humblement meublé, tout pourrait laisser croire qu’il s’agit d’un quelconque appartement de banlieue francilienne. Dans le salon trônent une table et des jouets d’enfants où Inès, 4 ans, réalise les dessins que font tous les enfants de son âge. En y regardant de plus près, on se rend compte que le recto des grandes feuilles blanches sur lesquelles courent ses feutres de toutes les couleurs ont la particularité de présenter des parcours de femmes exceptionnelles : Coco Chanel, Rosa Parks, Marie Curie, Samira Bellil…

Nous sommes dans un appartement-relais mis à disposition par l’association HOME, pour « Hébergement Orientation Médiation Écoute », qui en gère trois autres dans le Val-de-Marne et un autre en Essonne, tous ouverts à des femmes en grande détresse, victimes de violences physiques ou sexuelles de la part de leur conjoint ou de leur famille, de mariage forcé, de discriminations.

Des femmes qui ont une grande capacité à donner

Inès et sa maman Sofia, âgée de 27 ans, occupent cet appartement depuis 2015. Sofia a subi des « violences » aggravées et répétées de la part de son mari. Elle risque aujourd’hui encore de le voir débarquer et s’en prendre à elle. Face à la réalité de ce danger, la justice lui a confié un « téléphone grand danger » qui permet, par simple pression sur un bouton en cas de menace, de se faire géolocaliser et secourir par la police. Rappelons qu’en France, une femme meurt tous les deux jours suite à des violences conjugales, et qu’en moyenne 201 000 femmes se déclarent chaque année victimes de violences de ce type, qu’elles soient physiques ou sexuelles.

Inès et Sofia partagent cet appartement avec deux autres femmes. Il y a d’abord Claire qui, à l’inverse de Sofia, plutôt réservée, semble extravertie et pleine d’entrain. Elle a pourtant vécu une vie de tumultes et de violences familiales. Nadia, 20 ans, a également une histoire de famille difficile : après des relations familiales chaotiques, elle a réussi à échapper à la tentative de sa mère de la marier de force dans son pays d’origine.

Dans la vie de tous les jours, face aux petits bobos comme aux grands maux, ces femmes se soutiennent. « Il y a une vraie solidarité entre elles, observe, admirative, Ouarda Sadoudi, fondatrice et directrice générale de HOME. Quand Nadia est arrivée, elle n’avait rien, chacune lui a offert un petit truc qui lui a beaucoup apporté. Ce sont ces personnes qui ont beaucoup souffert, qui n’ont pas grand chose, mais qui ont une capacité extraordinaire à donner. Ce sont des femmes d’une grande acuité et d’une grande générosité qui, alors que des gens ont tenté de les diminuer, se révèlent pleinement humaines ».

Ne rien lâcher

Depuis 2006, l’association a ainsi hébergé 80 femmes et enfants. En tout, c’est plus de 2356 femmes qui ont été accompagnées et soutenues dans leur processus d’insertion sociale. Pour cela, les 35 bénévoles d’HOME se démultiplient et s’occupent de tout. Ce jour-là justement, Ouarda jongle entre les casquettes. Elle gère un problème de plomberie dans la cuisine, aide chacune des femmes à faire le point sur leur budget personnel et leurs formalités administratives, les conseils dans leur recherche d’emploi.

Avec l’énergie qui la caractérise, Ouarda précise : « HOME a une approche globale, qui inclut, au-delà du simple hébergement, la santé, l’aide psycho-sociale, les compétences parentales, l’employabilité. Nous voulons faire converger les compétences, en s’appuyant sur les structures publiques locales comme les assistantes sociales, les missions locales ou les clubs de prévention. Nous n’agissons pas seules ». Pour cela, les femmes de HOME sont sur tous les fronts. Elles prennent d’assaut chaque institution, de la mairie à la préfecture, en passant par le conseil général. Elles « ne lâchent rien ! ».

Sortir de l’alternative entre la rue et l’hôtel

« Chez HOME, la seule alternative proposée aux femmes n’est pas la rue ou l’hôtel, développe Ouarda. On ne se reconstruit pas en passant des mois dans une chambre d’hôtel, souvent éloignée ou isolée. Une chambre où on ne peut faire sa propre cuisine, où on n’a pas une vraie intimité. Il faut aux femmes un endroit bien à elles, où elles se sentent en sécurité, qu’elles soient seules ou avec leurs enfants ; un endroit où elles peuvent continuer leurs études, reprendre un travail, prendre du temps pour se redécouvrir dans leur féminité comme dans leur citoyenneté. Voilà ce que nous proposons. Parmi les femmes qui sont à la rue, 48 % ont moins de trente ans. Et celles qui sont issues des quartiers populaires sont les plus précaires et les plus discriminées »

Inès, Sofia et Claire affichent leur reconnaissance. En plus d’aider les femmes victimes de violences, chaque année HOME et ses bénévoles offrent des cadeaux de Noël à des familles de différents milieux sociaux à Fontenay-sous-Bois. Depuis quatre ans, en partenariat avec trois associations de femmes et la Cathédrale américaine de Paris, trois cents enfants reçoivent une « love box » remplie de cadeaux. L’association offre aussi des services de sophrologie et de coaching. « Les femmes que nous suivons ont souvent subi des traumatismes dus aux violences, aux ruptures familiales ou à la précarité. Ça leur permet de retrouver de la confiance, de travailler sur leurs émotions, et de se concentrer sur leur insertion sociale », poursuit Ouarda.

Claire sort ainsi progressivement de cette précarité en travaillant dans le domaine de l’assistance à la personne. Nadia, qui avait été déscolarisée, repasse son baccalauréat et développe un projet professionnel.

« Porter un discours et une pratique féministe dans les quartiers »

L’association a été créée il y a douze ans à Fontenay-sous-Bois. A cette époque, Ouarda et ses amies sont frappées par l’invisibilisation des femmes dans les structures jeunesse. Les hommes y sont sur-représentés par rapport aux femmes. En creusant le sujet, elles se rendent compte qu’il faut agir sur les rapport filles-garçons et pour l’égalité femmes-hommes. Elles essaient alors de porter un discours et une pratique féministe dans les quartiers. « A l’époque et aujourd’hui encore, nous voulions incarner un féminisme populaire, précise Ouarda. Un féminisme qui ne se cache pas les yeux devant les problèmes auxquels sont confrontées les femmes et filles des quartiers populaires, mais sans pour autant stigmatiser un groupe. Ces femmes, ces filles et ces garçons vers qui nous allions, nous ressemblaient et vivaient en partie les même problèmes que nous. »

Depuis cette date, Ouarda, Marion, Khadidja et les autres bénévoles de cette association ne cessent de se battre. Ce sont les femmes prises en charge qui parlent le mieux de leur action : « HOME nous a sauvées ».

Eros Sana (texte et photos)

Photos : Eros Sana/Collectif Oeil

Cet article a été réalisé dans le cadre du projet Médias de proximité, soutenu par le Drac Île-de-France.

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