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De Malcolm X à la justice climatique, parcours d’un militant noir pour une écologie populaire

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Adolescent, Kali Akuno faisait partie d’un gang de Los Angeles. Il est aujourd’hui une des figures du militantisme étasunien pour une justice climatique. De son engagement pour les droits des Noirs jusqu’à sa mobilisation en faveur d’une écologie populaire, en passant par la lutte contre les inégalités et les politiques ultra-libérales, ainsi que la création de coopératives économiques, voici le portrait d’un militant Noir engagé sur tous les fronts, pour toutes les formes de justice.

« Votre génération est probablement la dernière qui a l’opportunité de faire en sorte que le climat ne soit pas totalement hors de contrôle. » Kali Akuno parle devant deux cents lycéens de Sarcelles. Nous sommes en décembre 2015, en pleine conférence internationale sur le climat. Il a préféré quitter Le Bourget où se tiennent les négociations de la COP21 pour se rendre dans le nord de Paris, afin de discuter justice climatique et racisme environnemental, tour à tour avec des migrants primo-arrivants, des lycéens et des militants de quartiers populaires.

A priori, rien ne destinait ce militant étasunien de 43 ans à se battre pour de tels sujets. Né à Watts dans la banlieue de Los Angeles, sa famille s’installe dans la mégapole à l’époque où la ville est marquée par un effondrement social. La drogue, principalement le crack et l’héroïne, fait exploser l’insécurité, les meurtres, la pauvreté et la perte de repères. La seule réponse des autorités est alors une répression policière et judiciaire ultra-violente qui conduit des générations entières de Noirs en prison. Encore aujourd’hui, les Noirs représentent 40% de la population carcérale aux États-Unis.

Membre d’un gang…

Adolescent, Kali Akuno intègre un gang à la réputation sulfureuse, les Crips. « A cette époque il était presque impossible de ne pas appartenir à un gang ou à sa division, le ‘set‘. Le quartier dans lequel tu vivais appartenait de facto à un set. Le mien était un quartier Crips », raconte-t-il aujourd’hui. Les gangs prospèrent dans un contexte de forte désindustrialisation de Los Angeles. De plus en plus de personne deviennent dépendantes de l’économie souterraine, contrôlée par les gangs et leurs sous-divisions. « Dans les sets, il y avait ta propre famille et tes amis de quartier ou d’école, explique Kali Akuno. Mais pour des milliers de jeunes femmes et hommes Noirs, les sets étaient plus que leur famille de sang. Bien que les gangs soient en fait de petites unités économiques ultra-concurrentielles qui luttaient pour le contrôle des ressources, elles apportaient tout de même un certain lien social. »

Kali Akuno ne sortira de son gang que grâce à ses performances dans les stades universitaires de football américain, l’amour des siens et la détermination de vieux membres des Crips, « les Old Gangstars », à ne pas le voir dilapider son potentiel. Après une blessure au genou qui lui ferme définitivement les portes d’une carrière professionnelle dans le football, l’héritage familial reprend le dessus.

… puis militant radical

Car Kali Akuno tient son nom de l’implication de sa famille dans le mouvement pour les droits des Noirs et particulièrement des Black Panthers. « Mes parents ont renié leur nom hérité de l’esclavage pour choisir un nom africain. Akuno est un nom Yoruba qui signifie “guerrier redouté“. » Kali veut dire « Noir et déterminé » en swahili [1]. Après sa blessure, Kali choisit donc de s’engager. Il se mobilise contre les emprisonnements politiques qui sévissent encore aux États-Unis et dont Mumia Abu Jamal, Leonard Peltier ou Sekou Odinga sont les victimes les plus connues.

Kali milite aussi contre les violences policières qui, aujourd’hui encore, entraînent une hécatombe au sein de la communauté noire. En se rendant en Palestine et à Cuba, il rejoint les luttes contre les politiques impérialistes des États-Unis. Il se mobilise également contre les politiques ultra-libérales qui font exploser les inégalités et la pauvreté ou en faveur des autres minorités (Latinos, Amérindiens et LGBT), sans pour autant oublier la « prise de conscience » [2] dans les mouvements politiques noirs. Pendant plusieurs années, au sein du Malcolm X Grassroots Movement, il côtoie même Tupac Shakur qui n’est pas encore devenu le rappeur célèbre.

Les communautés noires, premières impactées par la pollution

A cet engagement radicalement à gauche s’ajoute au fil du temps une prise de conscience environnementale. Adolescent, Kali rend visite à son père qui travaille dans une société d’exploitation forestière. Il prend progressivement conscience d’une destruction non soutenable, aussi bien des espèces animales et végétales que des conditions de vie des populations locales. « A Los Angeles, ville connue pour son impressionnant “fog“ (brouillard causé par la pollution), nous nous sommes très vite rendus compte du lien entre pollution et explosion des maladies respiratoires au sein de notre communauté. »

Une étude [3] menée sur dix ans démontre que les enfants qui vivent près des autoroutes de Los Angeles présentent un retard de croissance de leurs poumons de près de 20%. Ils ont 89% de risque supplémentaire de souffrir d’asthme que les enfants vivant un kilomètre plus loin ! Il faut dire que l’agglomération de « L.A. » a le triste record mondial du taux le plus élevé de véhicules par habitant. 12 millions de voitures circulent chaque jour sur le vaste réseau autoroutier de la région !

Ces chiffres dépeignent les conditions de vie, très concrètes, de Kali. A la fois, en étant lui même issu des communautés les plus concernées, les frontline communities. Et en tant que directeur d’école qu’il est devenu entre-temps, au contact des enfants des quartiers populaires. Cependant, les grandes organisations écolos américaines ne touchent pas les populations pauvres. En particulier, les Noirs et les Latinos. Soit parce qu’elles n’en font pas la priorité de leur campagne. Soit parce qu’elles sont majoritairement menées par des Blancs issus de classes moyennes supérieures, dans l’incapacité de s’adresser à des militants de quartiers populaires comme des partenaires à égalité. C’est finalement la catastrophe liée à l’ouragan Katrina, qui frappe la Nouvelle-Orléans en 2005 qui fait définitivement basculer Kali Akuno (ainsi que de nombreuses autres organisations noires) dans le mouvement de la justice climatique.

L’ouragan Katrina, le point de bascule

Avant le passage de l’ouragan, les autorités locales refusaient de prendre la mesure du dérèglement climatique. Elles continuaient à entretenir l’artificialisation et l’érosion des sols ainsi que de se désinvestir des services publics. Tout cela a laissé la ville, et notamment les quartiers les plus défavorisés, extrêmement vulnérables. « Une vulnérabilité socio-économique qui a nourri une vulnérabilité environnementale », explique Kali. Et quand l’ouragan Katrina s’est déchaîné, des milliers d’habitants noirs pauvres se sont retrouvés pris au piège, abandonnés à leur sort par les autorités.

Officiellement 1836 personnes sont mortes suite à cette catastrophe. Mais le bilan exact demeure incertain. « Avec l’ouragan Katrina, des centaines d’autres camarades et moi avons compris que le dérèglement climatique n’était pas une menace à venir, mais bel et bien un danger actuel, souligne Kali Akuno. La gestion de Katrina nous a aussi démontré que le gouvernement des États-Unis était prêt sacrifier les Noirs et les autres populations opprimées, plutôt que de traiter les causes de ce problème. C’est en tirant les leçons de l’ouragan Katrina que j’ai désormais mis en priorité la lutte pour la justice climatique. Car ce n’est pas le climat qui doit changer, mais le système. »

Des coopératives pour un développement local autogéré

Cette catastrophe marque durablement Kali. Il quitte Los Angeles pour la Nouvelle-Orléans et participe à plusieurs projets qui viennent en aide aux victimes de l’ouragan, notamment en dirigeant un fonds citoyen d’aide aux victimes. Plus tard, il s’installe dans la région, dans la ville de Jackson, à trois heures de route de la Nouvelle Orléans. Il fonde alors un mouvement, Cooperation Jackson, qui s’est fixé trois objectifs : permettre l’expression des citoyens qui ne se reconnaissent plus dans les partis traditionnels, lutter pour la justice climatique et favoriser le développement d’outils économiques autogérés et démocratiques.

« Nous sommes convaincus qu’une réponse aux menaces capitalistes, démocratiques, alimentaires et climatiques passe par la multiplication de coopératives économiques, estime le militant. C’est ce que nous ancrons au sein de la population avec Cooperation Jackson. Ce type de coopératives permet un développement local autogéré, une démocratie économique et une transition vers une économie non extractive. » Coopération Jackson développe des projets dans l’agriculture urbaine, la restauration ou le recyclage. « Notre objectif est de mettre en place une révolution du quotidien qui mette un terme aux inégalités environnementales et sociales et transforme notre société. »

Aujourd’hui, Cooperation Jacskon, qui a généré une dizaine d’emplois et partiellement remporté les élections locales, fait partie d’une confédération américaine d’associations de terrain qui lutte pour la justice climatique : le Global Grassroots Justice Alliance (GGJA) se structure entre autre autour des principes de Jemez. Du nom d’une ville du Nouveau-Mexique, ces principes proposent un mode d’organisation démocratique qui ont été essentiels à l’action des populations amérindiennes, noires, latinos et d’autres minorités au sein du mouvement de justice climatique. Qu’il s’agisse des gaz de schiste, des OGM, du désinvestissement dans les énergies fossiles ou de la lutte contre les discriminations dont sont victimes les Noirs, Kali continue de mener le combat sur tous les fronts. Pour toutes les formes de justice.

Eros Sana

Photo : Kali Akuno à Sarcelles, en décembre 2015. Crédit Photo : Eros Sana - Collectif OEIL

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