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Débattre Discriminations

Contrôles au faciès : « Et si on refaisait à François Hollande le coup des étoiles ? »

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En 1979, l’exaspération contre les contrôles au faciès dans le métro parisien déclenche une réaction massive : à l’initiative d’associations antiracistes, des centaines de citoyennes et de citoyens arborent une étoile verte à cinq branches portant l’inscription « Halte aux contrôles d’identité racistes ». Même les syndicats de policiers y sont alors opposés, les jugeant totalement inefficaces. « Cette façon d’agir scandalise les citoyens en nombre croissant. Elle humilie inutilement ceux qui en sont l’objet », déclaraient-ils à l’époque. Aujourd’hui, le gouvernement de Manuel Valls les justifie dans une stupéfiante déclaration adressée à la Cour de cassation. Comment y résister ?

Condamné par la justice pour « faute lourde » en juin 2015 à la suite de contrôles policiers ciblés sur les Noirs et les Arabes comme on en voit chaque jour pour la honte de notre République, l’État décide de se pourvoir en cassation, contre l’avis exprès de sa ministre de la Justice qui est alors Mme Christiane Taubira.

L’argumentaire développé contre le jugement de la Cour d’appel est écrit dans le style ampoulé et confus de ceux qui préparent un coup fourré : « Les réquisitions du parquet entendaient que soient réalisés des contrôles d’identité pour rechercher et poursuivre, en particulier, les infractions à la législation sur les étrangers. La Cour d’appel ne pouvait alors dire que les services de police judiciaire avaient commis une faute lourde établie par le contrôle […] de la seule population dont il apparaissait qu’elle pouvait être étrangère, sans rechercher si ce contrôle n’était pas justifié par l’objet de la réquisition en exécution de laquelle il était réalisé. »

En clair, comme les Noirs et les Arabes n’ont pas le physique de bons Français, il est légitime de les considérer comme des immigrés présumés suspects d’infractions à la législation qui régit les étrangers. La déchéance de nationalité par anticipation ?

Ne pas banaliser la monstruosité nazie

Retour en 1979. Je suis alors tout jeune membre du secrétariat national du MRAP (Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples) et rédacteur en chef de son mensuel Droit et Liberté, né clandestinement durant l’occupation nazie. Les contrôles au faciès se multiplient avec la même justification qu’aujourd’hui, mais portés par Michel Poniatowski, ministre de l’Intérieur d’un gouvernement de droite, et auteur d’un ouvrage – L’avenir n’est écrit nulle part – qui dans son chapitre intitulé « Les Indo-européens et l’origine de la société occidentale » reprend sans trop de circonlocutions les mythes délétères de la suprématie blanche.

Avec quelques jeunes du mouvement, dont plusieurs ont le « faciès » qui ne convient pas, nous proposons de lancer une campagne de résistance : inviter les gens que cette discrimination omniprésente exaspère à porter et à diffuser un autocollant avec une étoile où est inscrit « Halte aux contrôles d’identité racistes ». Un vif débat s’engage dans le mouvement, qui compte plusieurs dirigeants issus de la Résistance juive laïque. L’allusion que les étoiles portent en elles dit quelque chose de la stigmatisation raciale et des engrenages qu’elle peut enclencher, mais elle ne doit pas pour autant banaliser la monstruosité nazie. Allusion, non pas confusion. L’étoile sera verte, à cinq branches, dument argumentée. Banco.

Une initiative soutenue par les syndicats de policiers

En quelques jours, de mystérieux autocollants constellent les murs du métro parisien, disséminés par les militants du mouvement. On y voit déjà l’étoile, mais encore aucune inscription. Curiosité perplexe des passants. Le 14 mars, une conférence de presse organisée sur les quais de la station Gare de Lyon du RER A dévoile l’objectif de cette constellation suburbaine. Elle est parrainée par tous les partis et syndicats de gauche, ainsi que par le député RPR de Paris Pierre Bas qui déclare : « Les honnêtes gens de ce pays sont humiliés et écœurés de ce qui se passe dans le métro ».

Les principaux syndicats de policiers (CFDT, CGT, CFTC, SGP) se sont joints à l’appel du MRAP. Leur communiqué est sans ambiguïté : « Les syndicats de police soussignés, indique le texte, se sont prononcés maintes fois contre la pratique de contrôles d’identité systématiques et injustifiés. Cette pratique, pour les besoins de la propagande officielle, s’est étendue de façon constante à l’encontre d’utilisateurs du métro dont le seul tort est d’être ‘basanés’. Cette façon d’agir scandalise les citoyens en nombre croissant. Elle humilie inutilement ceux qui en sont l’objet. Il n’apparaît pas par ailleurs qu’elle donne les résultats proclamés dans la nécessaire lutte contre la délinquance dans le métro ».

Des raisons de croire dans l’action politique

Les Églises catholique et protestante, représentées elles aussi, réclament pour leur part « que les droits de tout homme ne soient pas lettre morte, mais qu’ils soient appliqués dans toutes les réalités de la vie publique à Paris. » Dans les jours qui suivent, des centaines de citoyennes et de citoyens défilent au siège du MRAP pour se munir d’étoiles désormais marquées du slogan « Halte aux contrôles d’identité racistes ». On les voit partout. Sur la poitrine de centaines d’antiracistes. Sur les murs. Les victimes de ces contrôles n’ont pas de peine à lire dans cette insurrection pacifique la devise de la République : Liberté, Égalité, Fraternité.

Quelques jours plus tard, alors que je colle consciencieusement les étoiles vertes sur les publicités qui encombrent un interminable couloir de la station Bastille, je suis interpelé sans ménagement par les forces de l’ordre. C’est la nuit. On m’emmène au poste installé dans la station et qui donne sur le canal qui remonte vers la Villette. Un des policiers menace de m’y jeter. Pas trop crédible. Je discute avec lui. Il se trouve qu’il est membre d’un des syndicats qui a soutenu notre action. Les autres se marrent. La discussion prend de l’épaisseur. Un chef, inquiet de cette agitation subversive, donne l’ordre de me relâcher… Je puise dans cet incident des raisons de croire dans l’action politique.

J’ai voté François Hollande (au deuxième tour !). Son engagement de campagne n°30 disait : « Je lutterai contre le délit de faciès dans les contrôles d’identité par une procédure respectueuse des citoyens, et contre toute discrimination à l’embauche et au logement. Je combattrai en permanence le racisme et l’antisémitisme ». Et si on lui refaisait le coup des étoiles ?

Jean-Louis Sagot-Duvauroux

Ce texte a initialement été publié sur le blog de l’auteur et a été reproduit ici avec son autorisation.

Photo CC Collectif contre le contrôle au faciès

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