Projet fou

Construire un grand stade de rugby, mais pour quoi faire ?

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En froid avec le consortium gestionnaire du Stade de France, la Fédération française de rugby souhaite elle aussi construire son grand stade dépassant 80 000 places. La région parisienne connaît déjà une inflation de projets et de rénovations, notamment en vue de l’Euro 2016. L’utilité sociale de ce nouveau temple à 600 millions d’euros est loin d’être démontrée, surtout en période de crise. Enquête.

C’est un sujet très discret en pleine campagne présidentielle, mais qui resurgira dès la fin du mois de juin 2012. La Fédération française de rugby (FFR) souhaite construire son propre grand stade pour y faire jouer le XV tricolore. La fédération s’est lassée des tarifs de location très élevés que lui impose à chaque match le consortium Vinci-Bouygues, concessionnaire d’exploitation du Stade de France. Illustration des tensions actuelles : la FFR serait invitée par le consortium Vinci-Bouygues à payer deux loyers pour le prix d’un à cause du match France-Irlande du dernier Tournoi des six nations, initialement prévu le 11 février mais reporté au 4 mars pour raisons météo [1]. Une bagatelle de 425 000 euros HT pour la seule « part fixe ».

Selon la FFR, le coût de location total du stade pour chaque match de rugby atteint environ 1,3 million d’euros (part variable comprise), auquel s’ajoute 1,5 million d’euros de location d’espaces publicitaires. Des frais qui rogneraient au final plus des deux tiers de la recette de billetterie. Le double loyer subi pour France-Irlande est donc le dernier épisode d’un conflit croissant qui pourrait aboutir au divorce des deux parties dès 2013.

PS ou UMP, qui remportera l’essai ?

Le rugby français ambitionne ainsi de devenir propriétaire d’ici à 2017 de son propre écrin : un équipement de 82 000 places, doté d’un toit rétractable et d’une pelouse amovible. Coût estimé d’un tel chantier : 600 millions d’euros, « autofinancé » par la fédération, qui compte néanmoins sur les collectivités locales pour se porter garantes des 450 millions d’euros d’emprunt nécessaires… et financer en prime les aménagements locaux autour du stade. Dans ce budget prévisionnel, le projet de « naming » (un sponsor donne son nom à l’enceinte) demeure anecdotique, et ne devrait pas attirer plus de 5 millions d’euros.

Ces exigences financières pourraient sembler rédhibitoires pour les collectivités en période de crise budgétaire. C’est l’inverse qui se produit : dès 2011, neuf sites se sont précipités pour tenter de séduire la FFR. Après les premiers écrémages de la fédération, il n’en reste aujourd’hui plus que deux, qui doivent être départagés d’ici à deux mois lors d’un congrès de la fédération à La Baule les 29 et 30 juin. D’un côté, à 25 km au sud de Paris, Évry Centre-Essonne propose un terrain de 133 hectares en pleine campagne, sur l’emplacement de l’hippodrome de Ris-Orangis. Concurrent plus urbain et situé à seulement 6 km de la capitale, Thiais-Orly (Val-de-Marne) met en avant sa proximité avec l’aéroport et sa future connexion avec la ligne 14 du métro parisien. Le résultat de l’élection présidentielle pourrait peser puisque le maire UMP de Thiais, Richard Dell’Agnola, fait face à Manuel Valls, maire socialiste d’Évry promu directeur de la communication dans la campagne de François Hollande.

Déjà 700 millions pour rénover les stades existants

Problème : une fois mis de côté l’orgueil de la FFR et celui des élus locaux, quelle serait réellement l’utilité de ce nouveau grand stade pour le sport français ? À l’heure actuelle, la réponse est loin d’être satisfaisante, au point d’inquiéter jusqu’au ministre des Sports, David Douillet, qui tente depuis le début de l’année de réconcilier la FFR avec le Stade de France. Une piste envisagée serait d’ouvrir le capital du concessionnaire du stade de Saint-Denis à ses usagers, pour mieux défendre leurs intérêts ; mais la FFR ne semble désormais plus disposée à renoncer aux joies de la propriété privée. « Imaginez que vous payez un loyer important pour votre appartement, ce qui vous incite à déménager pour devenir propriétaire. Une fois que vous avez commencé à chercher, vous pensez vraiment que vous allez renoncer parce que votre propriétaire actuel revient sur ses conditions ? », glisse-t-on à la fédération.

Et pourtant. À l’échelle nationale, une telle enceinte peinerait à trouver sa place. La France souffre certes d’un parc de stades de football et de rugby vieillissants [2], mais l’organisation de l’Euro 2016 de football a déjà entraîné un vaste plan de modernisation ou de reconstruction des grands stades régionaux, avec notamment les nouveaux stades de Lille, de Lyon et de Bordeaux. Coût pour l’État et certaines collectivités : 700 millions d’euros [3].

Un Stade de France utilisé seulement 26 jours par an

Par ailleurs, le Stade de France, propriété de l’État (qui participe à son financement pour près de 10 millions d’euros annuels), souffre toujours de la fragilité de son modèle économique. Sans club résident, comptant sur à peine 26 événements par an, il tire plus d’un quart de son chiffre d’affaires des matches de rugby et serait sérieusement menacé par la concurrence d’un nouveau grand stade de taille équivalente. Depuis 1998, il n’a toujours pas trouvé sa juste place dans le sport de haut niveau français.

« Pour moi, le contexte économique est tout sauf favorable pour un financement public comme privé d’une telle envergure, confie à l’AFP l’économiste du sport Jean-François Bourg. Il y a une raréfaction de l’argent. En outre, le stade de la FFR, s’il voit le jour, va déstabiliser l’économie de toutes les autres enceintes de la région. » Car le Stade de France n’est pas le seul qui pourrait souffrir d’un nouveau temple de l’ovalie. En Île-de-France, les enceintes du Stade Français et du Racing 92 sont aussi en chantier : à Paris, Jean-Bouin a été démoli pour une reconstruction controversée sur fonds municipaux, évaluée entre 160 et 200 millions d’euros. Dans les Hauts-de-Seine, le Racing 92 prépare à Nanterre le grand complexe Arena : un stade de 32 000 places modulable en vaste salle de spectacles pouvant accueillir jusqu’à 40 000 personnes, pour un coût de 320 millions d’euros avancés sur fonds privés. C’est pour 2014.

Arena à Nanterre, Charléty à Paris… une offre pléthorique

Au final, une offre pléthorique pour le rugby francilien de haut niveau, qui peut encore être complétée par la vieille enceinte sous-employée de Charléty, et l’agrandissement prévu du Parc des Princes pour atteindre plus de 50 000 places. L’inflation régionale est patente, mais du côté des clubs comme de la FFR, chacun joue « perso », sans regarder au-delà de ses propres crampons. Des égoïsmes dupliqués par les collectivités territoriales, trop heureuses de l’opportunité de renforcer ainsi leur propre attractivité. Alors que se met en place le Grand Paris et son super métro, chacun cherche à conforter ses positions sur l’échiquier métropolitain de demain.

Ces stratégies individuelles exacerbent la concurrence et mettent en péril l’équilibre économique de chacun des équipements. Si le projet d’Arena à Nanterre tire son épingle du jeu en combinant notamment un club résident (Racing 92), la location de bureaux et un potentiel important dans les événements culturels (concerts), le projet de la FFR affiche nettement moins de certitudes : aucun club résident, et des perspectives limitées dans l’événementiel culturel, les grands stades étant beaucoup moins flexibles que les salles Arena pour organiser des spectacles.

Colère des riverains

Aménagement régional déséquilibré, utilité sociale douteuse, risques budgétaires élevés… L’inflation de stades de rugby inquiète aussi directement sur les territoires concernés : outre qu’ils dérogent fréquemment aux règles locales d’urbanisme (donnant l’impression que les élus jouent parfois de manière arbitraire avec les règles), ils impactent l’environnement et le cadre de vie local, entraînant de longues batailles juridiques. La reconstruction de Jean-Bouin a provoqué les foudres d’associations locales inquiètes pour la poursuite du sport scolaire dans le quartier. L’Arena 92 à Nanterre s’attire de son côté la colère de certains riverains qui préfèreraient accueillir des logements et éviter les impacts à la fois sur un jardin et sur les transports locaux. L’association Acri-Liberté vient ainsi de déposer un recours contentieux devant le tribunal administratif de Cergy avec l’ambition claire de faire annuler le permis de construire. Dans la même veine, l’extension du tournoi de tennis de Roland-Garros sur le jardin des serres d’Auteuil a déclenché à Paris une pétition d’opposition rassemblant plus de 45 000 signatures.

Conscient de ces risques, Évry défend pour sa candidature au grand stade FFR un dossier « rassurant » : comprendre sans voisins, limitant ainsi le risque de recours. La situation serait moins aisée pour Thiais-Orly, qui doit convaincre 17 propriétaires de libérer l’espace nécessaire. Mais le cœur du problème demeure : en l’absence de stratégie globale coordonnée, l’Île-de-France pourrait se transformer en cimetière « d’éléphants blancs », vastes équipements de rugby construits sans garanties pour l’avenir. Des paris inquiétants alors que les budgets publics pour le sport pour tous sont menacés.

« En période de crise économique durable, le sport business consomme toujours plus d’argent privé et public, alors que ces fonds devraient être utilisés à d’autres fins plus utiles au bien-être de la population et au service de l’intérêt général », déplore Jean-François Bourg. En vue de l’Euro 2016, sur le budget du Centre national pour le développement du sport (CNDS), 39,5 millions vont être prélevés chaque année de 2011 à 2014 pour financer dix projets de grands stades, soit 158 millions d’euros au total. Conséquence : 16,5 % de l’enveloppe globale du CNDS échappera au sport amateur.

Julien Bonnet

Photo de une : CC Groume

Photo : Le 31 mars 2012, le Stade français accueille le Stade Toulousain au Stade de France, pour la 22e journée du Top 14 / © Julien Bonnet

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