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Ces communicants qui redorent l’image des dictatures et des régimes répressifs auprès des Européens

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Une manifestation a été violemment réprimée, des opposants ont été torturés et des journalistes assassinés ? Pas de panique : des cabinets de relations publiques sont là pour défendre la réputation de tout régime répressif auprès des investisseurs et des opinions publiques européennes. Leurs prestations ? Placer interviews et tribunes dans les médias, changer les pages Wikipedia, ou recruter d’anciens premiers ministres européens pour vanter les mérites d’un président à vie ou d’un régime à poigne. La Russie, le Kazakhstan, le Bahreïn ou le Rwanda ont déjà fait appel, avec succès, à ces conseillers très spéciaux. Voici comment rendre une dictature presque sympathique, en dix leçons.

« Nous pouvons protéger votre réputation pour que vous puissiez exploiter les principaux marchés européens ». Tel est l’un des slogans promotionnels d’un cabinet de conseil, Gplus Europe, situé à Bruxelles, entre deux immeubles de la Commission européenne. En matière de protection de réputation, Gplus a du boulot. Le cabinet a été embauché par le Kremlin pour améliorer l’image de la Russie, en ces temps difficiles pour Vladimir Poutine, entre guerre civile ukrainienne et assassinat trouble de l’opposant Boris Nemtsov. Le cabinet a orchestré en avril 2014 l’envoi d’une lettre de Vladimir Poutine à la presse et aux gouvernements européens les menaçant d’interrompre son approvisionnement en gaz. La sécurité énergétique de l’Europe devrait-elle être sacrifiée au nom de la souveraineté territoriale de l’Ukraine ? « La Russie paie un énorme prix pour stabiliser l’économie de l’Ukraine et l’Union Européenne doit aussi prendre sa part », explique Gplus Europe.

La Russie n’est pas la seule à recourir à des cabinets de conseils pour redorer son image. C’est ce que décrypte un rapport très documenté de l’ONG Corporate Europe Observatory (CEO), publié fin janvier [1]. Il détaille l’activité de ces conseillers spéciaux en relations publiques. Leurs clients ? Des dictateurs et des gouvernements autoritaires accusés de bafouer la liberté d’expression, de réprimer les opposants, de truquer les élections ou de favoriser la corruption. Des autocrates qui cherchent à regagner une crédibilité perdue après avoir fait tirer sur la foule, soutenu des crimes de guerre ou emprisonné des journalistes. Une sale réputation qu’il s’agit de faire oublier pour pouvoir accéder aux « principaux marchés européens », à ses investissements, à ses accords commerciaux et à ses contrats.

Fini le rôle autrefois essentiel des ambassades : désormais, la diplomatie s’externalise aux cabinets de conseil. Ce sont d’honorables sociétés de relations publiques françaises [2], britanniques, belges ou allemandes. Ces spécialistes de la « com » acceptent d’arranger l’image souvent bien laide de ces États. « Ces régimes peuvent largement dépenser dix à cinquante fois plus que les organisations des droits de l’homme, sur chacune de leur campagne, indique Andrew Stroehlein, d’Human Rights Watch. Ironiquement, cela coûterait en fait moins cher à ces régimes et ce serait plus efficace de seulement relâcher les prisonniers politiques plutôt que de payer des entreprises à travers l’Europe afin d’obtenir des rencontres, des couvertures médiatiques et de l’influence, de tenter de blanchir les réputations des dictateurs. Mais c’est le propre de l’autoritarisme. » Ils offrent une palette de services, de quelques dizaines de milliers d’euros à plusieurs millions. Voici, en dix leçons, comment un régime répressif peut redorer son image auprès de la communauté européenne.

Leçon n°1 : Créer un groupe d’amis influents

Comment éviter d’être taxé d’autoritarisme et garder le soutien financier et politique de la communauté internationale ? Vingt ans après le génocide (qui a fait au moins 800 000 morts, en 1994), le Rwanda fait régulièrement l’objet de critiques sur le non-respect des droits de l’homme. Répression et assassinats d’opposants, restriction de la liberté d’expression, soutien à la milice M23 qui sévit en République démocratique du Congo, accusée de viols et d’exécutions sommaires : le président du Rwanda, Paul Kagamé, est désormais en première en ligne. Autrefois auréolé de sa lutte contre l’ancien pouvoir rwandais génocidaire, Paul Kagamé cherche à faire oublier le présent.

Kagamé serait un « visionnaire » et le Rwanda un « pôle de stabilité » dans la région des grands lacs si tourmentée. « Des sanctions seraient contre-productives ». Ces arguments sont mis en avant par Louis Michel, un ancien commissaire européen, fondateur des Amis du Rwanda. Ce groupe de députés européens a été lancé en 2010, deux mois après la publication d’un rapport de l’ONU accusant le Rwanda de crimes de guerre [3]. Les Amis du Rwanda ne s’en cachent pas : leur objectif est de « soutenir, renforcer et promouvoir les intérêts du Rwanda auprès des nombreuses institutions de l’Union européenne ». Les moyens semblent traditionnels : distiller des éléments de langages, montrer les progrès plutôt que les problèmes. Mais certains déploient des techniques moins classiques.

Leçon n°2 : Se payer des trolls pour pourrir blogs et articles critiques

Un « site d’attaque » pour défendre l’État rwandais. Telle est l’initiative du cabinet anglais BTP Advisers. Son directeur, Mark Pursey, enregistré à son insu, a ainsi expliqué en 2012 le principe de ce site que sa société a conçu [4]. Il s’agit d’une page Internet qui dénonce les opposants au président Kagamé. Autre possibilité mise en avant par les spins doctors aux journalistes se faisant passer pour des clients potentiels : proposer à des contributeurs rémunérés de commenter négativement tous les articles un peu critiques publiés sur les clients du cabinet de conseil. En langue d’internautes et d’aficionados des forums, on appelle cela des trolls. Dans cet entretien, Pursey reconnaît avoir été rémunéré pour améliorer l’image du gouvernement rwandais, dont il admet qu’il est controversé. Un travail essentiel pour que le Rwanda continue à bénéficier largement des bailleurs de fonds internationaux. En septembre 2014, l’Union européenne a annoncé avoir versé 460 millions d’euros au Rwanda pour améliorer son agriculture et son secteur de l’énergie [5].

Leçon n°3 : « Corriger les mauvaises les informations » des ONG

Que ces organisations non gouvernementales sont ennuyeuses ! Avec leurs missions de terrains, leurs rapports, les déloyaux témoignages de citoyens plaintifs qu’elles relaient ! Quand la pression de la société civile devient trop forte, les cabinets de conseils suggèrent un changement d’angle. Il faut mettre en avant une autre facette du client, plus glorieuse. Le britannique Racepoint a organisé un événement à l’ambassade du Rwanda, à Londres, avec un faux village de cabanes traditionnelles, où les journalistes étaient invités à s’asseoir. On y présentait un Rwanda idyllique, le pays des mille collines avec ses gorilles, ses cultures de café et de thé, ses vallées propices au tourisme et à l’investissement.

Racepoint a aussi aidé le Rwanda en « plaçant » des interviews de Kagamé et de ses ministres dans de grands médias internationaux, sur le sujet des droits de l’homme. « Éduquer et corriger les mauvaises sources et les informations incorrectes perpétrées par certains groupes d’expatriés et d’ONG » : tel est le but recherché, selon Racepoint. Peu importe que les témoignages d’expatriés, approchés par le régime afin d’assassiner des opposants, se multiplient [6], que les émissions de la BBC y ont été censurées et qu’un journaliste vient d’être condamné à 25 ans de prison.

Leçon n°4 : Valoriser sa mansuétude envers les opposants réprimés

Tous ces services ont un coût. Que les États n’hésitent pas à payer. A une condition : obtenir un retour sur investissement. C’est le pari fait par le Bahreïn. Depuis 2011, cette île du Golfe persique aurait dépensé 32,5 millions d’euros pour améliorer son image. Le royaume en a besoin. Ses forces de l’ordre sont accusées d’avoir tué au moins une centaine de manifestants lors du printemps arabe local en 2011. D’après le journal Orient XXI, des grenades lacrymogènes d’origine française auraient été utilisées. Quatre ans après les soulèvements, la répression se poursuivrait. Dans ces conditions, comment rester un territoire attractif pour les investisseurs ? Confrontée au soulèvement pacifique, la monarchie décide de faire appel à Bell Pottinger, une entreprise basée à Londres. Face aux critiques, la firme affirme qu’elle se concentre uniquement sur le « développement économique ». Uniquement ?

Alors que les manifestations se multiplient, au printemps 2011, Bell Pottinger met en place un centre de médias au Bahreïn, pour aider les journalistes qui couvrent la révolte et la répression. Il envoie même régulièrement des courriels à la presse pour relayer... la position du gouvernement. L’un de ces communiqués met en avant l’empressement des autorités à accueillir les blessés dans les hôpitaux. En réalité, les médecins et les infirmiers qui viennent en aide aux manifestants blessés sont arrêtés. Certains sont torturés. Mais cet aspect ne fait pas partie de la prestation de communication.

Leçon n°5 : Acheter des services de surveillance

Au Bahreïn, une autre entreprise entre en jeu, britannique elle aussi. Pour 104 000 euros, Protection Group International a mis en place un système d’analyse des médias internationaux. A priori, c’est cher payé. Mais c’est sans compter sur une option, moins avouable, que l’on découvre sur la description de la technologie développée par l’entreprise : « Les agences de sécurité peuvent appliquer cette capacité [de collecte des informations sur Internet] à leurs efforts de détection et de suivi des activités des insurgés (…). » Comme un air de ressemblance avec le système de surveillance vendu par l’entreprise française Amesys, à la Libye de Kadhafi [7].

Leçon n°6 : Modifier les pages Wikipedia de son beau pays

L’image du pays véhiculée sur Internet est scrutée... et modelée. Le Kazakhstan, un État d’Asie centrale riche en pétrole, réprime et torture ses opposants, interdit des partis politiques, ferme des médias, écrase des mobilisations sociales ? Les entreprises Portland, à Londres, et Media Consulta, à Berlin, modifient à plusieurs reprises les pages Wikipedia du Kazakhstan et de son président à vie, Nursultan Nazarbayev. Car l’encyclopédie en ligne est l’un des dix sites Internet les plus fréquentés au monde. Ses pages sont bien plus stratégiques que tous les sites de promotion possibles. Manque de chance, Wikipedia enregistre l’adresse IP (la trace que laisse chaque ordinateur lors d’une visite en ligne) de l’auteur de chaque modification. Les deux firmes sont vite repérées par les journalistes du site d’information EurasiaNet.org.

Autre action : pour le 20ème anniversaire de son indépendance de l’URSS, en 2011, Portland réalise pour le Kazakhstan une belle infographie. On peut y admirer l’incroyable trajectoire de ce pays, son développement économique, ses élections (son président est réélu depuis 1991 avec plus de 90% des votes !), ses années de paix et de création. Le jour où l’infographie est publiée, quinze manifestants non armés sont tués par les militaires.

Leçon n°7 : Se payer les services de Tony Blair ou de Gerhard Schröder

Si tout cela ne suffit pas, une dictature qui en a les moyens peut toujours se payer les services d’anciens premiers ministres européens, avec une image de réformateur si possible. Pour réussir ses opérations de séduction, l’État d’Asie centrale engage les services de Tony Blair, à partir de 2011 et jusqu’en 2013. Son objectif officieux, contre un chèque de plusieurs millions d’euros : « Polir l’image internationale de Nazarbayev ». Parmi ses actions, l’ancien premier ministre britannique fournit des conseils pour séduire les médias occidentaux, et offre des éléments de discours pour une conférence du président kazakh devant l’Université de Cambridge [8]. Ses services ont-ils été à la hauteur ? Malgré ses piètres résultats en matière de droits de l’homme, le Kazakhstan a signé un accord de partenariat et de coopération avec l’Union Européenne, en octobre 2014. Il a aussi intégré le Conseil des droits de l’homme des Nations Unies en 2012.

Autour de Tony Blair, qui est également très proche du président rwandais, s’est aussi constitué un Groupe de conseil international. Un « véritable club d’anciens premiers ministres », note le CEO. On retrouve notamment l’italien Romano Prodi, l’allemand Gerhard Schröder, l’ex-président polonais Aleksander Kwasniewsky, l’ancien ministre espagnol des Affaires étrangères Marcelino Oreja Aguirre. Ces personnalités se rencontrent à plusieurs reprises dans la capitale, Astana. Dans la foulée, des contrats sont signés comme la construction d’une ligne de train à grande vitesse pour une entreprise espagnole ou encore de nouveaux forages pétroliers pour des italiens.

Leçon n°8 : Créer un think tank soi-disant indépendant

Quand il n’invite pas d’éminentes personnalités politiques, le Kazakhstan s’installe à Bruxelles. En novembre 2014, il crée le Conseil eurasien sur les affaires étrangères (Eurasian Council on Foreign Affairs). Officiellement, le think tank est indépendant. Dans la pratique, c’est le ministère des Affaires étrangères kazakh qui le finance [9]. Ce qui explique certainement la place occupée par le Kazakhstan sur le site Internet du think tank, par rapport aux quatre autres États d’Asie centrale censés en faire partie. A l’intérieur du Conseil eurasien sur les affaires étrangères, on retrouve des membres du parlement européen, l’ancien secrétaire d’état aux affaires étrangères britannique Peter Lilley – et accessoirement actionnaire de l’entreprise pétrolière Tethys Petroleum présente au Kazakhstan –, l’ancien Premier ministre espagnol José Maria Aznar ou d’anciens présidents d’Europe centrale.

La Russie de Vladimir Poutine fait aussi appel à cette pratique. A Paris, c’est l’Institut pour la démocratie et la coopération qui est chargé de relayer la voix du Kremlin. Un think tank situé à deux pas de Matignon, créé en 2008 par l’administration de Poutine et critiqué pour ses liens avec l’extrême droite française. Sa vocation est notamment de « participer au débat sur la relation entre la souveraineté des États et les droits de l’homme ». Ses statuts déposés en préfecture entendent « promouvoir les études visant à lutter contre la xénophobie, le racisme et le terrorisme »... « Il s’agissait de répondre aux critiques faites par l’Occident contre la Russie pour son respect des droits de l’homme, explique au journal Slate Tatiana Kastoueva-Jean, chercheuse à l’Institut français des relations internationales (Ifri). L’institut cherche en retour à pointer les entorses aux droits de l’homme pratiquées par les Occidentaux [10] ». Un relaie bien utile aujourd’hui alors que les troupes russes sont impliquées la guerre civile ukrainienne.

Leçon n°9 : Abreuver les médias internationaux de tribunes présidentielles

En cas d’obstacles toujours insurmontables, le Kazakhstan fait aussi appel au cabinet BGR Gabara, basé à Bruxelles. Un mois de travail en 2010, facturé 45 000 dollars. Son rôle, c’est Ivo Ilic Gabara, le fondateur du cabinet, qui l’explique lui-même. Piégé par le Bureau du journalisme d’investigation, il affirme que son entreprise est parvenue à une exposition médiatique phénoménale du Kazakhstan pendant sa présidence de l’OSCE (Organisation européenne de la sécurité et de la coopération), en fournissant au média « un flux constant d’informations sur ce que le pays était en train de faire pour s’améliorer ».

Il ajoute : « Toutes les tribunes que vous lisez (dans les médias internationaux) sur le Kazakhstan, signées par Nazarbayev, par le ministre des affaires étrangères, l’ambassadeur auprès de l’Union européenne, l’ambassadeur à Washington, c’est de notre fait, notre travail. » [11]

Leçon n°10 : Faire confiance aux dirigeants européens pour tout pardonner

Le gaz, le pétrole, l’uranium et l’or du sous-sol kazakh attirent. Tandis que les liens commerciaux se tissent, les droits humains passent au second plan. L’Union européenne est le principal partenaire commerciale du Kazakhstan. Après avoir signé un accord de libre-échange, en octobre 2014, elle le soutient dans son accession à l’Organisation mondiale du commerce. « La situation des droits de l’homme dans mon pays s’est significativement détériorée depuis que les négociations pour un partenariat renforcé ont commencé en 2011, explique Yevgeniy Zhovtis, président du Bureau international kazakh pour les droits de l’homme. Pendant ce temps, l’Union européenne semble avoir oublié ses promesses de lier des relations renforcées au respect des droits de l’homme. » Les cabinets de relations publiques auraient-ils atteint leurs objectifs [12] ?

Simon Gouin

Photos :
- Une / CC Alexandre Prévot
- Mobilisation contre président rwandais, à New York, le 20 septembre 2010- CC Sampol, Carrero
- Bahreïn, février 2011, CC Mahmood Al-Yousif

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