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Biodiversité

Comment les multinationales font main basse sur la reproduction animale

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Un taureau capable de produire plus d’un million de descendants, cinq races d’animaux qui dominent l’élevage mondial de vaches, cochons, poules, chèvres et moutons… Les industriels ont pris le contrôle de la sélection génétique des animaux de ferme. Basta ! s’est plongé dans ce secteur, où se joue une guerre industrielle similaire à celle que connaît le marché de la semence végétale. La recherche de rentabilité immédiate aboutit aujourd’hui à une érosion terrifiante de la biodiversité animale. Alors que les problèmes sanitaires se multiplient, des éleveurs, des associations et des chercheurs s’organisent pour préserver la diversité des animaux d’élevage et préserver des espèces qui ne soient pas standardisées.

Une race d’animal d’élevage sur cinq est menacée d’extinction. L’alerte a été lancée dès 2008 par la FAO, l’organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture [1]. Sur les 6 300 races d’animaux domestiques, 1 350 sont menacées d’extinction ou ont déjà disparu. Leur remplacement se fait au profit d’un nombre restreint de races d’élevage sélectionnées, la plupart du temps, pour leur productivité. Une douzaine d’espèces animales fourniraient à elles seules 90 % des protéines d’origine animales consommées dans le monde [2]. En creux se profile une course au contrôle de la génétique animale par une poignée d’acteurs économiques, sur fond d’agriculture industrielle.

Les critères de cette sélection génétique ? Grandir et grossir vite, produire beaucoup de lait, de viande ou d’œufs. « Les entreprises d’élevage se sont concentrées sur la maximisation de la production et les aspects commerciaux utiles, comme la croissance rapide, l’efficacité de la conversion alimentaire et des rendements élevés, souligne l’Atlas de la viande publié en 2014 par la fondation Heinrich-Böll-Stiftung Berlin, les Amis de la Terre Europe et Arc 2020. Il en résulte des races génétiquement uniformes à haut rendement qui, pour survivre, nécessitent des aliments riches en protéines, des produits pharmaceutiques coûteux et des bâtiments à température contrôlée. » Bien loin du profil des races d’animaux autochtones, présentes depuis des siècles en Afrique, en Asie, en Amérique latine ou en Europe et plus aptes à résister aux conditions et à la géographie locales.

Cinq races dominantes, une poignée de sélectionneurs

L’élevage mondial se trouve aujourd’hui dominé par cinq races, toutes venues d’Europe et d’Amérique du Nord [3]. La vache laitière Prim’Holstein d’abord : d’origine néerlando-germano-américaine, elle est présente dans 128 pays et fournit les deux tiers de la production de lait dans le monde. « Ce sont des vaches qui ont été soigneusement sélectionnées d’après quelques critères très clairs : maximiser la quantité de lait qu’elles produisent et sa teneur en matières grasses, et faire en sorte que l’assimilation de leur alimentation soit le plus efficace possible », explique Susanne Gura, spécialiste de la biodiversité agricole [4]. Le porc Large White ensuite : présent dans 117 pays et d’origine anglaise, il pèse un tiers de l’approvisionnement mondial en porcs dans le monde. Dans ce top cinq figurent également les chèvres suisses Saanen (81 pays), les moutons espagnols Mérinos (60 pays) et les poules pondeuses Leghorn blanche, d’origine italienne, élevées partout dans le monde.

Parallèlement à cette réduction drastique de la diversité animale, une poignée de géants industriels influencent la génétique, comme le rappelle l’organisation indépendante britannique Econexus, qui regroupe des scientifiques et des citoyens [5]. Le leader du secteur, le britannique Genus, s’est constitué en 2005 à partir des deux plus importantes entreprises de sélection porcine et bovine du monde. Le groupe allemand Eric Wesjohann (EW Gruppe) est le leader mondial de la génétique dans le domaine des poules pondeuses, des poulets et des dindes avec le néerlandais Hendrix Genetics (dont la société Sofipotréol, dirigée par Xavier Beulin, également président de la FNSEA, est actionnaire). Un groupe français, Grimaud, s’est engouffré dans le secteur : il est aujourd’hui le deuxième sélectionneur de volailles et détient des filiales dans la sélection de lapins et de crevettes. L’autre grand décideur de ce que nous mangeons est la société américaine Tyson Foods Inc., le plus grand transformateur de viande qui, via sa filiale Cobb-Vantress, contrôle la génétique des poulets de chair.

L’obsolescence programmée des hybrides de poulets

Après vingt ans de rachats et de fusions des entreprises du secteur, la concentration est sans précédent, en particulier dans la volaille. « Deux firmes contrôlent la production d’œufs, les deux autres, le marché de chair », alertent l’eurodéputé José Bové et le journaliste Gilles Luneau dans leur livre L’alimentation en otage [6]. Cette mainmise des multinationales tient à une innovation clé : l’introduction du poulet hybride, dans les années 40 par Henry Wallace, alors vice-président des États-Unis [7]. Le croisement de deux lignées sélectionnées de poules augmentent leur productivité. Problème : cette amélioration génétique ne survit que pendant une seule génération. « L’éleveur est obligé de racheter des poussins à chaque fin de cycle de production, expliquent Gilles Luneau et José Bové. Ce cycle s’accélère parce que les poulets “de chair” arrivent à maturité plus vite, et parce que les pondeuses, usées par la cadence, ne vivent pas aussi longtemps que leurs ancêtres rustiques. » Une innovation qui s’est étendue aux dindes, canards, porcs, saumons, crevettes, etc.

Mais cette course au rendement a un prix. Dans un système qui cloisonne la production d’œufs et de poulets de chair, les poussins mâles des pondeuses sont de trop. Environ 50 millions de poussins mâles sont tués chaque année en France, à leur naissance. Cette sélection intensive affecte le bien-être animal sur d’autres plans. C’est ce qu’a pu constater Christian Drouin, éleveur en Vendée. Sous pression financière, il s’est lancé, à la fin des années 90, dans l’élevage de volailles industrielles. « Je n’imaginais pas les problèmes sanitaires que cela allait engendrer, avec des animaux qui ne tiennent pas sur leurs pattes du fait d’une croissance trop rapide », confie-t-il. Comme la chair se développe beaucoup plus vite que le squelette, les poulets d’engraissement ploient sous le poids de leur propre corps... Au bout de un an, la souffrance morale combinée à l’absence de résultat amèneront cet éleveur à abandonner ce système industriel et à se tourner vers les volailles certifiées.

Pauvreté génétique animale, richesse des labos pharmaceutiques

En mars dernier, la société ABS® Global Inc., filiale de Genus et leader de la génétique bovine, a carrément publié une nécrologie de son taureau vedette, baptisé « 29HO12209 Picston SHOTTLE » [8]... Derrière ce nom, un taureau reproducteur dont la semence a engendré plus de 1,17 million de descendants ! ABS® salue ce géniteur dont « les 100 000 filles ont produit plus de 2 milliards de litres de lait »... et qui a surtout largement contribué à la bonne santé financière de la firme. Mais l’insémination artificielle a son revers : l’homogénéité génétique. « Les gènes de millions de bovins et de porcins correspondent désormais à moins de cent animaux. Pour les volailles, ce ne sont plus qu’une vingtaine. Génétiquement, les animaux se ressemblent de plus en plus », pointe le rapport Agropoly. Ingénieure agronome, Julie Bessin s’est aussi penchée sur la diminution de la variabilité génétique au sein d’une même race. Chez la vache montbéliarde, il est très rare qu’une génisse n’ait pas le même grand-père, illustre-t-elle [9].

Cette industrialisation et cette homogénéisation a considérablement augmenté le risque de maladies animales infectieuses. Ce qui bénéficie directement au secteur pharmaceutique. La lutte contre les épizooties représente environ 17 % du chiffre d’affaires de l’industrie de l’élevage, selon le rapport Agropoly. En Allemagne, deux tiers des antibiotiques vendus sont utilisés pour l’élevage. Aux États-Unis, les antibiotiques sont autorisés pour stimuler la croissance : les animaux en consomment huit fois plus que les hôpitaux ! En retour, on assiste à une recrudescence de bactéries résistantes, avec leur lot d’infections indifférentes aux médicaments. C’est d’ailleurs la France qui détient le record de résistance aux antibiotiques en Europe [10].

Mobilisations contre le brevetage des gènes

« Cette “révolution génétique” carbure au rêve de modification génétique animale sur toutes les espèces prometteuses du marché », alertent Gilles Luneau et José Bové. Qui citent, dans la galerie des animaux à l’ADN bricolé, un poulet israélien sans plumes pour résister à la chaleur ou un cochon japonais avec un gène d’épinard pour faire moins de lard... En novembre 2015, en dépit des contestations de deux millions d’Américains, un premier animal génétiquement modifié a été autorisé à la consommation humaine : le saumon AquAdvantage, modifié avec un gène d’un autre saumon pour grandir deux fois plus vite.

Ces droits de propriété intellectuelle déposés sur les animaux ou leurs gènes renforcent le contrôle de la reproduction du cheptel. Et menacent la survie de millions de petits exploitants agricoles, de pêcheurs et d’éleveurs. La vache Prim’Holstein est par exemple sur le point de détrôner le Watusi en Ouganda, un bovin à longues cornes, beaucoup plus résistant aux sécheresses. « Dans un monde qui fait face au changement climatique, des races résistantes à la sécheresse, à l’extrême chaleur ou aux maladies tropicales sont, en tant que ressources de matériel génétique unique pour les programmes de reproduction, d’une importance potentielle majeure », rappellent les auteurs de l’Atlas de la viande. En 2007, 109 pays ont signé la Déclaration d’Interlaken sur les ressources zoogénétiques. Cette déclaration confirme leur engagement à utiliser la biodiversité du monde animal pour promouvoir la sécurité alimentaire mondiale, et la rendre disponible aux générations futures.

Paysans, associations et chercheurs s’organisent pour préserver des races

« La diversité des races, issue du travail de générations de paysans, est une condition essentielle à l’adaptabilité de nos systèmes d’élevage face aux enjeux des générations futures », rappelle la chercheuse Julie Bessin. En France, des chercheurs ont pris conscience assez tôt de l’enjeu que constituait cette diversité. Des actions de conservation des races animales ont très vite été mises en place. Dans le même temps, des éleveurs, installés en zone de montagne ou dans des climats rudes, se sont rendu compte que le schéma de sélection dominant proposé par les multinationales du secteur n’était pas compatible avec leurs pratiques [11].

C’est le cas de Florent Mercier, un éleveur du Maine-et-Loire, qui a opté pour la Brune Originale, une race de vache issue d’une sélection menée par des paysans en Suisse. « Ici, régulièrement, il y a des sécheresses d’été, un long hivernage au foin, sans ensilage. Par chance, en Suisse, cinq cents éleveurs ont refusé, dès le départ, l’importation de génétique américaine et ont su garder le système d’échange de taureaux et les nombreux concours locaux », explique-t-il. Cette race de vache se révèle capable de s’adapter à différents milieux, allant des alpages à l’herbe pauvre jusqu’aux élevages de plaines très fertiles. L’enjeu pour ces éleveurs : regagner leur autonomie vis à vis du système d’élevage industriel. Près de 70 initiatives pour la conservation de la biodiversité animale domestique sont recensées en France [12]. Autant de graines de résistance à l’homogénéité promue par les géants de la sélection animale et à l’appauvrissement général.

@Sophie_Chapelle

Photo de une : CC Steve Arnold

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