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Pourquoi les étudiants britanniques croulent sous les dettes

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À peine majeurs et déjà rançonnés. Cibles des politiques d’austérité des conservateurs, les étudiants britanniques paient l’éducation supérieure publique « la plus chère du monde industrialisé ». De Londres à Newcastle, le prix maximal par année d’étude est devenu la norme : 9 000 livres, soit 12 300 euros. Ainsi les dettes amassées par les jeunes anglais comptent-elles désormais parmi les plus élevées au monde. Le Premier ministre David Cameron a créé une génération d’endettés à vie, et une bombe financière à retardement supplémentaire.

Pour peu qu’on ait déjà parcouru les villes délabrées du nord de l’Angleterre, force est de reconnaître que le campus universitaire de Manchester en jette. Bâtiments flambant neufs, délaissant crânement le style local de la brique rouge, pelouses soigneusement entretenues, poubelles de recyclage multicolores, allées propres comme au premier jour. Le clou du spectacle : des arbres. On aurait presque envie de s’y arrêter.

Dans la deuxième conurbation d’Angleterre, vermoulue par trente ans de thatchérisme, et distinguée pour ses niveaux de pollution effarants, une telle insolence éveille les soupçons. C’est d’autant plus étonnant qu’au royaume du radicalisme néolibéral, tout ce qui relève du secteur public est peu ou prou destiné à une lente agonie par strangulation budgétaire. Les universités anglaises auraient-elles échappé à l’orthodoxie comptable de Westminster ? À la brûlante question du passant circonspect, un fragment de réponse jaillit avec les cheveux roses d’Emma [1], au moment où elle sort de la bibliothèque et dégaine sa cigarette.

21 ans et… 37 000 euros de dette

21 ans et… 27 000 livres (37 000 euros) de dette. « Je viens d’une famille working class (ouvrière)  : l’argent, c’est stressant », assure-t-elle, l’air blasé, avec un fort accent du Nord. En troisième année de sociologie, elle a dû, comme la plupart des étudiants anglais, débourser 9 000 livres (12 300 euros) en frais d’inscription. Trois fois plus qu’il y a cinq ans. L’emprunt étudiant qu’Emma a souscrit auprès de l’État, et auquel elle préfère ne « pas trop penser », devra être remboursé une fois qu’elle aura rejoint la vie active et qu’elle gagnera plus de 21 000 livres (29 000 euros) par an.

« À eux deux, mes parents gagnent environ 30 000 livres par an, précise-t-elle, ils ont dû faire des sacrifices pour que je puisse étudier. Moi, je dois me concentrer sur comment me maintenir à flot, sur mon job à temps partiel et sur combien je dépense chaque jour, plutôt que sur mes études. Mais je ne me plains pas, j’ai une amie qui fait des remplacements de douze heures, la nuit, et qui a complètement abandonné sa vie sociale. » Pendant ce temps, la directrice de l’université de Manchester, Nancy Rothwell, reçoit un salaire annuel de 251 000 livres, soit l’équivalent de 29 000 euros par mois [2]. C’est d’ailleurs trois fois plus qu’un député britannique, ou qu’un président d’université française, prime comprise.

Les frais d’inscription « les plus élevés du monde industrialisé »

En 2010, la coalition conservatrice de David Cameron inaugure sa croisade en faveur de l’austérité, en revoyant de fond en comble le système de financement des universités anglaises. Pendant que les frais d’inscription – qui alimentent les caisses de ces dernières – triplent, passant de 3 000 à 9 000 livres maximum par an, l’augmentation des prêts étudiants garantis par l’État permet, par un tour de passe-passe comptable, d’alléger les comptes publics. Avant cela, les universités étaient directement financées par l’État.

Selon ses promoteurs, le système garantit plus de « choix », « moins de bureaucratie » et dégagerait un milliard de livres d’économies par an. Et qu’importe si, toujours en 2010, des manifestations monstres avaient alors secoué le royaume pendant plusieurs semaines, culminant avec l’occupation des bureaux du Parti conservateur. En novembre dernier, un rapport de l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE) révèle que les universités anglaises facturent les droits « les plus élevés du monde industrialisé », dépassant pour la première fois ceux des universités états-uniennes.

Les bourses des étudiants modestes supprimées en 2016

Le budget des conservateurs dévoilé cet été recèle de nouvelles surprises. Le ministre des Finances, George Osborne, décide de supprimer les bourses à destination des étudiants modestes dès l’année prochaine. Motif : « Trop chères. » D’une valeur maximale de 3 387 livres par an (environ 4 600 euros), leur suppression affecte un demi-million d’étudiants anglais ! Le chancelier de l’Échiquier a décidé de les remplacer par… des emprunts étudiants, également remboursables une fois atteints 21 000 livres de revenus annuels. En outre, les universités faisant la preuve d’un « enseignement de haute qualité » pourront bientôt indexer le montant de leurs frais d’inscription sur l’inflation, dépassant ainsi les 9 000 livres par an.

« Le gouvernement a fait beaucoup d’efforts pour que les étudiants se comportent comme des consommateurs, et qu’il soient considérés comme tels, explique Stefan Collini, professeur à l’université de Cambridge et auteur critique de la privatisation de l’éducation supérieure. De plus en plus d’universités ont recours au marketing, à la publicité, et il y a un sens accru de la compétition des unes contre les autres. Incontestablement, elles sont aussi devenues beaucoup plus bureaucratiques. C’est en partie dû au fait qu’il y a plus de surveillance et d’indicateurs de performance à mesurer. Tandis que les universités sont devenues très efficaces pour faire des rapports sur ce que le gouvernement demande de contrôler, elles sont devenues beaucoup moins efficaces pour enseigner et faire de la recherche. »

Emprunts étudiants : l’équivalent du budget des retraites

Ces frais d’inscription, « je les vois comme un investissement pour un emploi sûr, confie Mark, en troisième année de chirurgie dentaire à Manchester. Si tout se passe bien, je devrais pouvoir rembourser mes dettes assez rapidement, une fois diplômé. » En France, à peine 7 % des jeunes s’endettent pour leurs études [3]. Outre-Manche, près de 80 % des leurs camarades anglais ont recours aux prêts étudiants [4]. Cette année, la dette moyenne d’un nouveau diplômé, après trois ans à l’université, s’élève à 44 000 livres (63 000 euros), soit le prix d’une berline de luxe. L’Institut for Fiscal Studies prévoit même que la plupart des emprunteurs rembourseront encore à l’âge de 50 ans ! Les conservateurs ont créé une génération d’endettés à vie.

Avec 10 milliards de livres octroyés chaque année, l’accumulation des emprunts étudiants atteint des niveaux colossaux : le gouvernement prévoit que la dette en cours dépassera les 100 milliards de livres (138 milliards d’euros) d’ici 2018 [5], soit l’équivalent du budget des retraites en 2014[Le budget des retraites s’est élevé à 103 milliards de livres pour l’année comptable 2013-2014].

Bombe financière à retardement

Le remboursement des prêts est effectué automatiquement par les employeurs dès que les étudiants, devenus salariés, gagnent 21 000 livres de salaire : à partir de ce niveau de revenus, une taxe de 9 % est prélevée et versée à la Compagnie des prêts étudiants (Student Loans Company) – l’entreprise publique qui gère tous les emprunts étudiants. Ce prélèvement s’arrête au bout de 30 ans, même si l’emprunt n’a été que partiellement remboursé. Ainsi, la comptabilité des conservateurs pourrait rapidement se transformer en bombe à retardement : 45 % des emprunts pourraient ne pas être remboursés en intégralité, selon les estimations.

Or d’après les calculs du ministère des Finances, si la proportion des emprunts non remboursés dépasse 48,6 %, le dispositif des conservateurs deviendra plus coûteux pour l’État britannique que le système des frais d’inscription – moins élevés – qu’il a remplacé. « Ce n’est pas tellement surprenant, assure Hope Worsdale, membre de la Campagne nationale contre les frais et les coupes budgétaires (NCAFC, ce nouveau mode de financement n’est pas tant une tentative d’équilibrer les comptes de l’État, mais plutôt une attaque idéologique contre l’institution publique. »

Spirale mortifère du surendettement

Si les emprunts représentent déjà une pression considérable pour les étudiants, les établissements financiers n’ont pas tardé à flairer la bonne affaire. Et à proposer des payday loans, des prêts de très court terme et facturés à des taux d’intérêt effarants. Ils sont vendus par des entreprises prédatrices, florissantes sur Internet, qui n’hésitent ni à envoyer de fausses lettres légales à des clients en difficulté de remboursement ni à tromper délibérément les personnes les plus vulnérables. Cette année, on estime que 30 000 étudiants britanniques y ont eu recours. Avec PiggyBank par exemple, il est possible d’emprunter 300 livres pour rembourser... 582 livres au bout de six mois.

« Depuis 2012, l’industrie des payday loans a crû extrêmement vite, explique Carl Packman, membre du Centre de recherche sur les politiques économiques (PERC) de l’université de Goldsmith. Les étudiants sont une cible importante. Ces entreprises font beaucoup de publicité et ils peuvent octroyer des prêts facilement, sans beaucoup de contrôle au préalable. Pour un étudiant, c’est assez attirant : c’est en ligne, rapide et il n’y a pas besoin de s’entretenir avec un conseiller bancaire au préalable. Ce qui est d’autant plus troublant, c’est qu’entre 2013 et 2014, le nombre de jeunes entre 17 et 24 ans qui ont réclamé de l’aide pour gérer leurs dettes a augmenté de 21 %. »

En 2013, Kane Sparham-Price, un jeune homme surendetté et souffrant de troubles psychologiques, est retrouvé mort à son domicile d’Ashton-under-Lyne, dans la banlieue de Manchester. Quelques heures avant son suicide, Wonga, la plus grande entreprise de payday loans du pays, avait vidé la totalité de son compte bancaire en toute légalité. Après qu’une série de scandales a forcé Westminster à réglementer l’industrie financière, la Consumer Finance Association, qui représente ses intérêts, a courageusement alerté le gouvernement : voilà que les mesures qui les contraignent à moins escroquer leurs clients ne feraient que jeter ces derniers dans les bras de prêteurs illégaux.

Culture de la galère

« La survie, la pauvreté, c’est une culture acceptée, ici, assure Guy Paxman, étudiant en troisième année d’archéologie à Manchester. L’étudiant ruiné, sans chauffage, dans un appartement minable, c’est une image qui est très représentée dans les médias, et qu’on a acceptée. On s’habitue, on se débrouille comme on peut. » Face à l’augmentation du coût de la vie, Les trois quarts des étudiants ont dû trouver un travail en plus de leurs études (contre presque seulement un quart en France [6]). Il sont d’ailleurs souvent exploités par le biais des contrats « zéro heure », ces contrats ultraprécaires ne garantissant aucun revenu minimum à la fin du mois.

D’autres se dirigent vers l’aide alimentaire fournie par des associations caritatives, à tel point que plusieurs universités envisagent d’installer des banques alimentaires sur leurs propres campus. Voilà un bilan social éblouissant pour le gouvernement Cameron, qui vante sans relâche la « reprise économique » du Royaume-Uni. D’ailleurs, si le Premier ministre n’hésite pas à légitimer une telle misère au motif que les étudiants sont « susceptibles de gagner davantage » une fois diplômés, près de 60 % d’entre eux se retrouvent avec un travail sous-qualifié par rapport à leurs études [7].

Début de contestation

Mais tous ne sont pas résignés. Ces derniers mois, les actions se sont multipliées contre des logements universitaires hors de prix et insalubres, et ont rencontré un francs succès. À la prestigieuse University College London (UCL), une soixantaine d’étudiants ont refusé de payer leurs loyers pendant sept mois car leurs logements étaient invivables et infestés de rats. L’UCL les a d’abord menacés d’expulsion et de sanctions académiques, mais a fini par dédommager ses résidents mal-logés à hauteur de 100 000 livres en octobre dernier. Un mois plus tard, elle versait près de 300 000 livres à un autre groupe d’étudiants pour les mêmes raisons. À l’École des études orientales et africaines de Londres, il aura fallu plusieurs mois de grèves des loyers à une centaine d’étudiants pour qu’ils obtiennent des dédommagements : leurs chambres, qui leur coûtaient 147 livres (201 euros) par semaine, étaient moisies et envahies par les cafards.

« Les actions étudiantes ont permis de remporter des victoires à des échelles locales, explique Hope Worsdale, de la Campagne nationale contre les frais et les coupes budgétaires. Au niveau national, en revanche, c’est très compliqué. Nous devons maintenant concentrer nos efforts sur la suppression des bourses pour les étudiants modestes. » Quant au fait de savoir si la récente élection de Jeremy Corbyn – que l’on dit très populaire parmi les jeunes – à la tête des travaillistes représente ou non une lueur d’espoir, elle répond qu’« il a été beaucoup critiqué pour la grande coalition qu’il a nommée dans son cabinet fantôme [nom donné au cabinet formé par l’opposition, ndlr]. Mais il faut reconnaître qu’il a recréé une dynamique chez les plus jeunes et au sein des mouvements populaires locaux. Il a aussi introduit l’idée d’une éducation gratuite dans le débat politique : c’est quelque chose qui avait disparu depuis des décennies ! »

Emmanuel Sanseau

En photo : « University Life » / CC Francisco Osorio

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