Nigeria

Comment les contrats de Shell entretiennent les conflits armés

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Le géant pétrolier Shell est accusé dans un rapport de l’ONG britannique Platform d’alimenter au Nigeria une « guerre des gangs ». Les milliers de contrats « de sécurité », conclus pour la surveillance des infrastructures de la multinationale, auraient attisé une compétition acharnée entre bandes rivales. Et cela dans un contexte de marées noires dévastatrices permanentes, qui nécessiteront la plus vaste opération de nettoyage jamais réalisée au monde, selon les Nations unies.

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Voilà la multinationale Shell assise au banc des accusés. Selon un rapport de l’ONG britannique Platform, la multinationale pétrolière anglo-néerlandaise alimenterait le conflit armé au Nigeria. Une accusation fondée sur plusieurs contrats impliquant Shell dans la rémunération régulière de groupes armés. L’ONG pointe notamment un transfert d’un montant de 159 000 dollars en 2010 à l’un de ces groupes. En échange de ces financements, les bandes armées garantissent la protection des pipelines et le contrôle de l’accès aux infrastructures pétrolières. Une façon pour le géant pétrolier de « neutraliser » ces groupes, potentiellement acteurs d’actes de vandalisme contre les oléoducs. Shell aurait engagé 1 300 gardes armés et plus de 9 000 jeunes sous « contrats de sécurité », souligne l’ONG. Depuis ses premières opérations au Nigeria en 1958, Shell est désormais très visible dans le delta avec près de 6 000 km de pipelines, 1 000 puits de pétrole et 90 sites pétroliers à surveiller.

Des contrats « de sécurité » qui attisent les combats

L’enquête met en lumière les conséquences de ces « arrangements », qui ont conduit à une compétition acharnée entre bandes rivales pour obtenir les contrats. « Shell accordait les contrats à ceux ayant le plus de pouvoir coercitif », relève Ben Amunwa, l’auteur du rapport. Des « contrats de sécurité » rendent les gangs « riches du jour au lendemain ». Shell aurait ainsi attisé les tensions dans plusieurs localités comme à Rumuekpe. C’est là qu’en 2006 une milice dynamite des pipelines de Shell, tenus à l’époque par un groupe armé concurrent. Cet acte vaut à cette milice la signature de juteux contrats de surveillance.
Car « celui qui prend le dessus gagne l’attention de la compagnie », commente Chukwu Azikwe, un ex-membre de gang. Commence alors une concurrence féroce entre les factions armées pour l’accès aux ressources de l’entreprise. Entre 2005 et 2008, une soixantaine de personnes sont tuées, et des milliers d’habitants sont contraints de fuir les combats.

Une complicité démentie par Shell

Selon Platform, « Shell était certainement conscient qu’il alimentait les conflits, puisque ses émissaires rendaient régulièrement visite aux membres de la communauté de Rumuekpe ». D’autant que « les membres de la communauté [ont] écrit à Shell pour informer l’entreprise et lui demander d’arrêter l’attribution des marchés aux chefs de gang ». Une complicité dans le cycle de la violence que Shell conteste en bloc. « Si le gouvernement du Nigeria veut faire des affaires avec Shell, c’est leur travail de créer un environnement stable et sécurisé, ce n’est pas celui de la compagnie de pétrole », rétorque Mark Courtnell, directeur de la sécurité de l’entreprise. Un autre porte-parole de Shell se veut plus nuancé : la compagnie « reconnaît que le paiement légitime des contractants, ainsi que les investissements sociaux effectués dans la région du delta de Niger peuvent causer des frictions au sein et entre les communautés ». Mais le groupe pétrolier « travaille dur pour assurer une distribution juste et équitable des bénéfices de sa présence ».


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Le rapport révèle également l’implication du géant pétrolier dans des actes de violation des droits humains. Les communautés du delta du Niger vivant à proximité des installations pétrolières ne comptent plus les humiliations, attaques et tortures menées par les soldats armés et gardes en charge de la protection des infrastructures. La lutte menée par le Mosop – Mouvement pour la survie du peuple Ogoni – est emblématique de la résistance citoyenne face aux agissements de Shell. En janvier 1993, ce mouvement parvient à réunir 300 000 personnes en vue de bloquer les activités des compagnies pétrolières. Ils réclament 10 milliards de dollars pour les dommages accumulés, un arrêt immédiat des dégradations environnementales et des négociations sur d’éventuelles futures extractions.

La sécurité des installations avant celle des populations

Le ralentissement de l’extraction de pétrole est suivi par une forte répression militaire, qui s’accélère à partir de mai 1994. Après l’exécution du leader du Mosop, Ken Saro-Wiwa, la multinationale retourne sécuriser ses 112 puits de pétrole, escortée par une unité de soldats armés. « Shell ne s’est jamais préoccupée des gens qui mouraient. Elle n’a jamais rien fait pour appeler à un rétablissement de l’ordre. Au contraire, elle a fait appel aux forces militaires pour intimider la communauté », témoigne un représentant de la jeunesse locale, Matthew Chizi.

Aux check-points militaires disposés autour des installations vient s’ajouter la pollution des rivières et des terres cultivées, dont les communautés dépendaient. L’ampleur de la pollution pétrolière dans le sud du Nigeria pourrait nécessiter « la plus vaste opération de nettoyage jamais réalisée au monde » estime le Programme des Nations unies pour l’environnement (Pnue) dans un rapport rendu public le 4 août dernier. Trente ans seraient nécessaires pour une « restauration environnementale complète ».

Des marées noires permanentes

Shell n’est pourtant pas encore prêt à faire son mea culpa. Pour la multinationale, le fléau de la pollution en pays Ogoni est dû, pour 70 %, aux sabotages des oléoducs qu’elle possède dans la zone. Or les victimes de marées noires ne sont pas indemnisées lorsque la marée noire est causée par un sabotage, rappelle Platform. En réalité, c’est davantage le mauvais entretien des conduites qui serait la cause des marées noires quotidiennes dans le delta du Niger. Et l’augmentation du budget de Shell pour le « développement communautaire » – 200 millions de dollars investis par an – n’a rien changé aux conditions de vie des habitants, qui continuent de vivre pour la plupart sans fourniture d’eau ni d’électricité adéquate. « L’argent ne va pas dans les bonnes mains », reconnaît un officiel de Shell.

Des solutions politiques et non militaires

« L’étendue, la nature systématique des violations des droits humains par Shell appelle une réponse forte et concertée d’un large éventail de parties prenantes », conclut le rapport. Un appel a été adressé aux gouvernements des Pays-Bas et du Royaume-Uni, où se trouve le siège de la société, pour qu’ils s’assurent que des recours judiciaires soient accessibles aux victimes. Platform condamne également le gouvernement nigérian pour avoir échoué à protéger les droits de ses citoyens, et invite le Président, Jonathan Goodluck, à trouver des solutions politiques à la crise du Delta, au lieu de réponses militaires.

Pour Nnimmo Bassey, responsable de l’ONG Les Amis de la Terre, il est temps que Shell nettoie « après des décennies de marées noires dévastatrices, mette fin à la pratique illégale du torchage du gaz [1] et indemnise les victimes de violations des droits humains au Nigeria ». Autant d’exigences qui s’appliquent également aux autres compagnies pétrolières opérant dans la région. Avis aux multinationales comme Halliburton ou Daewoo, au Nigéria et ailleurs.

Sophie Chapelle

Le rapport Counting the Cost est à télécharger ici


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