Scandale

Comment l’Europe et la Banque mondiale subventionnent le réchauffement climatique

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Alors que les chefs d’État portent la bonne parole à Copenhague, l’Union européenne – dont la France - continue de soutenir massivement les énergies polluantes, comme le pétrole ou le charbon, par l’intermédiaire de sa Banque européenne d’investissement (BEI) ou de la Banque mondiale. Avec 60 milliards d’euros d’investissement par an, la BEI aurait pourtant largement les moyens de financer une transition écologique de l’économie.

« On ne peut pas dire à la tribune de l’ONU, il faut un développement propre, et continuer à financer un développement qui ne le serait pas », déclarait Nicolas Sarkozy, lors de la Conférence sur les changements climatiques en septembre 2007. Malgré les beaux discours, la France ne fait pas autre chose. Elle est l’un des quatre plus gros actionnaires de la Banque européenne d’investissement (BEI), créée en 1958 par le Traité de Rome pour financer les investissements à long terme de l’Union européenne. Une banque qui, ces dernières années, a accordé des millions d’euros de prêts à l’aviation et au transport routier, et a investi quatre fois plus dans les énergies fossiles que dans les énergies renouvelables. Une hypocrisie mise en évidence par un rapport de l’ONG Les Amis de la terre.

La BEI affirme, sur son site, que « lutter contre le changement climatique » est « l’une de ses priorités ». Pourtant, entre 1996 et 2005, elle a investi 112 milliards d’euros dans les transports, dont plus de la moitié pour les transports aérien et routier. 26,5 milliards ont été investis dans la construction d’autoroutes et 16 milliards d’euros pour l’industrie aéronautique (extensions d’aéroports et construction ou achat d’avions).

Addiction aux énergies fossiles

Du côté de la Banque mondiale, même affichage et mêmes réalités. En 2009, la Banque mondiale a, par exemple, accordé à la Chine un prêt de 80 millions de dollars pour l’exploitation et l’utilisation du méthane de charbon. Un produit 25 fois plus actif que le CO2 dans le réchauffement climatique. Un rapport de l’organisation WWF au Royaume-Uni évalue qu’entre 1997 et 2007, la Banque mondiale a financé des projets fossiles qui émettront 26 milliards de tonnes de CO2 au cours de leur durée de vie, soit 47 fois les émissions annuelles de la France. Comble de l’ironie : la Banque intègre même les centrales à charbon dans la liste de projets pouvant bénéficier de son « fonds pour les technologies propres ». Quant à espérer une amélioration, on peut toujours rêver ! En 2008, l’aide de la Banque mondiale aux énergies fossiles a augmenté de 94 % et le soutien au charbon de 256 % ...

Pendant ce temps, la BEI investit à tout va dans des projets pétroliers et gaziers, comme l’oléoduc Tchad Cameroun, le gazoduc Ouest africain (Nigéria, Bénin, Togo, Ghana), et l’exploration pétrolière à Basilicata, dans le Sud de l’Italie. Des projets très controversés, qui contribuent au réchauffement climatique. La banque européenne s’enorgueillit également de participer, par l’un de ses plus gros prêts, à la construction du grand aéroport international à Berlin. En 2008, elle investit 450 millions de dollars dans la construction de l’usine électrique « Tata Ultra Mega Power », en Inde, dans l’Etat du Gujarat. Elle aurait pu se tourner vers les énergies solaires et éoliennes : 7000 Mégawatts (l’équivalent de cinq réacteurs nucléaires) sont en projet pour les quatre prochaines années dans cette région sans aucun soutien financier international. La BEI préfère soutenir une usine électrique qui émettra 26 millions de tonnes de CO2 par an. Un des 50 plus gros émetteurs au monde.

Plus de 80 % des projets pétroliers aidés par la Banque mondiale entre 1992 et 2002 sont destinées à l’exportation exclusive d’hydrocarbures vers les pays industrialisés. Conséquence ? Par cette aide directe au pétrole, la Banque mondiale encourage la surconsommation et accroît la compétitivité de cette énergie fossile au détriment des énergies renouvelables. L’aide financière bénéficie à Shell, ExxonMobil ou Chevron... Des entreprises qui réalisent des bénéfices de plus de 100 milliards de dollars par an. Et qui savent très bien attirer les capitaux des banques privées. Voilà à quoi est consacré l’argent public, versé par les institutions financières, avec la bénédiction des États.

L’hypocrisie de la France

Plusieurs institutions, dont l’OCDE, le Parlement européen, le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) demandent la réorientation de ces fonds. Sans effet pour l’instant. Malgré une influence importante dans le conseil d’administration de la BEI (elle figure parmi les quatre plus gros actionnaires aux côtés de l’Allemagne, de la Grande-Bretagne et de l’Italie), la France agit bien peu. Au sein de la Banque mondiale, la France est le quatrième pays en terme de droits de vote, car elle possède 5% des quotes-parts (qui sont fonction de la contribution financière de chaque État). Qui décide du positionnement français ? Le ministère des Finances, qui siège au Conseil des gouverneurs de la Banque mondiale et de la BEI, sous la responsabilité de Christine Lagarde donc.

Le contrôle parlementaire sur les investissements de ces institutions financières est très faible, alors même qu’ils concernent des sommes importantes d’argent public. Les rapports annuels de la Banque mondiale et du FMI abordent essentiellement les aspects techniques et ne sont pas soumis au vote des parlementaires. Les députés européens n’ont pas leur mot à dire sur les grandes orientations de la BEI. Ce sont donc les gouvernements qui portent la responsabilité de cette faillite des institutions financières, complètement dépendantes d’un modèle de développement basé sur les énergies fossiles.

Absence de transparence

La BEI cultive aussi l’opacité. Un exemple ? Les projets pétroliers sont comptabilisés dans le secteur de l’industrie et non de l’énergie, ce qui rend encore plus complexe un système qui ne brille pas par sa transparence. Un quart des investissements de la BEI sont des « prêts globaux », accordés à des intermédiaires financiers, qui prêtent à leur tour à des entreprises ou des autorités publiques. En 5 ans, ce sont 66 milliards d’euros d’argent public qui ont ainsi été distribués. Difficile de connaître l’utilisation finale de cette somme. Les bénéficiaires ne publient aucun information sur l’utilisation des fonds. Mais la BEI affirme qu’une partie de ces prêts sont utilisés pour le développement des énergies renouvelables. L’observatoire indépendant CEE Bankwatch Network a mené une enquête en 2004 auprès de 386 de ces intermédiaires. L’enquête a révélé qu’aucune des 73 banques ayant répondu ne finance de projets dans les énergies renouvelables. La BEI mentirait-elle ?

Depuis 1994 et l’entrée en vigueur de la Convention de lutte contre les changements climatiques, les institutions financières internationales et les agences publiques de crédit à l’exportation ont soutenu 88 nouvelles centrales à charbon - pour un montant de 37 milliards de dollars [1]. Ces centrales émettent chaque année l’équivalent d’une fois et demi les émissions françaises de CO2. La durée de vie des projets énergétiques soutenus par ces institutions financières est de plusieurs décennies. Par les investissements d’aujourd’hui, ces banques internationales compromettent donc durablement les efforts à venir pour réduire les émissions de CO2.

Pourtant, avec 60 milliards d’euros de fonds collectés en 2008, la BEI est la plus grosse institution financière publique du monde du point de vue du volume de prêts. Elle dispose d’un porte-feuille d’investissement considérable dont elle pourrait se servir pour financer bien des projets allant dans le sens d’une conversion écologique de l’économie et des énergies. Ce qu’elle ne fait pas.

Agnès Rousseaux

Photos : Les Amis de la Terre

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