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Témoignages Société du spectacle

Comment TF1 saccage une maison en cinq jours

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Ou les dessous de l’émission « Tous ensemble ». TF1 propose un programme où l’animateur recrute des artisans et bénévoles pour retaper le logement d’une famille en difficulté. Ce témoignage d’un artisan est édifiant sur ce que vous ne verrez pas à l’écran : des travaux bâclés à cause de l’urgence, sans aucune considération en matière d’économie d’énergie et de matériaux écologiques.

Comment saccager une maison en cinq jours ? Au départ l’idée semble bonne. Pour des raisons « humanitaires », TF1 prétend venir en aide à des gens dans le besoin par le biais de l’émission « Tous ensemble ». Cette émission sélectionne des familles réellement dans le besoin - aucun doute là-dessus [1] - et déclare prendre en charge l’organisation de la rénovation complète de leur habitation, le tout dans l’urgence absolue. Cinq jours non-stop pour tout rénover.

Le problème vient sans doute de cette urgence. Sans aucune étude architecturale ou thermique préalable, les travaux commencent de suite en fonction des artisans et des matériaux disponibles, donnés par les fournisseurs. Persuadés de faire une bonne action et dans un élan de solidarité générale, artisans et bénévoles démarrent les travaux de démolition de tout ce qui semble trop vieux ou défectueux. Et zou ! Les faux plafonds, la vieille cloison, et même le corps de cheminée disparaissent du décor en deux temps trois mouvements. Idem pour le poêle à bois qui servait de cuisinière. Par contre les vieux planchers vermoulus restent en place.

Combien de temps faudra-t-il avant que tout ne pourrisse derrière les cloisons ?

A peine les gravats sont-ils évacués que des plaquistes arrivent et mettent en place des structures métalliques qui serviront au montage des cloisons en placoplâtre. Ces structures s’appuient évidemment sur les vieux planchers vermoulus. Une fois les structures du plafond mises en place, tout le monde s’affaire à poser l’isolant le plus vite possible (20 cm d’épaisseur). Et tant pis si on ne dispose que de 15 cm, parfois moins, pour le passer entre les structures (techniquement : un isolant écrasé ne sert à rien…). Au passage de toutes ces ferrailles, cet isolant s’accroche, se déchire. Le pare-vapeur est complètement ravagé, mais rien n’est réparé. En même temps les électriciens placent leurs gaines - histoire de bien achever l’isolant tout neuf. La mise en place des panneaux du plafond peut commencer.

Juste pour donner une idée : il y a en permanence vingt à trente bénévoles sympathiques sur le chantier, sur une surface de 100 m² environ. On se marche sur les pieds, on trébuche sur les rallonges, le tout dans une bonne humeur (et une inconscience) générale. On est là pour bien faire, non ?

Dans la précipitation on allait presque oublier la ventilation de la maison (VMC, ventilation mécanique contrôlée) : les gaines sont placées, l’emplacement du moteur est déterminé tout en haut sous les combles, et la sortie se fera en contrebas avec une remontée de deux mètres en bout de tuyau, histoire d’utiliser le bout de cheminée qui reste. Cette cheminée, qui maintenant sert d’évacuation à la VMC, permettait aux occupants (à faibles revenus) de se chauffer gratuitement avec le bois qu’ils ramassaient dans la campagne environnante, ou qu’ils achetaient quand ils en avaient la possibilité. Fini tout ça : cinq superbes radiateurs électriques, deux chauffe-eau électriques de 200 litres et la cuisson électrique, vont fournir à ces personnes dans le besoin de superbes factures EDF.

Qui risque d’avoir de l’asthme ? TF1 ? Les artisans ou les occupants ?

Pour des raisons de facilité, lors du raccordement de l’installation électrique au compteur, le scellé de celui-ci est arraché et le compteur ouvert. Il s’agit d’un compteur électronique qui enregistre cette manipulation comme tentative de fraude, et le signalera lors du prochain relevé. Qui paiera l’amende EDF de 300 à 400 euros (TF1 sans doute) ?

Je reviens à la VMC. La gaine d’évacuation de l’air humide part donc d’en haut, descend sur un dénivelé de deux mètres, et repart vers le haut en sortie toiture : un gigantesque point bas sans aucune possibilité de purge, bien sûr. Comme cette gaine évacue de l’air humide, l’air en sortant se refroidira et condensera dans le point bas. Une fois celui-ci plein (compter 3 à 4 litres d’eau) la gaine va se déchirer et larguer toute l’eau dans les cloisons, l’isolant et le mur. Par la suite la VMC va se remettre à fonctionner et continuer à renvoyer de l’air humide dans le mur et l’isolant (compressé).

Première question : Combien de temps faudra-t-il avant que tout ne pourrisse derrière les cloisons ? Deuxième question : Qui sera responsable ? TF1 ? Les artisans ou la fatalité ? Troisième question : qui risque d’avoir de l’asthme ? TF1 ? Les artisans ou les occupants (un couple avec trois enfants) ?

Une fois tout en place, on s’est enfin préoccupé des planchers vermoulus : on les a renforcés en plaçant des grosses lambourdes, puis des panneaux et enfin un plancher flottant pour la finition. Sauf que les lambourdes sont fixées dans le plancher vermoulu et ne touchent pas les murs. Normal : les cloisons étaient déjà placées et donc les murs porteurs inaccessibles. Il a fallu réduire la hauteur les portes (toutes neuves) de 10 cm. Personne n’a bien sûr songé qu’une porte post-formée n’a plus de solidité quand on enlève son montant du bas.

De l’émotion, du bling-bling, et vogue la galère

Dans toute cette précipitation, on a décrété qu’une chambre sans fenêtres pouvait être une chambre d’enfant. Il y a bien une lucarne au-dessus (hauteur 4 mètres) en simple vitrage. Pour l’esthétique, on a créé un puits de lumière en placoplâtre, sans prendre le temps d’isoler ce puits de lumière qui mesure quand même presque deux mètres de haut pour une largeur d’1m sur 1m. Tout cela, sans aucune isolation, bien que cela touche la toiture. Le plafond est isolé (dans les conditions décrites précédemment) mais reste un trou (le puits de lumière) de 1m sur 1m sans isolation, aucune. En dessous, il y a un de ces magnifiques radiateurs électriques, qui lui sera peut être filmé par la caméra.

Tout ce chantier ruche est filmé en grande partie. L’isolant déchiré et tous les défauts décrits ne seront pas visibles dans l’émission. Mais les jolis petits spots de la belle cuisine équipée, le petit détail soigné de-ci de-là passera très bien à l’écran. Ce qui passera aussi très bien, ce sera l’émotion des bénévoles et des artisans lorsque les occupants recevront les clefs de leur nouvelle demeure, et tout ça sans bourse délier. Ça va pleurer dans les chaumières le jour de l’émission « tous ensemble » !

Il est indéniable que ces gens avaient besoin d’être aidés. Leur maison était plus proche du taudis que d’une habitation. Visuellement, le résultat est époustouflant. C’est tout ce que TF1 demande : de l’émotion, du bling-bling, et vogue la galère.

De belles factures EDF les attendent

Le principe de l’émission est bien en soi. Dommage, il aurait suffit de se donner une semaine de plus. D’abord démolir. Puis réfléchir, faire venir un architecte. Un thermicien peut être. Trouver les matériaux adéquats et puis commencer la ruche. En lieu et place, on a commencé avec les matériaux qu’on avait. Et là, on aurait pu donner un logement correct à ces gens. Maintenant ils ont juste de belles peintures, des beaux interrupteurs, de beaux éclairages, du placo partout et pas d’ampoules éco (pour la caméra, ce n’est pas une belle lumière) ; et surtout : de belles factures EDF qui les attendent (360 Watt d’éclairage rien que dans la cave).

Mais TF1 ne sera plus là à ce moment. A moins que cette famille ne trouve du courant dans la campagne environnante comme elle le faisait pour le bois avant. On peut rêver.

The show must go on ! On est prié dire : merci TF1 !

Un merci quand même aux artisans et bénévoles qui se sont rendus disponibles et ont fait ce qu’ils ont pu dans la précipitation. Cette précipitation a pu créer pour certains une émulation qui a fait perdre le sens de la globalité de ce chantier. Les régisseurs en ont sûrement conscience, mais la semaine prochaine, ils seront déjà ailleurs.

Roger Hubert, artisan, Prades, Pyrénées Orientales

L’émission en question a été diffusée le 13 février : voir ici

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