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États-Unis

Cette Amérique populaire, victime du déclin industriel, qui se tourne vers des alternatives locales

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Dans l’État de Virginie-Occidentale, au cœur des Appalaches, le déclin de l’industrie du charbon laisse les habitants sans perspective économique. La solution est-elle dans un renouveau de la production agricole ? Apporter aux habitants pauvres de la région une alimentation saine et abordable, c’est en tout cas la mission que se donne la famille McKinney, qui s’occupe d’une banque alimentaire. Et qui encourage les habitants à lancer leurs propres jardins et à produire leur nourriture alors que l’obésité bat des records. Reportage dans l’Amérique des oubliés de la transition industrielle et énergétique, là où s’expérimentent de nouvelles voies vers l’autonomie.

Toutes les heures, le sifflement d’un train interrompt les conversations dans la petite ville de Kimball, dans l’État de Virginie-Occidentale. Linda McKinney et son fils Joel sont en train de me montrer les parterres de leur jardin communautaire lorsque le vacarme étouffe le son des criquets, de la rivière et de la pluie. Habitués, Linda et Joel continuent à parler, en hurlant qu’ils pourraient planter davantage de soucis, en cueillant des fruits rouges pour que je les goûte, et en admirant une seconde poussée de poivrons qui a fait son apparition pendant la nuit. Le train passe en rugissant, transportant les derniers chargements de charbon produits dans le comté de McDowell.

« Le charbon est en train de mourir, me dit Joel. Personne ne veut le dire, mais les choses sont comme elles sont. Du point de vue du marché international, c’est mort pour cette région. »

Joel travaillait auparavant pour l’entreprise ferroviaire Norfolk Southern. Il a vu le nombre de trains transportant le charbon extrait dans le comté décliner, remplacés par d’autres trains pleins de marchandises venues d’ailleurs : des voitures, des produits chimiques, et des biens destinés à la chaîne de grande distribution Target. Fils et petit-fils de mineur, il a grandi dans une famille vouée au charbon. Il voit sa région natale littéralement décimée par la ruine de cette industrie. « Cet endroit est en train de mourir. Je suis d’ici, c’est triste à dire, mais c’est vrai. »

Les emplois ? Dans les fast-foods ou dans les prisons

Les chiffres officiels le confirment. Le nombre total de mineurs de charbon dans le comté de MacDowell a fortement baissé depuis l’apogée du secteur, dans la première moitié du XXe siècle. Le nombre de mineurs dans le comté est tombé d’environ 1700 en 1990 à 1100 en 2014. Plusieurs raisons l’expliquent : les techniques d’extraction comme le mountaintop removal (« étêtement des montagnes », voir notre article) requièrent bien moins de main d’œuvre que les mines souterraines, et l’industrie locale du charbon subit la concurrence de sources moins chères, comme celle du gaz de schiste. La plupart des emplois subsistant dans le comté n’offrent que des salaires modestes, dans les fast-foods ou dans les prisons.

Du chômage découle la pauvreté, ainsi qu’une série de problèmes sanitaires alarmants. Selon des statistiques de 2011, plus de 46% des habitants du comté de McDowell sont obèses. La moyenne du pays est de 34%. L’espérance de vie est l’une des plus faibles des États-Unis, 64 ans pour les hommes et 72 pour les femmes ; les moyennes nationales sont de 76 et 81 ans respectivement. Le comté est également le premier de l’État en termes de grossesses d’adolescentes et de personnes handicapées.

Des familles piégées par la maladie, le chômage et les addictions

En dépit de ces problèmes, McDowell souffre d’un manque d’offre de soins. Même les trottoirs sont rares le long des routes sinueuses et encombrées, ce qui décourage la marche à pied. Les familles se retrouvent piégées dans un cercle vicieux de maladie, de chômage et d’addictions.

Que reste-t-il donc aux habitants ? Nombreux sont ceux qui sont partis ailleurs à la recherche de travail. D’autres ont succombé à l’abattement. Les hommes politiques locaux accusent le président Obama et l’Agence fédérale de protection de l’environnement (EPA) de la fermeture des mines. Ils plaident pour le retour à une économie basée sur le charbon. Mais Joel, Linda et le reste de leur famille ont une réponse différente. « L’agriculture, répond Linda, sans hésiter. Tout le monde – et je m’en fiche s’il ne reste que deux personnes dans tout le comté – a besoin de manger. »

Encourager les gens à avoir des activités agricoles

Sa famille fait de son mieux pour lancer cette transition. Elle gère une banque alimentaire pour les habitants du comté de McDowell, Five Loads and Two Fishes (« Cinq pains et deux poissons », en référence au Nouveau Testament, NdT). Et possède un jardin traditionnel ainsi que cinq tours hydroponiques. Les produits cultivés servent à compléter la nourriture qu’ils distribuent, également de modèle éducatif pour encourager les gens à lancer leurs propres jardins, et leurs propres activités agricoles.

Five Loaves est situé dans le bâtiment d’un ancien supermarché discount, au bord de la route principale qui traverse Kimball. C’est une banque alimentaire depuis 2001. Les McKinney en ont la charge depuis 2009, lorsqu’ils l’ont reprise de leur vieil ami, le révérent Albert « Bubby » Falvo.

Joel et son père Bob ont converti l’avant du magasin en un confortable porche avec fauteuils à bascule, bancs et pots de fleurs. En préparant ma visite, alors que j’essaye d’obtenir des précisions sur le chemin à suivre pour venir, Linda me rassure : « Ma belle, si vous venez dans le comté de McDowell, tous les chemins mènent à la banque alimentaire. »

« Miss Linda », comme l’appellent ses amis, est le cœur, l’âme et le cuisinier en chef de Five Loaves. Elle travaille à plein temps ou, plus précisément, elle est bénévole à plein temps, car elle ne reçoit aucun salaire. Même si Linda se caractérise elle-même comme une fille des hollers (mot qui désigne une vallée rurale dans l’argot des Appalaches) et a toujours vécu dans le comté de McDowell, elle a grandi dans une famille d’origine italienne. Ayant perdu sa mère alors qu’elle était encore une petite fille, elle a été élevée par sa nonna, sa grand-mère, qui ne parlait pas anglais mais faisait la cuisine pour le holler tout entier. Nonna, née Maria Nicola, avait émigré de Naples avec son mari Philip Pizzato en 1913.

« Tout le monde pensait qu’ils allaient devenir riches dans les mines », raconte Linda. Les Pizzato ne sont pas devenu riches, mais Philip, que les autres mineurs appelaient « Mister Patches » parce qu’ils n’arrivaient pas à prononcer Pizzato, gagnaient suffisamment sa vie pour subvenir aux besoins de sa femme, de ses six fils et de ses cinq filles, jusqu’à ce qu’il meure dans un accident de la route en 1947.

Une nourriture riche et saine contre les problèmes de santé liés à la pauvreté

Linda a appris à cuisiner aux côtés de sa nonna. « Nous n’avions pas de recettes. Rien n’était mesuré, mais chaque jour avait son objectif. Lundi était le jour du pain. Le dimanche, nous faisions la sauce… Les dimanches, la nourriture restait sur la table en permanence et nous mangions du matin au soir. » Ils faisaient du poulet cacciatore, des pâtes fraiches maison, des omelettes, et de la soupe de mariage italienne. Autant de souvenirs chéris par Linda. Mais elle se glissait aussi chez les voisins pour goûter leurs haricots pinto et leurs biscuits. Aujourd’hui encore, ses recettes mélangent le local et l’étranger, le vieux monde et le nouveau.

Linda prépare et distribue une nourriture riche et saine parce que c’est ainsi qu’elle a été élevée, et que c’est ce qu’elle a donné à ses propres enfants. Mais aussi parce qu’elle veut lutter contre les problèmes sanitaires dans le comté. Elle sait que l’obésité et la pauvreté vont ensemble : la moitié du comté bénéficie de l’aide sociale et n’a donc pas forcément les moyens de se payer des produits frais. Elle est persuadée que l’éducation et les changements de style de vie peuvent aider les gens à avoir accès à de bons aliments, même lorsqu’ils n’ont pas beaucoup d’argent.

Chaque mercredi, durant l’été, elle organise des séances de cuisine collectives dans les jardins, mettant l’accent sur les habitudes alimentaires saines et les légumes frais. D’après Linda, ces séances attirent près de 400 participants réguliers. Elle propose également des cours de Zumba (elle est instructrice certifiée), des séances de plantation de légumes, et des cours de cuisine.

L’agriculture comme alternative économique

Contrairement à sa mère Linda, Joel McKinney n’aime pas se salir, et déteste les insectes. Ce qui l’attire est le défi de l’invention. « Je suis fou de science », me dit-il à plusieurs reprises. Il pratique une forme d’agriculture urbaine généralement utilisée en intérieur, mais il le fait à l’extérieur pour que les gens du coin le voient faire. Le spectacle inhabituel de ces cinq tours hydroponiques blanches en plastique, chacune haute de plus de 2,5 mètres et pleines à craquer de branches de toutes les couleurs, attire les passants curieux. C’est exactement ce que Joel espère.

Ce travail accapare tout son temps depuis qu’il a quitté son emploi chez Norfolk Southern. Il s’est consacré à plein temps à la culture : il a déménagé dans le sous-sol de ses parents, s’est inscrit au cursus en ligne offert par l’université Penn State pour obtenir un diplôme en agronomie, et a construit des tours hydroponiques à Welch, en plus de ceux de Five Loaves. Pour cela, il s’est endetté d’environ 30 000 dollars. « Dans à peu près deux ans et demi, si rien ne se passe, ma vie va devenir difficile. Mais je suis sûr de moi. »

Bien qu’il affirme qu’il ne fera jamais payer la nourriture à Five Loaves, il espère que ses tours à Welch finiront par lui faire gagner de l’argent. Il a déjà contacté les enseignes Wal-Mart et Kroger. Lorsqu’il aura commencé à vendre ses légumes, il projette de réinvestir les bénéfices dans le jardin communautaire de Five Loaves pour y financer des projets, parmi lesquels un programme d’agriculture soutenue par la communauté (comme les AMAP en France) qui distribuerait directement la nourriture aux gens du coin, un marché fermier permanent, un magasin de plantes
avec des pousses à vendre et, surtout, des programmes éducatifs. Son objectif est de créer un modèle d’activité économique durable qui puisse inspirer d’autres personnes de la région. « Cela reste à petite échelle, reconnaît-il, mais je veux commencer par là, apprendre les ficelles, puis développer cela à l’échelle du comté. »

Le jour de la distribution de la banque alimentaire

Nous sommes le 22 août, le troisième samedi du mois. Les chèques des aides sociales commencent à s’épuiser, et les résidents du comté de McDowell se rassemblent à Five Loads pour la distribution gratuite de nourriture. Des files de voitures sont garées des deux côtés de la rue. Des hommes âgés se reposent dans leur pickups, tandis que des femmes sur des chaises de camp bavardent au soleil. L’atmosphère animée rappelle celle d’une fête de village, avec des enfants courant à travers le porche, escaladant les tas de palettes, et se dispersant dans le jardin. Les hommes fument au bord de la rivière en bas du jardin.

Il n’y a de la nourriture que pour 150 familles. Les premiers arrivés sont les premiers servis. Même si la distribution ne commence qu’à midi, la plupart des gens sont là depuis plusieurs heures pour s’assurer qu’ils auront leur part.

À midi, chacun a pris sa place dans la queue sous le porche, attendant son tour pour recevoir un caddie, se diriger vers l’entrepôt pour attraper des produits dans les congélateurs et sur les étagères, puis retourner dehors pour fouiller dans trois grosses corbeilles pleines de marchandises. Des bénévoles orientent les déplacements, aident les gens à pousser leur chariot ou à remplir leurs voitures.

Linda maintient l’ordre dans la file avec une main de fer. Elle est restée assise devant la file pendant des heures, plaisantant avec les gens et se levant pour les embrasser. Son mari Bob reste à l’arrière-plan, poussant des chariots et soulevant des cartons de nourritures. Mince, avec des lunettes rondes, il parle bas, avec un ton mesuré.

Nous entendons la voix de Linda s’élever au-dessus de la foule. Bob me la montre bavarder avec les femmes en tête de la file. « C’est une femme de réseaux, dit-il avec un large sourire. Moi, je m’occupe du reste. » Le reste inclut la maintenance, les travaux d’électricité sur le bâtiment, et l’entretien des chariots élévateurs et des congélateurs. Formateur en sécurité dans les mines, Bob est le seul membre de la famille encore employé dans le secteur du charbon.

« Trouvez leur un travail, j’arrêterai de leur donner à manger »

Comme son père avant lui, il a travaillé dans cette industrie toute sa vie, comme formateur en sécurité ou comme inspecteur, mais il reconnaît que l’activité minière n’est plus économiquement viable pour le sud de la Virginie-Occidentale. Il me montre plusieurs personnes dans la file qui ont des emplois, parfois en dehors du comté, mais qui ne parviennent pas à boucler les fins de mois. D’autres sont handicapés suite à des accidents dans les mines ou sur des chantiers de construction. En observant la foule, je remarque une proportion importante de personnes âgées – des femmes avec leurs cheveux blancs noués en nattes autour de la tête, des hommes en bretelles attendant contre le mur à côté de leurs déambulateurs.

Bob les regarde avec inquiétude. « Les politiciens ont une attitude – ‘Ces gens ne sont là que pour recevoir de la nourriture gratuite.’ ‘Trouvez un travail’, qu’ils disent. Mais où ? Moi je dis : ‘Trouvez-leur un travail, j’arrêterai de leur donner à manger.’ »

Comme ses parents et son frère, Jina, la plus jeune des enfants de Bob et Linda, voit la banque alimentaire comme le précurseur d’alternatives au charbon dans le comté de McDowell. Filles et petite-fille de mineurs, son petit ami au lycée était un mineur qu’elle a fini par épouser. Mais à l’université Concord, où elle a obtenu, grâce à une bourse, un diplôme de tourisme et loisirs, elle a pris conscience des effets du mountaintop removal sur l’environnement. Elle est également consciente que les opportunités économiques traditionnellement offertes par le charbon ont totalement disparu dans le sud de la Virginie-Occidentale.

« À mon avis, c’est clairement une industrie en train de mourir. Je pense que si nous pouvions garder la passion de ces anciens mineurs de charbon et la consacrer au développement de nouvelles activités agricoles, ce comté pourrait devenir florissant. »

Une banque alimentaire devenue le cœur de la communauté

Quelques anciens mineurs ont déjà effectué ce type de transition. Jina cite l’exemple de son mari, Justin « JD Belcher ». Après sept années et demi dans la même mine, il a été licencié. Mais il a saisi l’opportunité pour se consacrer à la vidéo, qui a toujours été sa passion. Justin prend en charge les relations publiques de Five Loaves, et réalise des films pour la page FaceBook de la banque alimentaire. « Quand je repense à notre vie il y a deux ans lorsqu’il était dans les mines, oui, bien sûr, nous gagnions plus d’argent, dit Jina. Mais aujourd’hui notre situation est stable, et il fait ce qu’il aime. » Cette transition, croit-elle, peut être un modèle pour toute la communauté.

Linda McKinney a raison lorsqu’elle me dit que toutes les routes du comté mènent à la banque alimentaire. Cela pourrait sembler déprimant, mais il s’agit d’autre chose que de dépendance. Dans le comté de McDowell, la banque alimentaire Five Loaves and Two Fishes est le cœur de la communauté, un endroit où les gens se rendent pour apprendre, pour trouver de la compagnie, et pour la vision qui l’anime.

« J’adore y aller le matin, et marcher dans ce jardin », dit Linda. Sa vision n’est pas une négation de l’héritage du charbon. C’est le charbon qui a réuni ses grands-parents dans un bateau parti d’Italie, dans l’espoir de trouver la richesse, et qui a payé leur nourriture et leurs vêtements pendant des générations. Mais cette vision va au-delà du charbon, vers un avenir d’autosuffisance et de petites entreprises, nourries par les champs florissants des hollers. Dans l’avenir qu’elle souhaite voir advenir, les gens se précipiteront pour visiter ou habiter le comté qui lui est cher, plutôt que pour s’en échapper.

Laura Michele Diener

Article publié initialement en anglais par Yes ! Magazine, sous licence Creative Commons by-nc-nd. Traduction : Susanna Gendall

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Photo : Rana Xavier CC

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