Un média indépendant en accès libre, sans publicité, animé par sept journalistes, a besoin du soutien de ses lectrices et lecteurs. Faites un don à Basta ! En passant par J’aime l’info, un don de 50 euros ne vous coûte que 17 euros.

Avancement de la campagne : 28377 € sur 100000 € !

28.38%

Sécurité

Comment la France impose ses centrales nucléaires vieillissantes à ses voisins européens

par

  • Ajouter
  • Imprimer
  • Partager sur Delicious
  • Partager sur Google+

Sur les 19 centrales nucléaires françaises, cinq se trouvent à proximité des frontières du pays : Fessenheim, à la frontière allemande, Cattenom, tout près du Luxembourg, Gravelines et Chooz, près de la frontière belge, ou Bugey, à quelques dizaines de kilomètres de la Suisse. Nos voisins s’inquiètent de plus en plus d’avoir ces réacteurs vieillissants à leurs portes, sans aucun pouvoir sur la poursuite de leur exploitation ou leur degré de sécurisation. En matière de sécurité nucléaire, la coopération européenne n’est toujours pas à l’ordre du jour. Ce qui pose également de graves problèmes concernant l’efficacité des mesures de prévention et de gestion de crise.

Au printemps 1986, les autorités françaises tentent de nous convaincre que l’Hexagone ne risque rien face au nuage radioactif de Tchernobyl. Au même moment, les pays voisins prennent pourtant des mesures pour protéger leurs citoyens. 30 ans après l’explosion du réacteur nucléaire soviétique et cinq ans après Fukushima, la politique européenne en matière de prévention contre le risque nucléaire n’est guère plus cohérente. La France continue à exploiter des centrales nucléaires à quelques kilomètres de ses frontières, en dépit de l’opposition toujours plus grande des pays voisins.

La centrale de Fessenheim, la plus ancienne de France, est implantée au bord du Rhin, à deux pas de la frontière et à une trentaine de kilomètres seulement de la ville allemande de Fribourg-en-Brisgau (230 000 habitants). Celle de Cattenom se situe à côté de la Moselle, à la frontière directe avec le Luxembourg, à 25 kilomètres de la capitale du Duché. Celle de Chooz, sur une rive de la Meuse, se trouve à moins de 10 km de la Belgique, et celle de Gravelines, dans le Nord, à quelque 30 kilomètres. Enfin, la centrale de Bugey se trouve à 70 km de Genève. Conséquence logique, que ce soit en Allemagne, au Luxembourg, en Belgique ou en Suisse, des citoyens, des élus, des collectivités, s’inquiètent de plus en plus du risque que les réacteurs français frontaliers font peser sur eux.

Aucune coordination des plans d’évacuation

« Je vois la centrale depuis chez moi. Mais de ce côté-ci du Rhin, il n’y a même pas de campagne de distribution d’iode. C’est comme si la radioactivité s’arrêtait aux frontières », déplore Didier Nocus. Ce Français vit à deux pas de Fessenheim, mais en Allemagne. Directement exposé aux risques que présente la plus vielle centrale de France, mise en service en 1977, il est pourtant exclu des plans français de prévention des risques. Les plans de gestion des situations d’urgence – qu’on appelle des plans particuliers d’interventions (PPI) – sont « des dispositifs définis par le code de la sécurité intérieure, qui relèvent de la loi. Ils ne s’appliquent donc que sur le territoire français, sous l’autorité des préfets », explique Bénédicte Genthon, directrice de l’environnement et des situations d’urgence à l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN). La nouvelle campagne française de distribution de pastilles d’iodes (qui doivent limiter la fixation de l’iode radioactif dans l’organisme en cas d’accident nucléaire), lancée en début d’année, ne concerne donc que les riverains des installations qui habitent … en France. Pour les autres, ce sont les autorités locales des pays voisins qui doivent prendre en charge la distribution.

De même pour les plans d’évacuation. En cas d’accident, même grave, les autorités françaises ne se préoccupent que de l’évacuation des riverains qui habitent du « bon côté » de la frontière. Aux pays limitrophes de gérer les autres. « Je me suis penchée sur la question des plans d’évacuation. Il n’y a pas de coopération entre les autorités d’ici et celles de France. Nous ne savons pas du tout ce qu’il faut faire en cas d’accident nucléaire à Cattenom », accuse Ute Schlumberger, riveraine allemande de la centrale, qui milite pour sa fermeture.

Un manque de coordination qui « pourrait créer une situation de panique »

« Il existe des plateformes de coopération avec les pays voisins, assure pourtant la responsable de l’ASN Bénédicte Genthon. Il y a des échanges au niveau local, entre la préfecture et les Länder par exemple pour les centrales proches de l’Allemagne. Il y a aussi des accords bilatéraux d’échanges d’informations en cas d’accident, avec la Belgique, l’Allemagne, le Luxembourg, qui remontent aux années 1980. Il existe en outre des protocoles de coopération entre les différentes autorités de sûreté nucléaire. » L’ASN se réunit ainsi tous les ans avec les autorités de sûreté nucléaire luxembourgeoise et allemande, deux fois par an avec celle de Belgique. « La semaine dernière encore, nous avions une réunion d’un groupe de travail franco-allemand », insiste la responsable. Depuis quelques années, les autorités de sûreté nucléaire européennes tentent de développer une coordination transfrontalière plus cohérente dans la gestion des situation d’urgence.

Cette coordination est-elle au point ? « La zone autour de la centrale de Cattenom touche la France, deux États-régions différents d’Allemagne, la Belgique, et le Luxembourg. Le risque est donc important que l’une de ces cinq entités prenne une décision contraire aux autres, souligne Patrick Majerus, chef de division de la radioprotection au ministère de la Santé du Luxembourg. On a tout vu, au fil de nos exercices communs de gestion de crise. Par exemple, l’un des pays décide unilatéralement de fermer ses frontières. Pour nous, cela signifie que le personnel médical ne peut plus venir travailler, parce que nous avons beaucoup de frontaliers dans ce secteur. Ou bien, lors du dernier exercice, le Luxembourg a décidé seul d’interdire à la population de manger les salades du jardin. » Pourquoi interdire la consommation des légumes du potager au Luxembourg et pas à quelques kilomètres de là, en France ou en Allemagne ? « Il n’y a pas de plan commun d’urgence pour l’instant. Car cela ressort de la souveraineté nationale. Mais pour le grand public, ce ne serait évidemment pas très compréhensible, surtout en situation d’urgence, d’évacuer d’un côté de la frontière et pas de l’autre. Cela peut potentiellement créer une situation de panique. »

Des plans de prévention difficiles d’accès

Pour l’instant, les réponses apportées à Cattenom et Fessenheim sont différentes d’un côté à l’autre des frontières. « Avant, on ne pensait pas qu’un accident aussi grave que Fukushima puisse se produire sur un réacteur européen. Suite à Fukushima, nous avons adopté au Luxembourg un nouveau plan d’urgence nucléaire, indique Patrick Majerus. Dans ce plan, la zone d’évacuation a été élargie à 15 km de Cattenom [1]. » En France, les zones d’évacuation sont en général de cinq kilomètres seulement, nous indique l’ASN. Bien moins que ce qui est prévu chez notre voisin. Et largement en-dessous de la zone évacuée autour de Fukushima (20 kilomètres).

Il est beaucoup plus facile d’avoir accès au plan de prévention mis en place par notre voisin luxembourgeois qu’aux plans français. « Certains plans particuliers d’intervention (PPI) locaux ne sont toujours pas disponibles en ligne. En cas d’accident nucléaire grave, les populations riveraines ne connaissent pas les mesures de protection prévues et ne réagiront probablement pas comme attendu », pointe début avril l’Association nationale des comités et commissions locales d’Information (chaque installation nucléaire est pourvue d’une commission locale d’information composées d’élus locaux, d’associatifs, de représentants syndicaux et de l’économie) [2].

« Tout est décidé par la France »

« En France, il y a une négation du risque nucléaire de la part des autorités, déplore Charlotte Mijeon, de l’association Sortir du nucléaire. Une position française du « passez votre chemin, Il n’y a rien à craindre » de plus en plus mal acceptée chez nos voisins. « Je suis l’un des députés belges dont la circonscription est la plus proche de la centrale de Chooz. Régulièrement, j’interpelle le ministre de l’Intérieur belge au sujet de la centrale, sur les incidents, sur l’état des installations. Mais à chaque fois, j’obtiens comme réponse : "nous n’avons pas de contrôle direct, cela se passe du côté français", déplore l’écologiste Georges Gilkinet. Alors qu’un incident a Chooz aurait potentiellement plus d’impact sur la Belgique que sur la France, en tant que député belge, je ne peux pas demander de comptes aux autorités françaises ! »

La situation semble encore plus absurde aux yeux des élus allemands. « Ici, dans le canton, le malaise est d’autant plus grand que nous portons les coûts de la sortie allemande du nucléaire, tout en restant particulièrement exposés au risque à cause de la centrale française toute proche », témoigne Daniela Schlegel-Friedrich, conseillère du canton allemand frontalier de Cattenom.

Après la catastrophe de Fukushima, l’Allemagne prend la décision d’arrêter immédiatement huit réacteurs parmi les plus anciens du pays et de sortir définitivement du nucléaire d’ici à 2022. Mais les Allemands proches de nos frontières font toujours les frais du risque nucléaire français. Tout au plus, les élus locaux peuvent siéger à titre de simples observateurs dans les commissions locales d’informations et de surveillance. « Je vois les efforts faits du côté français pour nous informer. Ils essaient de faire les choses de manière transparente, même si nous sommes toujours informés des incidents après-coup. Mais peu importe que l’on soit informé, le problème est qu’il n’y a aucun endroit où on nous demande notre avis, critique l’élue. Nous n’avons aucun espace de codécision. Tout est décidé par la France. »

La fermeture de la centrale de Fessenheim toujours repoussée

À tous les niveaux, locaux, régionaux, et national, les autorités allemandes tentent de pousser la France à fermer au plus vite ses deux centrales frontalières vieillissantes de Cattenom et surtout de Fessenheim. La ministre allemande de l’Environnement a répété le mois dernier le souhait du gouvernement allemand de voir Fessenheim s’arrêter au plus vite, suite à des révélations sur des incidents survenus en 2014 et dont la gravité n’a pas été complétement transmise aux autorités allemandes. Suite à un rapport faisant état de failles de sureté, Anton Hofreifer, patron des Verts au Bundestag, a demandé au gouvernement allemand d’exiger la fermeture de la centrale de Cattenom par la France pour « danger imminent ».

Des efforts restés vains pour l’instant. Malgré la promesse de François Hollande de fermer la centrale de Fessenheim en 2016, la date de sa mise à l’arrêt n’est toujours pas fixée. « Nous attendons un décret cette année qui nous donnerait la date de retrait de l’autorisation d’exploitation de Fessenheim. Mais nous avons toujours des doutes. Est-ce que sera en 2016 ou en 2017 ? Et est-ce que ce sera avant ou après l’élection présidentielle ?, s’interroge Charlotte Mijeon. Cela changerait la donne. « Car Juppé, par exemple, a déjà dit qu’il rallongerait encore la durée de vie de Fessenheim. » Les riverains allemands ne sont donc pas au bout de leurs inquiétudes.

Nos voisins attaquent nos centrales en justice

Face à cette incertitude entretenue au plus haut niveau, nos voisins misent sur une voie moins diplomatique : la justice. En 2008, une association transnationale réunissant une centaine de communes d’Allemagne, de Suisse et de France – l’Association trinationale de protection nucléaire (ATPN) – lance une première procédure judiciaire pour fermer la centrale de Fessenheim. Puis une deuxième procédure, après Fukushima. Sans succès. « Mais cela a quand même fait pression sur les autorités françaises », estime Jürg Stöcklin, président de l’ATPN.

En mars 2016, c’est le canton suisse de Genève qui dépose une plainte contre la centrale de Bugey, mise en service à la fin des années 1970. Une plainte contre X pour « mise en danger délibérée de la vie d’autrui et pollution des eaux ». « Il s’agit cette fois d’une plainte non pas administrative mais pénale, pour des infractions », précise l’avocate du canton (et ancienne ministre de l’Environnement) Corinne Lepage, qui a aussi défendu l’ATPN sur le cas de Fessenheim. « Quand l’Allemagne, le Luxembourg et la Suisse disent que ça ne va plus, ça commence à vraiment poser un problème, estime l’avocate. Dans les années 1990, nous avons gagné en justice sur le cas de la centrale de Creys-Malville. » Celle-ci, implantée dans l’Ain, a finalement fermé en 1998.

La stratégie judiciaire est aussi celle choisie par la ville allemande d’Aix-la-Chapelle contre un des réacteurs de la centrale belge de Tihange 2, exploitée par le groupe Electrabel, filiale d’Engie, ex-GDF Suez (voir notre article). Le réacteur a été arrêté en 2014 suite à l’apparition de fissures, avant d’être remis en marche il y a quelques mois, sans consultation des collectivités frontalières directement exposées au risque. Que peut-on attendre de ces actions en justice ? Difficile de faire aboutir ces plaintes transfrontalières. La politique énergétique relève de la souveraineté nationale, rétorquent les juges. Une souveraineté qui semble passer avant la protection des populations.

Rachel Knaebel

Image : Centrale nucléaire de Cattenom. CC blockdev.

En bref

Vidéos

  • Artisanat « Un métier n’est pas là pour vous emprisonner mais pour vous rendre libre »

    Voir la vidéo

Voir toutes les vidéos