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Pollution des océans

Ce mal mystérieux qui décime les huîtres

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Chaque année, c’est la même hécatombe partout dans le monde : 70% des huîtres meurent avant de pouvoir être consommées. Réchauffement des océans, virus tueur, pollutions aux pesticides, asphyxie progressive des mers... Les avis divergent sur les raisons de cette catastrophe. En attendant, le chômage progresse dans l’ostréiculture. Basta ! tente de remonter la piste de ce mal mystérieux.

C’est l’un des paradoxe des festins de Noël. L’huître que vous allez peut-être déguster à l’occasion des Fêtes est une rescapée. Chaque année, depuis 2008, c’est la même chose : à partir du mois de mai, les jeunes huîtres creuses meurent, en masse. De 30% auparavant, leur taux moyen de mortalité est passé à 70%. Dans certaines régions, il atteint même 90% ! Que se passe-t-il donc ? « Les employeurs nous font part de diverses causes. Ils parlent du réchauffement climatique, de la pollution maritime et notamment de l’écoulement des eaux usées dans la mer. Ils parlent aussi des pesticides et des virus. Bref, plusieurs explications sont avancées. Mais on sait que tout le monde n’est pas d’accord », tente de répondre Jean-Pierre Mabillon, secrétaire général adjoint de la Fédération générale des travailleurs de l’agriculture du syndicat Force ouvrière.

Un bouc-émissaire était tout désigné : l’huître des quatre saisons, un coquillage « chromosomiquement » modifié [1]. Elle a, un temps, été soupçonnée d’être à l’origine de cette surmortalité. Mise au point en 1997 par l’Institut public français de recherche pour l’exploitation de la mer (Ifremer), cette huître représente actuellement 30 à 40% des bivalves vendues en France. Stérile, elle ne dépense pas d’énergie pour sa reproduction.

Premier suspect : une huître modifiée

Cette huître domestique pousse donc plus vite que les mollusques sauvages, sans produire de laitance, cette matière blanchâtre qui freine la consommation des huîtres de mai à août. Elle permet aux ostréiculteurs d’éviter le creux de l’été. Mais les oblige à passer par des écloseries – des élevages industriels – pour renouveler leurs parcs. Attachés à leur indépendance, des professionnels ont créé une association autour de la marque déposée « Huîtres nées en mer ». Et collectent eux-mêmes leurs naissains.

Le milieu ostréicole a donc espéré que l’huître des quatre saisons résisterait mieux à l’hécatombe. Mais elle aussi succombe à ce mal mystérieux. Et c’est à tort qu’elle a été accusée d’avoir introduit un virus ou des bactéries qui auraient infecté les huîtres sauvages. Seul risque avéré de ce coquillage modifié : rendre stérile les huîtres naturelles en les contaminant. Que se passerait-il si, par inadvertance, de telles huîtres étaient relâchées dans la nature ? Cela pourrait « entraîner l’extinction de l’huître diploïde originelle », répondait en 2004 le comité d’éthique et de précaution de l’Inra et de l’Ifremer. Mais cela n’explique pas la surmortalité, et nous égare de la traque de notre serial killer de mollusques.

Virus tueur de mollusques ou pesticides ?

Pour les autorités sanitaires, le responsable de la tragédie est un virus, qui répond au nom barbare d’OsHV-1. Il proliférerait à la faveur du dérèglement climatique. « Les variations brutales de la température des eaux, conséquences directes du réchauffement climatique, provoquent un stress physiologique chez l’animal qui permettrait aux agents pathogènes de se développer », avance le biologiste Jean-Pierre Baud, de l’Ifremer. Idem pour les polluants chimiques, notamment les pesticides, qui fragiliseraient le système immunitaire des huîtres. Il y a donc un virus qui se balade, et qui profite du piètre état de santé d’huîtres vivant dans des eaux trop chaudes et trop polluées, pour prospérer.

Tout le monde ne l’entend pas de cette oreille. Certains professionnels se demandent ainsi pourquoi le virus ne se précipite que sur 80% des huîtres qui meurent. De quoi meurent les autres, alors ? En janvier 2012, Goulven Brest, président du Comité national de la conchyliculture (CNC), affirmait que le virus OsHV-1 n’était pas une cause, mais « plutôt une conséquence » de la mortalité des huîtres. Et que l’origine de cette mortalité était « pluri-factorielle » [2] Interrogé par Basta ! sur les raisons de l’hécatombe, le CNC reste prudent : « Des travaux sont toujours en cours. Les résultats devraient tomber au printemps ou à l’été 2013 ». Le comité se dit « satisfait » de la nomination d’un expert généticien, chargé de trouver les causes (et d’éventuelles solutions) à la mort massive des huîtres.

Les huîtres, victimes d’un surcroît de CO2 ?

Certains professionnels, peu nombreux, sont convaincus que c’est l’état déplorable des océans qui fait mourir les huîtres. Pour Georges Quétier, ancien ingénieur et pionnier de l’ostréiculture normande, le fait que seules les juvéniles succombent est une preuve évidente de cette causalité environnementale. « Seuls les plus jeunes meurent. Or on sait qu’elles sont plus sensibles que les adultes à l’état de leur milieu. De plus, on fait face à un phénomène mondial, plus ou moins féroce selon les régions, mais qui se déplace au gré des saisons. Quand les eaux commencent à se réchauffer, aux beaux jours, les huîtres périclitent. Pourquoi ? Parce que leur milieu est complètement eutrophisé. »

Liée à un apport excessif d’azote et de CO2, l’eutrophisation est déclenchée par la croissance trop rapide du plancton végétal. A l’image de ce qui se passe en surface avec les algues vertes. Quand l’oxygène vient à manquer, le plancton asphyxié meurt. Sa décomposition achève de consommer l’oxygène disponible. Et c’est l’asphyxie générale. Mais d’où viennent l’azote et le CO2 qui étouffent la vie sous-marine ? Des moteurs et du modèle agricole intensif, principalement. Évidemment, cette version est moins facile à défendre que celle du problème génétique, qui a l’avantage de ne remettre en cause ni nos modèles de développement, ni nos modes de vie.

Des sentinelles marines

Étroitement mêlée au risque d’asphyxie , l’acidification des océans est elle aussi en cause. Tenue d’absorber tous les jours depuis deux siècles des millions de tonnes de CO2, la mer s’acidifie. On connait mal l’ampleur des conséquences de ce changement d’état de nos océans. Mais divers indices montrent que cela « diminuerait la capacité à calcifier des coraux, oursins et mollusques », estime Frédéric Gazeau, chargé de recherche au CNRS [3]. Autrement dit : les huîtres ne seraient plus capables de fabriquer leurs coquilles.

Sur les côtes californiennes, les ostréiculteurs ferment leurs stations de pompage quand l’eau – sous surveillance quotidienne – devient trop acide. Les rivages français sont-ils soumis à ce problème ? Nul ne le sait, aucune mesure systématique n’étant réalisée. La mise en place de tels dispositifs est réclamée par une partie des ostréiculteurs.

Hécatombe en mer, chômage sur terre

« Pour le moment, le chiffre d’affaires de la filière ostréicole est stable, les prix ayant augmenté en même temps que la baisse des produits, de manière à pouvoir garder un équilibre », détaille le CNC. « L’huître reste un produit de luxe, festif, et n’est donc pas trop sensible à la crise, ajoute un ostréiculteur. Cela continue à bien se vendre. » Autre technique utilisée par les professionnels pour compenser l’hécatombe : l’augmentation du nombre de naissains dans les parcs : « On sait qu’il y a 70% de perte, on calcule en fonction. Bien sûr, cela fait plus de travail de mise en place et de collecte. » Sans compter que l’on ne sait pas ce qu’engendre, à terme, de telles quantités d’huîtres mortes concentrées sur les parcs. Près de 120 millions d’euros ont par ailleurs été mobilisés par l’État dans différents types d’aides publiques : allocation de subventions en fonction des déclarations de mortalité, sur le modèle des calamités agricoles.

Depuis quatre ans, 3 000 emplois saisonniers ont été supprimés tandis que le nombre d’heures supplémentaires a grimpé chez les permanents. Et les derniers accords de salaires évoquent un simple maintien du pouvoir d’achat. En échange de cet effort, les salariés attendent « un renvoi d’ascenseur quand le secteur ira mieux ». Mais sortira-t-il de la crise ? Rien n’est moins sûr. Pour le moment, l’Ifremer et les organisations professionnelles comptent sur l’adaptation des huîtres à leur environnement. Dans la mesure où les changements de ce milieu se font de plus en plus vite, cet espoir semble un brin fragile.

Nolwenn Weiler

Photos : CC heatherjoan et Office du tourisme de Bayeux

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