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Bienvenue dans l’Éducation nationale : mon premier jour devant la classe

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Un jeune enseignant, embauché dans le privé en tant que remplaçant, raconte son premier jour de classe et la découverte du métier. Sur fond de précarisation de l’éducation.

« Paul a perdu son grand-père, dimanche. Un cancer. Je voulais vous prévenir. Il aura peut-être du mal à se concentrer. »

C’est mon premier jour de classe. Je suis instituteur remplaçant dans un CE2 d’une école catholique, sous contrat d’association avec l’État. J’ai terminé mes études il y a un peu plus d’un an. Bac + 5, une école en sciences humaines, suivi d’un travail en indépendant, et l’envie de découvrir un autre univers professionnel.

En septembre 2011, j’ai appris que l’enseignement catholique recrutait des professeurs des écoles remplaçants. La condition : avoir une licence et passer un oral d’une quinzaine de minutes où l’on teste les motivations du candidat et son choix de l’enseignement catholique. Me voilà intégré dans la réserve de remplaçants de l’école privée, comme des dizaines d’autres jeunes ou moins jeunes, recalés au concours de professeur des écoles, à la recherche d’une activité principale ou secondaire.

Comme Estelle, 28 ans, qui a échoué plusieurs fois au concours de professeur des écoles, et qui assure un mi-temps dans un triple niveau d’une école de trois classes, et à quelques kilomètres d’ici, un quart-temps d’institutrice spécialisée, pour soutenir les enfants qui ont des difficultés scolaires [1]. Comme Ema, 24 ans, qui vient de réussir l’écrit du concours dans le public et qui profite de ses mois de révision avant l’oral pour acquérir un peu d’expérience. Elle est le mardi dans une classe d’un petit village, le vendredi dans une classe d’un autre village. Ou comme Sarah, presque 40 ans, huit ans de remplacements et qui espère bénéficier d’une validation d’acquis pour éviter de passer le concours.

Après plusieurs mois de bons et loyaux services, certains bénéficient de postes fixes, parfois à l’année. Pour d’autres, les missions sont courtes. Un jour par-ci, une semaine par-là : les remplaçants pallient les arrêts maladie, les stages, les formations des enseignants titulaires. Contrairement à l’enseignement public, il n’existe pas d’instituteurs remplaçants dans le privé. Alors il faut compter sur une main-d’œuvre flexible, souvent précaire, idéale pour faire face aux carences de l’Éducation nationale à un moindre coût. Le salaire net d’un instituteur remplaçant à temps plein, dans l’enseignement privé, est légèrement supérieur à 1 000 euros.

Face à la rareté de professeurs remplaçants, certains chefs d’établissement n’ont pas attendu l’autorisation de leur ministre de tutelle pour poster des annonces de recrutement sur le site du Pôle emploi. En mai 2011, Luc Chatel a avalisé cette situation. En mars 2010, le ministre de l’Éducation avait détaillé son plan pour réduire l’absentéisme. Il fallait, avait-il dit, « améliorer le vivier de remplaçants de chaque rectorat ». Car « c’est devant les élèves, avait-il justifié, qu’on apprend le mieux à enseigner ».

« Vous avez déjà eu une première expérience ? », m’a-t-on demandé au téléphone. « Non, aucune », ai-je-répondu. On venait de me proposer un remplacement : un congé de maternité d’une durée de six mois. Il fallait donner une réponse le plus rapidement possible. « Pour vous habituer, je vais essayer de vous trouver des petites missions avant de commencer votre remplacement. Jusqu’où êtes-vous mobile ? »

Finalement, je n’ai pas eu de remplacements avant ma prise de poste, début janvier. J’ai donc préparé ma rentrée avec des amis instits. Et j’ai passé plusieurs jours dans la classe de l’institutrice que je devais remplacer, pour rencontrer les élèves et mes collègues. Découvrir son fonctionnement, sentir une ambiance, évaluer des exigences. J’ai aussi suivi une formation de deux journées, proposée par l’enseignement catholique aux enseignants remplaçants déjà en poste. Beaucoup semblaient s’ennuyer. Comment préparer sa journée, construire une séance (un cours de 45 minutes, par exemple, autour d’une notion) et une séquence (plusieurs séances autour d’une même notion), travailler avec ses collègues. Rien de nouveau pour la plupart de ces remplaçants. Pour moi, de précieux conseils. Les bases, avant le grand saut.

Un lundi de janvier, je suis propulsé dans le grand bain, devant mes 25 élèves.

Proposer des multiplications et demander à Pierre d’arrêter de parler. Répondre à Théo qui demande s’il peut aller aux toilettes, y envoyer Eliott, qui a explosé sa cartouche d’encre dans ses mains, tout en essayant d’expliquer l’exercice de français à Candice, qui, depuis une heure, n’a rien fait. Lire une histoire à l’ensemble de la classe et reprendre Thomas, qui est en train de se traîner sur le sol de la bibliothèque. Fournir du travail supplémentaire à ceux qui sont rapides tout en aidant Léa, qui semble ne rien comprendre.

Tout faire en même temps, avec une classe qui teste votre résistance, vous compare à celle que vous remplacez.

Paul, l’enfant qui a perdu son grand-père deux jours avant, est resté très calme. Même quand, pris de court par l’indiscipline de mes élèves à la bibliothèque, j’ai commencé à leur lire une histoire que je venais de choisir, presque au hasard… et qui parlait de la mort d’un grand-père. Au bout de la première page, et face à un texte inadapté pour le niveau de ma classe, j’ai dit : « Je crois que l’histoire est trop compliquée. On va en prendre une autre. »

Au bout de cette première journée, je suis épuisé. Et des défis s’esquissent. Comment capter l’attention d’enfants habitués à zapper ? Comment réaliser un programme aussi chargé avec une classe dont la moitié des élèves semblent être en difficulté ? Comment s’occuper de Lucas, un enfant dyslexique, d’Émilie, une élève hyperactive, et de Pauline, une fille hypertimide, tout en gérant les 23 autres ?

Autant de défis qui formeront mon quotidien, pendant les six mois prochains. Bienvenue dans le monde de l’enseignement !

Léo Boniface

Photo : CC source

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