Agriculture productiviste

Bactérie E.Coli : les abattoirs industriels sont-ils en cause ?

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Après l’affaire des graines germées en Allemagne, des bactéries de la famille E.Coli continuent d’être à l’origine d’hospitalisations dans la région de Bordeaux et dans le Nord de la France. Dans plusieurs cas, c’est la viande hachée qui est en cause selon l’enquête menée par les services de santé. Jean-Louis Meurot, éleveur de brebis dans la Drôme et membre de la Commission sanitaire de la Confédération paysanne, analyse cette crise sanitaire et pointe les risques liés aux dérives de l’élevage et de l’abattage industriels. Entretien.

Basta ! : Des steaks hachés congelés vendus dans les enseignes LIDL sont mis en cause dans les infections de plusieurs personnes. Comment expliquer cette contamination ?

Jean-Louis Meurot : Cette bactérie est connue depuis plusieurs années (Chaque année, on dénombre en France une centaine d’infections à la consommation de viande contaminée par la bactérie E.Coli, selon l’ANSES, ndlr). Dans le cas des steaks hachés contaminés, ils ont probablement été souillés à l’abattoir. Les méthodes industrielles mises en œuvre actuellement favorisent la prise de risque. Autrefois, les abattoirs traitaient de plus petits volumes. Les bêtes étaient allongées au berceau (petite table, ndlr) sur le dos. Quand la bête était incisée, la peau était déployée vers le bas, limitant le risque de souillure. Aujourd’hui, dans les chaînes d’abattage, les animaux sont suspendus du fait de la mécanisation. Les rythmes de découpe imposés aux travailleurs peuvent provoquer des situations d’anomalie. L’infection peut avoir lieu lors d’un contact entre la viande et des cuirs souillés, ou lors d’un accident d’éviscération de l’animal. Lors d’une rupture du système digestif d’un bovin, le jus du tube digestif se répand dans la cavité abdominale, ce qui souille ainsi la viande. C’est une des possibilités de contamination. La Confédération Paysanne demande donc le maintien des abattoirs « de proximité », près des lieux de production. Ce qui entraîne de plus petits volumes de production. Des initiatives commerciales de vente directe peuvent venir s’y greffer. Les collectivités territoriales et les politiques ont un rôle à jouer pour favoriser ces abattoirs de proximité.

Vous dénoncez l’appauvrissement génétique dans les filières ovines, bovines et caprines. On compte par exemple seulement quatre races laitières dominantes chez les bovins. Comment expliquer ce manque de diversité ?

Depuis les années 1960 et les lois d’orientation agricole sous Edgard Pisani, l’enjeu était d’arriver à une augmentation régulière de la production laitière ou de viande grâce aux « progrès génétiques ». Les brebis laitières, par exemple, devaient augmenter de 2% leur production de lait chaque année. Pour atteindre ce type d’objectif, on recourt à une « sélection pyramidale », qui repose sur l’isolement d’une élite dans l’élevage. On va ainsi repérer les mères à béliers qui vont produire des agneaux destinés à devenir des béliers sélectionneurs. Une fois élevés, on met « en testage » la production des jeunes béliers et l’on voit si ceux-ci sont améliorateurs ou pas. C’est un schéma qui s’est généralisé. Avec le développement de l’insémination artificielle et de la technique de congélation du sperme, seul un petit nombre de mâles sont aujourd’hui utilisés comme géniteurs.

Le principal critère de sélection pour les races laitières est donc celui de la production ?

Pour les vaches, les chèvres et les brebis, le principal critère est la quantité de lait produit. La richesse du lait – au travers des taux protéiques et butyriques – est un critère également pris en compte, ainsi que la facilité de traite et la conformation de la mamelle. L’appauvrissement génétique que nous subissons aujourd’hui dans les filières est la conséquence d’une politique productiviste, centrée sur des critères visant exclusivement l’augmentation de la productivité des élevages. L’ensemble de la filière est conditionnée par ce schéma de sélection pyramidale : les critères de résistance aux maladies ou d’adaptation aux milieux n’ont pas été pris en compte par les instituts techniques. Le risque, c’est que les animaux ne manifestent plus de capacités immunitaires pour résister aux maladies. Il faut revenir à une autre façon de concevoir l’élevage dans laquelle ce n’est plus l’institut technique mais l’éleveur qui est au centre des initiatives et des décisions.

Comment développer à nouveau cette diversité dans les filières ?

Il nous faut élargir le panel des races, qui se comptent aujourd’hui sur les doigts d’une main. Il est essentiel de préserver et développer l’ensemble des races locales adaptées à leur terroir. Ensuite, chaque éleveur au sein de son troupeau doit avoir une conduite qui favorise la diversité. Une bête risque d’être éliminée d’un troupeau parce qu’elle n’atteint pas un certain niveau de production, alors même qu’elle a développé d’autres qualités comme l’adaptation à la vie pastorale ou la résistance aux maladies. Ce qui est très important pour moi, par exemple, c’est « la longévité de carrière » : une bête qui vieillit est un animal qui a su s’adapter aux aléas de la production ou des dérèglements climatiques. Il y a également une tendance des éleveurs à aller vers l’homogénéité génétique de la race. Lors des visites de l’Unité pour la promotion de la race (UPRA), à laquelle adhère l’éleveur qui sélectionne les animaux, on demande à éliminer les bêtes qui ne sont pas aux standards de la race. Or les différentes qualités de toison ou de conformation sont un reflet de la diversité génétique du troupeau que je veille à conserver.

Vous vous êtes opposés avec d’autres éleveurs à la vaccination de vos troupeaux contre la fièvre catarrhale ovine (FCO). Pourquoi ce refus ?

Quand on banalise l’utilisation des antibiotiques, on favorise l’émergence de souches bactériennes résistantes et mutantes. Notre refus du vaccin contre la FCO est une manière d’interroger la façon dont on soigne, on alimente et on loge les animaux. La maladie traduit un problème lié aux conditions de vie imposées aux animaux. Bien sur, la vaccination peut être une solution pour les éleveurs qui se sentent démunis. Mais nous considérons que l’on ne peut pas imposer la vaccination à tout le monde, et notamment aux éleveurs qui mettent en avant d’autres démarches de soins. À titre personnel, je pratique l’homéopathie curative et je privilégie les soins préventifs comme les cures de minéraux ou de magnésium, par exemple. Progressivement, je constitue un cheptel résistant et adapté à son milieu. La vaccination contre la FCO n’est plus obligatoire aujourd’hui. Et la relaxe des treize éleveurs par la cour d’appel de Riom le 16 juin dernier montre que nous avons eu raison de privilégier autrement la santé de nos animaux.

Comment favoriser aujourd’hui la sécurité alimentaire ?

Les services sanitaires se montrent aujourd’hui extrêmement sévères à l’égard des petits producteurs concernant les préparations à la ferme. À l’inverse, ils autorisent la mise sur le marché de tonnes de steaks hachés congelés. À la Confédération paysanne, nous défendons l’agriculture paysanne, c’est à dire une agriculture qui produit avec une main-d’œuvre abondante. On favorise les circuits courts avec des liens étroits entre les producteurs et les consommateurs. Nous savons que lorsque l’on réduit les intermédiaires, on réduit le risque de contamination.

Propos recueillis par Sophie Chapelle

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