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Radicalisation

Après les attentats, le grand désarroi des responsables musulmans de France

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Divisés et dépassés, les leaders de l’islam de France sont à chaque fois pointés du doigt après les attentats. Et sont soumis à diverses injonctions : ils auraient la possibilité et la responsabilité d’empêcher les phénomènes de radicalisation et la dérive djihadiste. Malgré la volonté d’imposer une Charte de l’imam et une certification des responsables spirituels musulmans, les dirigeants musulmans français semblent bien impuissants face à l’endoctrinement de quelques fidèles, qui se déroule désormais en marge des mosquées.

Que font les responsables de l’islam de France ? La question, un peu désespérée, a retenti à nouveau après la funeste soirée du 13 novembre, comme après la série d’attaques de janvier 2015. « Les musulmans doivent faire le ménage », a-t-on entendu. L’injonction est lancinante : comment n’arrivent-ils pas, ces responsables jurant devant tous les micros leur amour de la République, à mettre en place un islam intégré au contexte national, encadré par des leaders formés à notre réalité ? Pour certains, ce serait le moyen d’éviter qu’une poignée d’illuminés ne sèment la mort. Mais est-ce vraiment si simple ?

L’islam de France, cette réalité très récente à l’échelle de l’histoire nationale, a bien du mal à trouver sa place institutionnelle. La Mosquée de Paris, première du genre en France métropolitaine, a été érigée en 1926, en hommage aux 70 000 soldats musulmans morts pour la France durant la Grande guerre. La République n’aimant que les choses simples et les schémas connus, nos dirigeants ont cherché à n’avoir en face d’eux qu’une seule tête, réactivant le projet napoléonien qui avait fait naître le Consistoire israélite et la Fédération protestante de France, pendants de la très pyramidale hiérarchie catholique.

C’est ainsi que, sous les auspices du ministère de l’Intérieur et des cultes, naquit en 2003, le Conseil français du Culte musulman (CFCM), engendré par Jean-Pierre Chevènement et baptisé par Nicolas Sarkozy. La structure se devait, en sus, d’être l’unique interlocuteur des pouvoirs publics, de résoudre tous les problèmes posés par le développement de l’islam religieux : nourriture halal, carrés dédiés dans les cimetières, création de mosquées...

Le CFCM, une structure sans moyen

Tous les occupants de la place Beauvau ont toujours soutenu le CFCM, lequel a fait les preuves... de son incapacité à jouer le rôle fédérateur attendu. Les raisons de cet échec, assez prévisibles, sont diverses. La France, terre de diaspora, accueille tous les islams. Et le CFCM n’est en fait qu’une structure sans moyen : son site internet est bloqué à février 2015, seul son président est visible et joignable par les médias. Elle est ballottée entre les grandes fédérations. Celles-ci sont constituées sur des bases nationales - la Fédération nationale de la Grande mosquée de Paris, gérée par l’Algérie ; le Rassemblement national des musulmans de France (RMF), qui regroupe les fidèles marocains ; le Comité de coordination des musulmans turcs de France – ou relevant d’une école de pensée – comme l’Union des organisations islamiques de France (UOIF), dominée par les Frères musulmans.

A l’inverse de cette dernière, bien implantée, le CFCM souffre d’une absence criante de légitimité auprès de la base pratiquante, notamment des jeunes. Le ministère de l’Intérieur reconnaît que le Conseil ne fédère que 30 % à 40 % des mosquées françaises. Bernard Cazeneuve a initié en mars 2015 une instance de dialogue, qui peut apparaître comme un contre-pouvoir.

Dans ce groupe de cent cinquante représentants de fédérations et de mosquées, des théologiens ou des associatifs, émerge notamment la figure de Tareq Oubrou, imam de Bordeaux, chouchou des pouvoirs publics. Paradoxe : ce dernier est membre de l’UOIF, si redoutée par tous les gouvernements qui préfèrent le très policé et consensuel Dalil Boubakeur et la Grande Mosquée de Paris. Mais le personnage, d’une santé précaire, ne dispose d’aucune légitimité auprès de la majorité de ses coreligionnaires.

Vers une certification des mosquées ?

A la tête du CFCM depuis début juillet, le président Anouar Kbibech, issu du RMF, tente de redorer l’image d’une institution en crise perpétuelle. Il a annoncé à son avènement vouloir s’attaquer à un chantier majeur : la formation des imams. « Cela recouvre des enjeux à la fois sécuritaires (ne pas laisser les mosquées aux mains de « prédicateurs sauvages ») et intégrationnistes (les imams devant contribuer à l’intégration des populations issues de l’immigration) », explique le sociologue Romain Sèze, auteur d’une étude remarquée intitulée « Être imam en France » [1] .

Le 24 novembre, au sortir d’un rendez-vous avec Bernard Cazeneuve, le président Kbibech a annoncé la publication future d’une « Charte de l’imam » et la mise en place d’une « certification » des responsables spirituels musulmans. Pour cela, on s’assurera du « parcours de formation théologique des imams, mais aussi de leur connaissance du contexte français et de la laïcité ». La Charte des imams comportera, dixit le président du CFCM, « des éléments de discours pour qu’ils puissent propager un islam ouvert, tolérant et respectueux des lois de la République ». Le document, estime Romain Sèze, « va encourager la professionnalisation de l’imamat, initiée dans les mosquées dans les années 1990. Le culte pourra gagner en qualité ». Le chercheur n’affiche cependant pas le même optimisme pour les salles de prières, gérées, selon lui, « le plus souvent par des bénévoles sans véritables formation », et guère touchées par les évolutions des mosquées.

Avec cette charte, l’enjeu est de redonner de la légitimité aux imams, qui, comme l’instance nationale, en manquent concrètement, exceptées quelques figures. Beaucoup sont peu ou mal formés, notamment au niveau académique, peu rémunérés et à la merci des présidents des association locales. D’autres, embauchés par des consulats de pays musulmans, exercent sans bien maîtriser la langue et encore moins la culture française. Les différents instituts de formation ouverts ces dernières années avec la bénédiction de l’État n’ont pas réussi à fournir les cadres religieux espérés. Comme d’autres observateurs, Romain Sèze note cependant le caractère non-coercitif du dispositif annoncé par le CFCM : « Les mosquées qui ne veulent ou ne peuvent pas bénéficier de cette certification continueront de s’en passer. »

« Les mosquées ne sont pas des lieux d’organisation des départs vers la Syrie »

Mais les mosquées sont-elles les lieux de radicalisation tant décriés ? Romain Sèze le réfute, mettant en avant la surveillance exercée sur ces lieux. Depuis bien avant les attentats de janvier ou novembre 2015, la police écoute ce qui se dit lors des prières du vendredi. Dès le 19 novembre, quelques jours après les attentats parisiens, une mosquée du quartier des Minguettes, à Vénissieux (Rhône), a été fermée par décision administrative, en vertu des possibilités offertes par l’État d’urgence. Décrite comme « salafiste », elle faisait partie, d’après Rue89 Lyon, d’une liste d’une dizaine de salles de prière suspectes, recensées par le Conseil régional du culte musulman (CRCM) et la préfecture. Conscients de cette surveillance, les recruteurs de djihadistes veillent à très vite couper les liens entre leurs protégés et les mosquées.

L’endoctrinement de celles et ceux qui optent pour la violence se tient dans des lieux bien plus discrets. Loin des imams et loin des familles, loin de toute raison. Lieu de rendez-vous et de recrutement, les mosquées, « ne sont pas des lieux d’organisation des départs vers la Syrie », note Bernard Godard, ancien responsable du Bureau des cultes au ministère de l’Intérieur, auteur de « La question musulmane en France », dans un entretien au Monde. « Lorsqu’il existe des dynamiques de radicalisation dans les mosquées, note pour sa part Romain Sèze, elles sont plutôt le fait de jeunes zélés qui s’en prennent aux imams qu’ils jugent trop "mous". »

L’incontrôlable « Cheikh Google » ?

L’ennemi des musulmans républicains a même un nom, le « Cheikh Google » [2], personnalisation de la toile, incontrôlable et ouverte à tous les discours. Le parcours chaotique de plusieurs des jeunes terroristes de 2015 montrent qu’ils étaient bien éloignées des dogmes religieux les plus fondamentalistes, avant de s’y référer puis de tuer et de mourir en leur nom. Le caractère politique du Djihad passe manifestement mieux dans les systèmes binaires du net que le véritable Djihad, lequel est avant tout un effort sur soi-même. Et le « Cheikh Google » apparaît meilleur recruteur de combattant vaguement religieux, en quête d’une cause à rallier, que de véritables musulmans. Quant aux concepteurs de ce mode de propagande, ils pratiquent sans vergogne l’utilisation optimale des réseaux numériques, des codes visuels des jeux vidéo ou des blockbusters hollywoodiens [3] pour vomir sur la modernité occidentale...

Une autre difficulté consiste à savoir contre qui réellement luttent responsables religieux et pouvoirs publics. Pour cela, il convient de détailler la réalité en France du salafisme, cette branche rigoriste de l’islam sunnite, qui se veut un retour aux origines. Une partie non négligeable de ses préceptes – rapports homme-femme, impossibilité de changer de religion.... – sont en contradiction avec certains principes républicains. Ce qui ne rend pas ses apôtres hors la loi. « Il n’est pas interdit de dire que les femmes doivent rester chez elles », note Bernard Godard.

Que faire des salafistes ?

On distingue trois branches dans la salafisme français. La grande majorité des fidèles de ce courant sont dénommés « quiétistes » ou « piétistes ». Considérant que leur pratique religieuse ne peut pas s’intégrer au mode de vie occidental, ils se consacrent à leur édification personnelle et ne portent aucune revendication politique. Une deuxième branche ambitionne de faire évoluer, dans le droit, la loi civile. Les Frères musulmans, courant venu d’Égypte et influent au sein de l’UOIF, se situent, selon certains observateurs, dans cette branche. Ces deux familles, dont on peut critiquer les convictions, condamnent la violence politique. Leur radicalité, réelle, demeure strictement religieuse. Contrairement au troisième courant, heureusement très minoritaire, qui se veut révolutionnaire, djihadiste et terroriste.

Aussi, vouloir combattre le salafisme dans son ensemble, à la manière de Manuel Valls qui le taxe « d’ennemi », pose question. Et divise au sein du CFCM, où l’UOIF pèse de son poids sur le terrain : un tiers des pratiquants. Quelle réalité veut-on combattre ? Même l’idée selon laquelle les terroristes viennent des milieux religieux traditionnels, où ils auraient baigné de longue date et y auraient lentement cultivé leur aversion de l’occident, est battue en brèche. La parcours de vie des terroristes de novembre le démontre. Ils ont soudainement découvert les « vertus » du salafisme le plus rigoriste et se sont brutalement radicalisés. Devant ces réalités, les responsables de l’islam de France sont perplexes. Et, à l’image des politiques, communiquent sur des grands projets hypothétiques pour masquer leur impuissance.

Philippe Clanché

En photo : intérieur de la mosquée bleue, à Istanbul / Basta !

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