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Témoignages Liberté d’expression ?

Après les attentats de Paris, une modératrice de sites de presse en ligne raconte le déferlement de messages haineux

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Les victimes des attentats du 13 novembre seraient « des bobos parisiens multiculturalistes qui l’ont bien cherché » ; des photos montages qui font croire à des scènes de liesse en banlieue parisienne ; des appels à interdire l’islam ou à donner le pouvoir à l’armée... Ce n’est qu’un échantillon des milliers de réactions et commentaires postés dans les forums des journaux en ligne ou les réseaux sociaux, après les attentats de Paris, nous raconte Valérie, une modératrice de ces forums. Elle témoigne d’un déferlement de propos haineux, de jugements à l’emporte-pièce, à l’heure des réactions instantanées, où chacun veut commenter à tout prix.

Lorsque j’ai été avertie des attentats de ce vendredi 13 novembre, je suis arrivée en soutien et support des modérateurs déjà présents. Je suis modératrice pour des sites de presse en ligne depuis plus de dix ans. J’ai vu passer des élections présidentielles, des faits-divers sordides, des lois qui ont déchaîné les passions. J’étais donc également à mon poste lors des attentats de cette année 2015. La société pour laquelle je travaille est chargée pour le compte de certains journaux français de modérer les réactions postées par les internautes sur le site même du journal, et parfois sur son compte facebook selon la charte établie par le journal.

Je suis à peu près aguerrie face à ce que je vais lire. Il est parfois malheureux de constater qu’à la parution d’un article, je peux prévoir les réactions selon le journal qui le publie. S’il est difficile de donner l’orientation politique des gens qui commentent les journaux en ligne, il est facile de constater qu’un grand nombre de commentaires est réactionnaire, peu réfléchi, fondé sur l’émotion et non sur la raison et s’alimente de beaucoup de rumeurs.

Après les messages de peine, de condoléances, la haine

Lors des précédents attentats du 7 Janvier 2015, nous avions immédiatement été prévenus de l’attaque contre Charlie Hebdo et nous nous sommes donc préparés à ce que nous allions lire. Les messages de peine, de condoléances, attristés, ont duré quelques heures puis ont été rapidement remplacés par des messages haineux, racistes, islamophobes. Les internautes ne se sont évidemment pas privés de sortir des photos de l’attentat ou d’autres, afin d’alimenter leur haine et leur colère. Nous devions maîtriser ce qu’il se passait sur les journaux : amalgames entre musulmans et terroristes, appels à interdire l’islam en France. L’attentat dans le magasin casher a ajouté une couche de sordide puisqu’il a alors été question de complot antisémite, de « juifs cherchant à se faire remarquer » et autres horreurs complotistes malheureusement habituelles en modération.

Lors de cette funeste soirée du 13 novembre, les commentateurs ont accordé peu de temps au recueillement et aux victimes pour très vite donner libre cours à la haine, aux rumeurs et aux complots. J’ai peu de temps en ce moment pour réfléchir à ce qu’il vient de se passer, à ce que cela implique, et à réserver une partie de mes pensées aux victimes de ces attentats, tant mes pensées sont prises par ce que je lis. Je ne sais jamais si je dois parfois en copier une partie publiquement pour que les gens puissent se rendre compte. Cela ne serait qu’une infime partie de ce qu’on lit et il serait en plus paradoxal de publier ce que je viens de modérer en tant qu’appel à la haine.

Dans de telles circonstances, les modérateurs ont aussi le devoir de vérifier les informations diffusées dans les commentaires. Nous avons parfaitement conscience que ce qui est écrit peut avoir un impact sur les proches qui cherchent à tout prix des nouvelles. Cela peut aussi créer une psychose et des mouvements de panique, ce qui pourrait potentiellement gêner les forces d’intervention. Enfin nous devons contrôler les accusations sans fondements ciblant untel ou untel ; en quelques minutes personne ne sait rien, tant de monde diffuse et beaucoup en profitent pour distiller, à dessein ou non, des informations au mieux erronées, au pire orientées pour servir des intérêts politiques, idéologiques. C’est ainsi qu’on a vu des photos-montages censés illustrer des scènes de liesse en banlieue parisienne après les attentats.

Une constante complotiste : « les juifs » auraient été prévenus des attentats

Les internautes dont les propos sont supprimés sont dans leur immense majorité persuadés que l’islam est en lui même porteur de haine et qu’il faut l’interdire en France. Certains pensent que les musulmans qui se désolidarisent des attentats ne sont pas sincères. D’autres pensent que « les juifs » étaient prévenus des attentats – constat que l’on retrouve quasiment à chaque attentat – et n’en ont pas averti les autorités françaises. Énormément de réactions appellent à fermer les mosquées, les frontières et demandent la création de milices.

D’autres profèrent des propos encore plus haineux en employant des mots racistes pour qualifier les musulmans et en souhaitant des actes violents à leur égard. Les agressions envers les femmes portant le foulard sont ainsi régulièrement justifiées ; si elles ne l’avaient pas porté, rien ne serait arrivé. Nous avions pu lire les mêmes propos lors des attentats de Toulouse : si les enfants n’étaient pas allés dans une école juive, ils n’auraient pas été assassinés. Certains pensent qu’il faut traduire notre gouvernement devant un tribunal militaire. D’autres veulent que l’armée dirige le pays.

Alors que les policiers risquent leurs vies, des internautes commentent leur travail

Beaucoup font de l’humour raciste et affligeant – et l’on a malheureusement constaté que certains n’en sont pas restés aux paroles – en prétendant qu’ils ont orné leurs commerces de têtes de cochons. Ainsi, pensent-ils, aucun musulman n’y rentrera plus. Une place importante est, comme toujours, accordée à Madame Taubira, accusée de ne pas avoir chanté la Marseillaise, accusée de soutenir les terroristes, accusée de laxisme judiciaire.

Un de mes collègues lui aussi présent ce vendredi souligne que nous devons déterminer extrêmement rapidement des lignes à adopter et que nous devons suivre l’information par tous les canaux possibles. L’émotion et la compréhension viendront plus tard. Nous nous retrouvons donc à regarder des chaînes d’information où les policiers risquent leur vie en se faisant tirer dessus à l’arme de guerre. Nous lisons dans le même temps des commentaires expliquant qu’ils « ne font pas bien », « pas assez vite », qu’ils sont « trop occupés à verbaliser les honnêtes gens sur la route au lieu d’assurer notre sécurité ».

Les victimes : « Des bobos parisiens multiculturalistes qui l’ont bien cherché »

Dans les heures qui suivent les événements, nous lisons que les victimes sont « des bobos parisiens multiculturalistes qui l’ont bien cherché », qu’à « toute chose malheur est bon et enfin ils vont comprendre ». Officiellement, on parle d’union nationale et de suspension de campagne. Les réactions d’internautes sont majoritairement à contre courant de ces idées. Rien n’arrête les militantismes, au contraire. Dans les minutes qui suivent l’information, chacun la récupère à des fins partisanes et les clivages, les haines, les violences verbales, n’en sont que plus exacerbées.

Cela ne s’arrête pas là, tout doit être commenté. Ainsi, même les témoignages de proches des victimes ont droit à la critique. Les internautes n’hésitent pas à juger des réactions des parents de victimes afin d’estimer de leur sincérité ou à déterminer s’ils ont trop ou pas assez pleuré devant les caméras. Certains publient des photos des corps de victimes pour mieux « dénoncer la barbarie ».

Les appels à la haine : la grande majorité des contenus reçus

Il ne s’agit pas de quelques réactions. On ne peut pas dire que ce sont quelques égarés, quelques imbéciles, lorsqu’on compte par jour des milliers de réactions de ce type. Un de mes collègues souligne que peu de gens imaginent ce que nous lisons tous les jours. Plus encore dans ces moments car il est impossible de l’imaginer sans être immergé dedans. Beaucoup pensent qu’il s’agit de « trolls », que cela reste rare, mais ce n’est pas le cas. Les quelques exemples évoqués à demi-mots représentent une large part de ce que nous recevons tous les jours. C’était le cas vendredi soir durant plusieurs heures, les appels à la haine devenant la grande majorité des contenus reçus.

Face à cela je me sens démunie. Il n’y a pas de réelle solution ou, du moins, pas de solution rapide et efficace. Il serait vain de penser que la justice a les moyens de poursuivre toutes celles et ceux qui tiennent des propos illégaux. Rappelons que le racisme n’est pas une opinion mais un délit. Il est parfois intéressant – même si c’est rare – de constater que certains internautes, après voir été modérés, nous remercient. Ils nous disent qu’ils se sont rendus compte de ce qu’ils avaient écrit et qu’ils n’avaient pas pris conscience de la gravité de leurs propos. Même si on peut douter de leur sincérité, on sait aussi que l’effet de meute et de masse joue. On le constate clairement sur les pages facebook des journaux où les réactions sont publiées avant modération : ces réactions sont beaucoup plus violentes et il est à supposer que lire des propos extrêmement violents et racistes peut donner l’impression à certains que ce qu’ils pensent n’est au fond pas si grave car dit par d’autres.

Se jeter sur son téléphone ou son ordinateur pour commenter à tout prix

Je ne sais s’il est indécent face à l’infinie douleur des familles de victimes et des blessés de dire que je suis vraiment très fatiguée de cette haine ; elle m’use. Je sais que je ne la banalise pas – ce qui pourrait être un risque – puisqu’elle continue à me toucher et, malheureusement quelquefois, à m’atteindre. J’aimerais parfois m’adresser à celles et ceux qui commentent les journaux en ligne, ou sur les réseaux sociaux – et je m’inclus parmi eux – pour nous demander si nous avons besoin d’autant parler et pourquoi. Est-il nécessaire de se jeter sur son téléphone, sa tablette ou son ordinateur pour commenter à tout prix ?

Ce que nous modérons a énormément changé en dix ans, tant dans son contenu qu’évidemment dans sa quantité. Il y a dix ans, pour pouvoir commenter un article de journal, il fallait le lire à partir de son ordinateur fixe puisqu’il n’existait pas de smartphone et pas de 3G. Il fallait s’inscrire sur les forums du journal le plus souvent avec un email valide. On devait ensuite chercher le forum idoine pour poster sa réaction. Aujourd’hui on découvre les news sur son smartphone, souvent grâce à facebook ou twitter, et l’on poste rapidement sous un article. On est donc face à une double instantanéité : celle de la nouvelle qu’on reçoit en direct où qu’on se trouve et celle de la réaction qu’on peut instantanément et facilement poster.

La libre expression, la pire ennemie de notre liberté d’expression ?

La presse en elle même a connu une évolution. En crise, énormément dépendante des revenus publicitaires, face à un public qui lit souvent davantage des brèves sur des faits-divers que des articles de fond sur l’actualité internationale, elle succombe parfois aux articles racoleurs qui ne peuvent qu’alimenter ce genre de réactions épidermiques.

Pour l’un de mes collègues, commenter reste une activité futile. Il lui semble que chaque internaute n’a aucune conscience individuelle du climat auquel il participe. Peu d’internautes se posent la question de l’impact réel qu’ils peuvent avoir au sein de cette foule de réactions. Finalement, ils ne font que profiter de leur libre expression. Mon collègue qui travaille lui aussi depuis dix ans dans cette société se demande un peu plus chaque jour si cette libre expression n’est pas aussi la pire ennemie de notre liberté d’expression.

- Voir aussi le blog « Crêpe Georgette » animé par Valérie
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Photo : CC Japanexperterna.se

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