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Ecole inégalitaire

Aider les élèves en difficulté : mission de plus en plus difficile pour profs de plus en plus dévalorisés

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Les classes Segpa accueillent près de 100 000 élèves en difficulté scolaire. Leurs professeurs tentent de leur redonner confiance grâce à un enseignement adapté, et les accompagnent vers la construction d’un projet professionnel. Mais face à un manque de moyens, à la faiblesse de la formation des enseignants et à la rigidité de l’administration, ces missions sont rendues de plus en plus difficiles. Rencontre avec deux professeurs d’un collège du Lot.

« Nous sommes parfois les seuls adultes à dire bonjour le matin à ces élèves », confie Edmond Kober. Depuis 30 ans, il enseigne au collège Jean Lurçat, à Saint-Céré (3500 habitants) dans le Lot. Il est professeur de « Segpa », l’un des multiples acronymes de l’Éducation nationale, qui signifie « Section d’enseignement général et professionnel adapté ». Comprenez : des classes vers lesquelles sont orientés des élèves en échec scolaire pour cause de difficultés familiales, sociales, parfois psychologiques, ou de handicap. Dès la sixième et à n’importe quel niveau du collège, les enfants en difficulté peuvent intégrer ces classes, qui leur permettent de suivre un enseignement en petits groupes – 16 élèves maximum en théorie – et de préparer plus tard un diplôme professionnel. Ils ont aussi moins d’enseignants, ce qui leur offre plus de stabilité.

Sarah Mouder vient d’effectuer sa deuxième rentrée en tant que professeur de Segpa dans le même collège qu’Edmond. Elle enseigne le français, mais aussi l’histoire-géographie et les sciences. Dans la classe, certains élèves souffrent de dyslexie (troubles de la lecture et de l’écriture), de dyspraxie (maladresse pathologique), ou de troubles du comportement. Certains portent un appareil auditif... « On ne peut pas enseigner à tous de la même manière, explique-t-elle. Il faut s’adapter et parfois modifier le cours qu’on avait préparé. » La capacité de concentration des élèves est souvent brève. Les enseignants doivent rechercher des moyens quasi individualisés pour capter leur attention.

L’équipe pédagogique a monté plusieurs projets autour de la parole, comme un atelier radio et un débat mensuels. Les élèves ont fixé eux-mêmes les règles : assis en cercle, ils choisissent un thème – le harcèlement, l’usage d’internet, le distributeur de boissons du collège... – et désignent ceux qui surveillent le temps et ceux qui donnent la parole. Lors de l’atelier radio, ils ont lu des textes à plusieurs voix et se sont interviewés les uns les autres au sujet de leurs stages en entreprises. Puis ils ont écouté leur voix à l’antenne.

Préjugés sexistes et faible estime de soi

Les enseignants doivent aussi aider ces ados à affronter le regard des autres, car les élèves de Segpa sont souvent victimes de moqueries et de discriminations. Leur sentiment d’échec scolaire est renforcé par le fait d’être renvoyé à leur faiblesse ou à leur handicap. Sans compter les clichés sexistes. Si la mixité est réelle dans les classes de Segpa, force est de constater que les filles s’orientent spontanément vers l’alimentation, le service et la vente, tandis que les garçons privilégient les métiers du bâtiment. « Les filles sont pourtant très minutieuses et fournissent un excellent travail technique, observe Edmond. Mais les ados ne sont pas tendres entre eux. Une jeune fille partie en CAP Électricien du bâtiment a dû renoncer, victime sans doute de trop de vulgarité. »

Tout au long de cette première année, Sarah a dû affronter des problèmes de discipline et des situations de conflit pouvant aller jusqu’à la confrontation physique. « Les ados cherchent la limite. Nos élèves ont vraiment besoin de savoir si l’adulte devant eux est quelqu’un de ferme, digne de confiance. Parfois, tous les autres adultes, dans leur cursus scolaire ou même au sein de leur famille, les ont rejetés. Ils nous mettent à l’épreuve pour vérifier notre solidité. » Selon Sarah, la faible estime de soi de ces élèves va de pair avec le recours à la provocation et à la violence. Certains préjugés sexistes atteignent aussi les profs : « Les garçons reconnaissent plus aisément l’autorité d’un homme que d’une femme. En tant qu’homme, j’ai moins de problèmes de discipline que mes collègues femmes », souligne Edmond.

« Tous les élèves devraient fabriquer quelque chose de leurs mains »

Les élèves de sixième et cinquième n’ont que des cours d’enseignement général. A partir de la quatrième, ils suivent des « ateliers » en vue d’une professionnalisation. Ils y découvrent d’une part les métiers du bâtiment, et d’autre part les métiers de bouche, de service et de vente. Tous les élèves expérimentent ces deux ateliers en demi-classe. En troisième, ils peuvent en choisir un. En parallèle, ils passent plusieurs semaines en stage en entreprise. De quoi bâtir progressivement un projet professionnel.

Mais des obstacles se dressent et les moyens manquent pour véritablement accompagner ces élèves. Jusqu’en 2006, l’atelier « habitat » s’appelait « structures métalliques ». On y travaillait les barres d’acier. Les élèves utilisaient des machines pour tronçonner, percer, meuler, souder... L’Éducation nationale a estimé que les machines étaient dangereuses et les a interdites. « On ne peut plus utiliser que des outils à main comme la scie ou le marteau, regrette Edmond. L’utilisation de ces machines donnait pourtant aux élèves une grande responsabilité, qui les aidait à grandir en retrouvant un sentiment de réussite. »

Le travail de l’acier a cédé la place à une initiation plus généraliste aux métiers du bâtiment. « Je ne suis pas formé en électricité ou en maçonnerie, se désole-t-il, et quand les élèves vont en stage auprès d’un artisan, ils se rendent compte que mes cours ne sont pas au même niveau ! Cela décrédibilise le collège. » Pourtant, Edmond se réjouit des bienfaits des cours d’ateliers. « Ils sont debout et actifs. Je ne les renvoie pas à une attitude scolaire classique, assis et contraints d’utiliser l’écrit, qui les a mis en échec. Pour autant, le travail manuel exige de grandes capacités de conception et d’abstraction. Ils y arrivent très bien. Tous les élèves de collège devraient et aimeraient fabriquer quelque chose de leurs mains, comme c’est le cas ailleurs en Europe. »

Des enseignants au statut non reconnu

Contrairement aux autres professeurs de collège, les enseignants de Segpa – sauf les profs d’atelier – ont une formation et un statut de professeur des écoles. Ils sont donc considérés comme des enseignants du premier degré, détachés dans le second degré. Un statut bancal et dévalorisé. Ainsi, bien qu’ils assument des missions de professeur principal, comme la gestion des conflits ou le lien avec les familles, ils n’ont pas droit à la prime correspondante. Ils vont certes bénéficier de la prime que le gouvernement a promise aux professeurs des écoles, mais en contrepartie, certaines de leurs heures deviendront bénévoles : deux heures hebdomadaires pour faire le point sur les élèves avec les autres professeurs, l’infirmier ou le conseiller d’orientation. Quant aux profs d’ateliers, ils n’auront tout simplement pas droit à cette prime compensatrice. D’où un profond sentiment de manque de reconnaissance.

Ont-ils au moins une formation adaptée aux difficultés qui les attendent face à un public spécifique ? Pas vraiment. Très théorique, la formation de professeur des écoles dans les « ESPE » (École supérieure du professorat et de l’éducation, ex-IUFM) ne prépare pas à enseigner à des ados souffrant de divers troubles de l’apprentissage et du comportement. Il existe une spécialisation permettant d’enseigner à des élèves handicapés, en institut médico-éducatif ou thérapeutique et éducatif. Sarah a demandé à suivre cette formation. Mais l’Éducation nationale lui a clairement signifié qu’elle n’était pas prioritaire et qu’elle pouvait se former elle-même. « Nous apprenons beaucoup sur le tas, estime Edmond. Le travail d’équipe est essentiel, car nous avons besoin de nous serrer les coudes. »

Un enseignement peu soutenu par l’Éducation nationale

Comme tous les collégiens et leurs enseignants, ceux de Segpa ont aussi du s’adapter à la nouvelle réforme dès la rentrée. Edmond et Sarah ne cachent pas leurs inquiétudes. La réforme prévoit des enseignements pratiques interdisciplinaires et un accompagnement personnalisé. « Pour la Segpa, les 2h45 hebdomadaires d’accompagnement personnalisé ne sont toujours pas intégrées, malgré les promesses du ministère », s’inquiètent-ils. Enfin, la réforme oblige les enseignants à inclure régulièrement des élèves de Segpa dans les classes générales parfois très chargées, jusqu’à 30 élèves. Cette plus grande mixité peut favoriser l’intégration, mais Edmond reste sceptique. « Cela risque d’être contre-productif et très déstabilisant, car le groupe est structurant pour ces élèves qui ont justement besoin d’un petit groupe pour être mieux accompagnés... ».

Le collège de Saint-Céré cumule ces difficultés et un manque de personnel spécialisé. Isolé au nord du département du Lot, très rural, il rassemble 400 élèves dont 57 en Segpa, répartis dans les quatre niveaux. Or, contrairement aux autres collèges lotois qui accueillent des Segpa, il ne compte pas de poste de direction pour cet enseignement adapté. Ailleurs, ce directeur est chargé de régler les problèmes de discipline et de conflits, mais aussi d’assurer le lien avec les familles, d’aider les élèves à trouver une entreprise pour effectuer leur stage. Ici, c’est aux enseignants d’assurer ces missions chronophages en plus de leurs cours. L’Éducation nationale vient de promettre qu’un directeur de Segpa serait détaché 10 heures par semaine, mais jusqu’ici rien ne s’est concrétisé. Malgré tout, Sarah veut continuer sa mission en cette nouvelle année scolaire, pour tenter à leur niveau de compenser les lacunes d’une école devenue de plus en plus inégalitaire.

Carole Testa


Écoutez l’intégralité des témoignages de ces enseignants sur le site internet de la radio locale Décibel FM dans les émissions Les Spéciales.

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