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Coopérative de transport

Des lignes de bus à des « tarifs populaires » autogérées par les chauffeurs

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C’est l’une des rares coopératives de transports collectifs : en Uruguay, des chauffeurs de bus ont récupéré leur société d’autocars urbains, abandonnée par leurs patrons. Et ça fonctionne ! Des profits sont générés, des emplois sont créés, et les salaires augmentés. De nouvelles lignes de bus sont même ouvertes, malgré l’acharnement des grands patrons des sociétés privées et d’élus hostiles à la coopérative. Les usagers, eux, ont gagné la préservation de « tarifs populaires » accessibles, l’ouverture d’un centre culturel et d’une radio de quartier.

La ville de Colonia del Sacramento, la plus ancienne cité de l’Uruguay fondée par les colons portugais, est surtout connue pour la richesse de son patrimoine historique, qui lui a permis d’être classée au patrimoine mondial de l’Unesco en 1995 [1]. Mais au hasard des déambulations dans le centre-ville, l’œil du visiteur est interpellé par l’apparition d’autobus rouge et noir, ornés d’énormes inscriptions latérales « Gestión obrera » (gestion ouvrière). Ces bus desservent la ligne qui relie le centre historique et le quartier Real San Carlos, au nord de la ville. Ils sont gérés par ABC Coop, une entreprise pas comme les autres.

L’histoire d’ABC Coop débute en septembre 2001, quand les premiers signes de la crise économique argentine se répercutent dans le pays voisin. Les propriétaires de l’entreprise, endettés, décident d’abandonner celle-ci, purement et simplement. L’Uruguay entre en récession. Sur la rive d’en face, de l’autre coté du Rio de la Plata, les travailleurs argentins entreprennent la récupération d’entreprises abandonnées par les patrons, pour reprendre la production. Les autocaristes d’ABC décident de les imiter. Devant le risque de perdre leur emploi, ils organisent des assemblées pour débattre de leur avenir et décident d’assumer la gestion de leur entreprise. « La tâche la plus difficile était d’expliquer aux travailleurs que l’unique sortie était de s’organiser, de remettre en marche les moyens de production, et que nous pouvions faire mieux que le patron si nous en étions convaincus », décrira, plus tard, Luis Rivas, secrétaire général de la coopérative [2].

Des trajets de bus au « tarif populaire »

Cette même année, sous l’égide du ministère du Travail, un accord est conclu avec le patron qui prévoit la cession, jusqu’en 2006, de trois véhicules et des installations de l’entreprise. Ceci en compensation des salaires impayés. Ce ne fut pas facile : cet accord pouvait créer un précédent. « Nous représentions un risque imminent pour les intérêts du patronat car nous pouvions être un exemple pour les autres travailleurs en montrant que nous pouvions mieux gérer l’entreprise. Pour cette raison, il était nécessaire de nous éliminer », explique Luis Rivas.

Si dans un premier temps, l’affrontement a lieu avec l’ancien propriétaire, après 2001 la coopérative doit livrer une bataille féroce avec les autres entreprises de transport de la ville. En défendant et en appliquant un « tarif populaire », ABC Coop s’oppose systématiquement à toute augmentation de tarifs, préjudiciable pour la population de Colonia. Comme ces tarifs dépendent d’une décision consensuelle prise entre les différentes parties – le service de la mairie et les entreprises –, ABC Coop bloque toute possibilité d’augmentation depuis des années.

Entraves du capitalisme de connivence

Ce statu quo aurait d’ailleurs causé un préjudice à l’entreprise Cotuc, qui assurait un service depuis 30 ans dans la ville et qui maintenait des relations étroites avec la mairie. En faillite, Cotuc a créé une nouvelle entreprise Sol Antigua SA, qui obtient immédiatement la concession de trois lignes de bus, alors qu’ABC Coop continue de n’assurer qu’une seule ligne. A chaque fois qu’elle tente de développer ses services, ABC en est empêchée par la municipalité. « Nous étions dans une guerre contre cette entreprise privée concurrente, une entreprise de 30 ans, amie du pouvoir politique. Ensemble, ils voulaient notre disparition », dénonce Luis Rivas.

En 2009, avec l’appui de la Banque de développement du Venezuela (BanDes), ABC Coop acquiert un nouveau véhicule et sollicite l’attribution de la ligne du quartier El General. Mais la principale entreprise concurrente, sous une autre dénomination, obtient le marché, alors qu’elle ne propose pourtant aucune amélioration de service. Depuis, ABC Coop ne cesse de dénoncer le favoritisme illicite de la municipalité en faveur de Sol Antigua, et continue de revendiquer l’attribution de cette ligne. La même situation se répète en 2012, quand ABC Coop postule auprès du département lors de l’attribution de la ligne inter-cités reliant les villes de Carmelo et Colonia, distantes de 80 kilomètres. Bien que seule entreprise à se présenter, ABC Coop est récusée sans aucun motif recevable.

Des lignes de bus au nom de révolutions

Comment fonctionne la coopérative de transport ? Tous les samedis, les travailleurs se réunissent en assemblée générale pour débattre collectivement du fonctionnement de l’entreprise. Tous les aspects de la vie de l’entreprise sont débattus : horaires de service, maintenance des véhicules, gestion des fonds, organisation des repas... Désignés par vote, les postes de direction et de secrétariat de la coopérative sont révocables à chaque assemblée. En cela, ABC Coop se distingue des autres coopératives de transport de l’Uruguay, généralement gérées par un conseil directeur qui ne se réunit pas plus d’une fois par an avec les employés, pour les informer de la situation de l’entreprise. « Dans nos assemblées, il n’y a pas d’un coté les camarades qui informent et de l’autre ceux qui écoutent, décrit Luis Rivas. Les moindres propositions sont débattues et adoptées par vote. C’est l’expression même de la démocratie ouvrière, où les camarades sont convaincus que tous contribuent à la résolution des problèmes ». A l’issue de chaque assemblée, les responsables sont chargés de mettre en œuvre les résolutions.

ABC Coop a instauré une rotation des fonctions : production, direction, administration. L’entreprise a également créé une école de conduite d’autobus, qui forme à la fois les nouveaux travailleurs de la coopérative et ceux qui travailleront pour d’autres entreprises de transport. Tout un symbole, les bus d’ABC sont numérotés en référence à d’illustres personnalités ou mouvements révolutionnaires : le « 17 », en référence à la révolution russe d’octobre 1917, le « 26 » pour le mouvement du 26 juillet (le début de la guérilla cubaine en 1953), le « 28 » pour l’année de naissance du Che (1928). Le prochain sera le « 43 » en mémoire du nombre d’étudiants disparus de l’école normale d’Ayotzinapa, dans l’Etat de Guerrero au Mexique, le 26 septembre 2014 [3].

Une réussite économique et sociale

Contre tous les pronostics, ABC Coop est parvenue à relever le défi économique. Sous gestion ouvrière, elle a pu rembourser les dettes laissées par le patron à la mairie et régler les cotisations dues à la Banque de Protection sociale. La coopérative a augmenté les salaires, qui se situent aujourd’hui à 50 % au-dessus de la moyenne nationale, et à créer de nouveaux postes de travail, en passant de 9 salariés à 15, en 2013. En période de crise économique, ABC Cooperativa continue à investir et à créer des emplois.

Comme il n’existe pas de syndicat d’autocaristes à Colonia, les travailleurs d’ABC ont sollicité l’aide de l’Union nationale des travailleurs du transport (Unott) et de deux coopératives d’omnibus de Montevideo, pour acquérir de nouveaux véhicules à un coût moindre. Cette solidarité a pris fin quand ABC Cooperativa a été expulsée de la centrale syndicale unique (PIT-CNT) pour avoir critiqué la politique gouvernementale soutenue par la centrale syndicale.

Des transports contrôlés par les travailleurs et les usagers

A l’opposé de la tendance générale des entreprises de transport qui ont supprimé les postes de contrôleurs en confiant cette tâche aux conducteurs, ABC Coop maintient deux travailleurs dans chaque autobus. Il ne s’agit pas seulement d’éviter d’augmenter le nombre de chômeurs, mais aussi de maintenir une qualité de service à la population, permettant à des contrôleurs d’être disponibles et d’orienter les passagers pendant que le chauffeur se concentre sur la conduite. En 2006, ABC Coop a également concrétisé sa volonté d’ouverture en direction de la population, en créant un centre culturel dans un quartier de la périphérie et en installant une radio communautaire [4].

Avec ses succès et ses difficultés, l’expérience d’ABC Coop, sous gestion ouvrière depuis plus d’une décennie, met en lumière un horizon possible pour la lutte des mouvements sociaux des transports. Comme celle qui s’est propagée dans de nombreuses villes au Brésil en juin 2013 contre l’augmentation des tarifs (lire notre article) [5]. Cette expérience d’ABC pose la question de l’expropriation du transport collectif, en le retirant à l’initiative privée pour le transférer sous le contrôle des travailleurs et de la population, sous forme de services publics ou de coopératives. Le transport collectif représente un marché énorme dans toute l’Amérique latine, qui reste essentiellement contrôlé par les entreprises du secteur privé. Il génère des profits élevés et une grande corruption, avec l’assentiment des pouvoirs publics. Ce secteur, constitué en puissant lobby, exerce une influence énorme dans la vie sociale et politique à tous les échelons. Dans le sous-continent, le secteur coopératif y détient une part infime. En Uruguay, il n’existe que deux autres entreprises récupérées de transport collectif, à Montevideo (Raincoop et Copay).

Richard Neuville

Cet article a été initialement publié par Association Autogestion. Association Autogestion veut promouvoir la réflexion et l’éducation populaire sur la thématique de l’autogestion. Elle vise à mutualiser les expériences de façon critique sans les transformer en modèles normatifs, et à appuyer toute initiative s’inscrivant dans le sens d’un projet émancipateur.

Pour en savoir plus sur les entreprises récupérées en Uruguay :

- Le blog d’ABC Coop
- Gabriel Burdín, “La autogestión en Uruguay : Economía social y empresas sin patrones”, Brecha, 30 Agosto de 2013.
- Pablo Guerra, “Promoción del empleo autogestionado en empresas recuperadas : El caso de desarrollo (FONDES) en Uruguay”, Quebec 2014 : Cumbre internacional de cooperativas.
- Pablo Guerra, “Autogestión empresarial en Uruguay – análisis de caso del FONDES”, Facultad de Derecho – Universidad de la República, Septiembre 2013.
- Juan Pablo Martí, Florencia Thul y Valentina Cancela “Las empresas recuperadas como cooperativas de trabajo en Uruguay : entre la crisis y la oportunidad”, Montevideo, marzo de 2013.
- Anabel Rieiro, "Representación y democracia : sujetos colectivos en el campo de la autogestión", in OSERA n°7, 2012.
- Raúl Zibechi, “Una década de fábricas recuperadas : Reinventar la vida desde el trabajo”, Programa de las Américas, 3 noviembre de 2010.

En bref

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