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A qui profitent les islamistes ?

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Si prompts à pointer la menace islamiste, en France, en Tunisie et dans le monde arabe, les médias français dominants n’ont quasiment pas couvert le Forum social mondial qui vient de se clore à Tunis. Il y incarne pourtant une véritable alternative à la vision morbide de l’engagement prônée par les salafistes. Une alternative qui dérange : il est beaucoup plus facile de surfer sur la peur.

Étrange sentiment alors que le Forum social mondial (FSM) vient de se clore en Tunisie. Le pays est à la croisée des chemins. D’un côté, l’émergence d’une société séculière, exigeante en matière de démocratie, de liberté et d’égalité, tout en conciliant les valeurs héritées de l’Islam. De l’autre, la tentation salafiste et rétrograde. Indéniablement, les mouvements sociaux et la société civile tunisienne sortent renforcés et dynamisés par le FSM. L’événement, avec ses 50 000 participants, est perçu comme une victoire, un pavé plein d’espoir jeté dans la mare islamiste, des conservateurs d’Ennahda aux groupuscules salafistes.

Oui, il y a eu des tensions et des altercations, mais pas forcément celles que l’on craignait : tensions entre Marocains et Sahraouis, altercations entre opposants syriens et soutiens du régime de Bachar el-Assad. Mais d’agressions islamistes, point. Pas d’insultes dans les allées de l’Université El Manar visant les déléguées occidentales ou les Tunisiennes dont la tenue vestimentaire ne serait pas réglementaire aux yeux des salafistes. Pas de razzias de barbus sur les terrasses des cafés de l’avenue Bourguiba où les restaurateurs sont encore nombreux, malgré quelques menaces, à servir de l’alcool. Ni dans les concerts de rue et leurs musiques impies. Oui, il y a bien ce petit sit-in dans un couloir de l’administration universitaire, où des femmes, soutenues par quelques militants islamistes, réclament le droit d’assister au cours en niqab. Mais il suffit de jeter un œil dehors pour comprendre comment, pour l’instant, leur revendication est déconnectée de ce que vivent les Tunisiens.

Vivre en s’engageant plutôt que de mourir en martyr

Les islamistes tunisiens ne sont pas vaincus, loin de là. Les tensions entre partisans de l’ouverture et ultra-conservateurs secouent discrètement le parti islamiste modéré Ennahda. Le salafisme s’implante dans des quartiers populaires, séduisant des jeunes en perte de repères, leur proposant une mort « héroïque », en martyr, plutôt qu’une vie insignifiante, anonyme. Certains s’embarqueront peut-être pour aller combattre en Syrie, ou descendront au Sahel pour rejoindre la lutte contre l’armée française au Mali. D’autres seront sans doute recrutés pour participer à une prochaine prise d’otages, en Algérie ou ailleurs (11 Tunisiens sur la trentaine de combattants composaient le commando salafiste qui s’est emparé du site gazier d’In Amenas, en Algérie, mi-janvier).

Dans ce contexte, le FSM est une indéniable réussite. Plutôt que de faire miroiter à une jeunesse frappée par le chômage, la perspective de devenir un martyr de l’Islam, on y discute coopératives, économie sociale, transition écologique et financements solidaires de projets portés par des jeunes Tunisiens. Plutôt que d’imposer une tenue vestimentaire canonique, on y parle démocratie, transparence et médias libres. Plutôt que de proposer programme de privatisations et alignement sur les exigences austères du FMI – ce que prône le programme d’Ennahda en matière d’économie –, on y débat biens communs, redistribution des richesses, accès à l’eau, à l’éducation ou à la santé. Et quelle claque à la morbide vision salafiste, importée d’Arabie Saoudite ou du Qatar, que cette diversité de culture et de comportements, que ce foisonnement d’idées qui se sont installées, une semaine durant, à l’Université El Manar (lire nos articles). Une vie où l’on se réapproprie son destin plutôt qu’une mort en martyr.

Où sont passés les médias français ?

D’où vient cette gêne alors ? De la quasi-indifférence du gouvernement et des médias français vis-à-vis de l’évènement. De Paris, éditorialistes et médias dominants sont prompts à crier au péril islamiste, à pointer la menace de l’Islam radical, à stigmatiser la Tunisie. Dans les allées d’El Manar, point de David Pujadas ni de caméras de France 2, encore moins d’équipe de l’émission Envoyé spécial, tant obnubilée par les islamistes tunisiens. Point de Caroline Fourest, encore moins de Christophe Barbier, pour constater ce qui se passe et donner la parole à celles et ceux qui sont en première ligne dans le combat politique face à la tentation islamiste. C’est pourtant bien ici, en Tunisie, que quelque chose se joue.

Le ministre de la Coopération Pascal Canfin est bien venu écouter quelques doléances sur le soutien à l’agriculture paysanne, l’appui aux énergies renouvelables ou l’annulation de la dette contractée sous la dictature de Ben Ali. Certes, on ne propose plus de vendre « notre savoir-faire » en matière de sécurité et de répression, comme ce fut le cas sous Ben Ali [1]. Oui, l’Elysée a bien mis la main à la poche pour financer l’événement [2]. Mais la France institutionnelle semble bien absente pour aider durablement le processus de transition démocratique. Un vide que ne suffit pas à combler la présence d’élus ou de responsables d’Europe écologie – Les Verts ou du Front de gauche dans les allées du FSM. L’appui, aujourd’hui, à l’émergence d’une société civile tunisienne jeune et féminisée serait pourtant bien plus efficace que des sanctions sécuritaires et une pression militaire une fois qu’il sera trop tard. Mais peut-être que cette approche pacifique et solidaire de la coopération internationale ne plaît pas à la vision néolibérale du monde, un néolibéralisme en pleine crise qui a bien besoin d’épouvantails pour asseoir son contrôle.

Ivan du Roy

@IvanduRoy sur twitter

Crédit image : Foreign Policy

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