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Désobéissance civile

À la frontière franco-italienne, les habitants de la vallée de la Roya risquent la prison pour avoir aidé les migrants

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À la fois cul de sac et point de passage de l’Italie vers la France, la vallée de la Roya voit chaque jour des dizaines de migrants se perdre sur les routes et les chemins de montagne. Spontanément, des habitants leur viennent en aide, malgré une pression politique, policière et judiciaire croissante. Organisés au sein de l’association Roya Citoyenne, ils refusent d’abandonner les migrants, souvent affamés et perdus, au bord des routes. Au départ discrète, leur action veut désormais se montrer au grand jour, pour contrer la répression des autorités. Quitte à risquer la prison. Reportage.

Ils seront jugés le 23 novembre pour avoir porté secours à des réfugiés. « Un délit de solidarité », affirme un de leurs avocats, Zia Oloumi. Au nord-est de Nice, deux habitants de la vallée de la Roya, nouveau point de passage des migrants vers la France depuis la fermeture de la frontière à Vintimille (Italie), comparaitront au tribunal de Nice pour, notamment, aide à l’entrée, à la circulation et au séjour de clandestins.

Cédric Herrou est l’un des deux prévenus. Cet agriculteur dont le combat a été popularisé par le New York Times accueille régulièrement des migrants chez lui, à Breil-sur-Roya (Alpes-Maritimes), avant de leur faire passer la frontière. Bénévolement. Il risque jusqu’à cinq ans de prison et 30 000 euros d’amende pour ce type d’infraction, sauf si l’aide apportée ne donne pas lieu à rétribution et vise « à préserver la dignité ou l’intégrité physique » d’une personne. « Régulièrement, des migrants, souvent mineurs, sont fauchés par des voitures en tentant de passer la frontière, argumente Maitre Oloumi, qui plaidera l’immunité humanitaire. C’est dans ce cadre qu’il est intervenu. »

Des habitants révoltés

Cédric Herrou a déjà été arrêté pour des faits similaires en août, lors d’un contrôle routier. Le procureur avait abandonné les poursuites à son encontre. Mais cette fois, il a aussi retenu une « occupation illégale de locaux privés » après l’ouverture d’un squat pour migrants à Saint-Dalmas-de-Tende, un autre village de la vallée. L’action a été largement relayée dans les médias locaux. Christian Estrosi, président de la région Paca (Les Républicains, LR), a immédiatement appelé à « démanteler ce camp improvisé en toute illégalité ». Des quatre militants gardés à vue après l’évacuation, seul Cédric est poursuivi. « C’est celui qui a le plus revendiqué, communiqué dans les médias qui est touché, analyse son avocat. Comme un symbole. »

Richard – plus connu localement sous le nom de Pak –, habitant du village perché de Saorge, commente : « Ça commence à faire beaucoup pour Cédric. Mais il n’est pas tout seul. » Sa longue barbe blanche est connue de tous les combats du secteur. Comme Cédric, il fait partie d’un groupe d’une centaine d’habitants de la vallée, révoltés du sort réservé aux migrants, rassemblés au sein de l’association Roya Citoyenne.

Une adolescente décédée sur la route

Le théâtre de cette mobilisation est un paysage de carte postale. Une vallée tranquille du Parc national du Mercantour, qui s’étire le long de la frontière italienne. La Roya-Bevera est connue pour ses villages perchés dans la montagne et la diversité de sa faune et de sa flore. Mais depuis plusieurs mois, le site reçoit la visite d’inhabituels randonneurs. Des centaines d’hommes et de femmes, souvent très jeunes, parfois simplement chaussés de tongs.

Tous arrivent de Vintimille en Italie, une vingtaine de kilomètres plus au Sud, où la frontière est à nouveau contrôlée depuis le 15 juin 2015. Ne pouvant rejoindre Menton, en France, par la côte, les migrants empruntent des voies toujours plus dangereuses, tunnels ferroviaires ou autoroutes. Le 9 octobre, une adolescente érythréenne est décédée, fauchée par un camion à quelques mètres de la frontière française. D’autres espèrent passer la frontière par la montagne, malgré les patrouilles de militaires. Certains entrent en France et suivent la vallée de la Roya vers le Nord, ignorant qu’au bout de la vallée, ils se trouveront de nouveau en Italie.

« Oui, nous leur faisons passer la frontière »

Nathalie Masséglia vit à Breil-sur-Roya. En mai dernier, alors qu’elle rentre chez elle, elle croise trois jeunes gens marchant au bord de la route, qui se dirigent vers Vintimille. « Il y avait de l’orage, on était en alerte orange. Ils étaient trempés, en tongs, ils portaient chacun un petit sac plastique. Ils m’ont expliqué qu’il voulaient aller en France et qu’ils ne savaient pas où ils étaient. Je les ai embarqués et ils sont venus à la maison. Ils venaient du Soudan, ils n’avaient pas de plan, pas de famille chez qui aller. Alors, oui, nous leur avons fait passer la frontière. » C’est à cette époque que des habitants ont décidé de s’organiser pour venir en aide, le plus souvent discrètement, à ces migrants en transit. Mais aujourd’hui, Nathalie ne veut plus garder l’anonymat. « J’en ai marre de laisser Cédric assumer tout seul. Nous sommes plusieurs. »

Le 17 octobre peu avant minuit, à Saint-Dalmas, ils sont une vingtaine de militants au rez-de-chaussée du bâtiment réquisitionné, un ancien bâtiment de la SNCF. L’eau et l’électricité n’ont pu être rétablis, c’est donc à la lueur des bougies que les tours de garde s’organisent, « pour ne pas que ce soit la débandade quand les flics arriveront ». Richard, comme les autres, ne se fait pas d’illusions. Il attend la police dès le lendemain. L’association Roya Citoyenne, en lien avec d’autres associations d’aide aux migrants, a ouvert ce « lieu d’accueil et de transit » pour mettre des migrants à l’abri et donner un coup de projecteur sur la situation dans la vallée.

Mais cette action improvisée est aussi le signe que la solidarité spontanée ne suffit plus face à l’afflux quotidien des migrants. La cinquantaine de personnes hébergées au squat dormaient la veille chez Cédric et dans une autre famille. « La décision s’est prise en deux jours, parce que ce n’était plus tenable », raconte Richard en faisant tourner un verre de rouge.

Expulsions illégales de mineurs

À l’étage, les jeunes réfugiés dorment déjà, serrés les uns contre les autres. Parmi eux, une majorité sont mineurs. Lors de l’évacuation, trois jours plus tard, ils seront dirigés en bus vers Menton avec la promesse d’une prise en charge. La loi française exige la mise à l’abri et l’accompagnement des moins de 18 ans. Nathalie est sceptique. Le département des Alpes-Maritimes dirigé par Éric Ciotti (LR), compétent pour cet accueil, refuse déjà de prendre en charge de nouveaux mineurs isolés, au motif que ses centres d’accueil sont pleins. « Hier une fille mineure est arrivée à Breil à pied depuis Vintimille. Elle avait les pieds brûlés à force de marcher. C’est la quatrième fois qu’elle échoue ici. A chaque fois, elle est expulsée vers l’Italie. »

À Vintimille, Maurizio Marmo, directeur de l’association Caritas pour le diocèse, nous confirme ces expulsions illégales. « Normalement, la police italienne ne doit pas les accepter. Mais les Français les mettent simplement dans un train retour vers l’Italie. » Dans la ville frontalière, les mineurs isolés représentent 15% des migrants pris en charge par Caritas et la Croix-Rouge. Mais la plupart ne transitent que quelques jours, échappant à la prise en charge humanitaire. C’est à ceux-là que Roya Citoyenne veut apporter son aide, en distribuant des repas froids, « tous les soirs sauf le dimanche », précise Richard, chargé de la tournée du lundi. Au menu : salade composée, pommes locales, petit pain et fromage.

« Vous savez que c’est interdit de distribuer de la nourriture ? »

À peine la voiture garée près du pont qui surplombe la Roya, Rodrick se penche par dessus le muret. « Food ? », lance-t-il dans le vide. En quelques secondes, des silhouettes sortent de l’ombre. Depuis la route, le jeune homme leur lance les sacs de nourriture. « On dirait que je nourris des animaux au zoo », se désole-t-il. Mais il n’a pas le choix. Les migrants n’osent pas se montrer, et les maraudeurs doivent agir très vite. La Ville de Vintimille a interdit la distribution de nourriture aux migrants, en dehors des lieux d’accueil. Là non plus, les habitants solidaires n’échappent pas au harcèlement policier.

Au bout de vingt minutes, suspension de la distribution. Deux patrouilles de la police municipale viennent contrôler les identités des maraudeurs, sans porter attention aux groupes de migrants qui s’agglutinent sur le trottoir d’en face. « Vous savez que c’est interdit de distribuer de la nourriture ? », questionne l’officier.

« Soit on nous aide, soit nous allons tous en prison »

La police repart en demandant au groupe de quitter la ville. Mais dès que la voiture a tourné au coin de la rue, Richard prend la décision de continuer. La distribution s’achève juste au moment où les voitures de police font un deuxième passage... Cette fois, le groupe s’enfuit en vitesse. Les 150 repas sont partis en moins d’une heure. Richard est plutôt content : « On les a eus, on a presque tout distribué ! C’est le même cirque à chaque fois. Un coup de pression, mais ça ne va pas plus loin. »

Combien de temps les habitants de la Roya auront-ils la force de continuer ? « Je suis fatiguée, avoue Nathalie. Je n’ai plus de vie privée ». L’avocat de Cédric raconte que la crainte de poursuites a découragé son client : « Aujourd’hui, Cédric se pose la question. Si un gamin de 16 ans frappe à sa porte, que doit-il faire ? » Nathalie souhaite une réponse humaniste des autorités, pour au moins mettre à l’abri les personnes en danger alors que l’hiver approche. Et alerte : « Soit on nous donne un coup de main, soit nous allons tous en prison. »

Margaïd Quioc

Photos :
- Migrants en Provence Alpes Côte d’Azur, Association pour la Démocratie à Nice et dans les Alpes-Maritimes
- Vallée de la Roya, octobre 2011, CC Fulvio Spada.

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