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Projet jugé inutile

Sivens : la ZAD évacuée mais un nouveau projet de barrage toujours autant controversé

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Vendredi 6 mars, alors que le Conseil général du Tarn votait le redimensionnement du projet de barrage de Sivens, la « zone à défendre » du Testet était évacuée. Si les promoteurs du projet, désormais soutenus par des agriculteurs et des riverains organisés en quasi milices, marquent une nouvelle victoire, la bataille du Testet est loin d’être terminée. Le nouveau Conseil général du Tarn, issu des élections départementales des 22 et 29 mars, devra compter sur de nouvelles autorisations pour pouvoir mener à bien son projet, qui pourrait être incompatible avec la Loi sur l’eau. Les opposants n’ont pas dit leur dernier mot.

43 pour et 3 contre. Avec la même répartition qu’il y a deux ans, les élus du Conseil général du Tarn, à majorité socialiste, ont une nouvelle fois « réaffirmé la nécessité de réaliser une retenue dans la vallée du Tescou », vendredi 6 mars. Les élus s’engagent ainsi à « redimensionner le projet » de moitié tout en le maintenant « sur la zone » initiale. Enfin, ils exigent « l’expulsion immédiate et sans délai » des occupants, expulsion qui a été ordonnée par le ministre de l’Intérieur une heure après la fin des débats de l’assemblée départementale.

Loin d’un débat sur le fond, les échanges n’ont servi qu’à tenter, pour les plus obstinés, de demander le maintien du projet initial sans aucun changement, « parce que nous l’avons déjà voté deux fois ». Et, pour les plus en verve, à fustiger les occupants, « des personnes animées par le seul but de détruire et de s’opposer systématiquement à tout projet ». Seuls trois élus – deux communistes et un divers droite, il n’y a pas d’élus écologistes – font entendre une autre musique. L’un d’eux décrit le « dossier Sivens » comme « des sables mouvants : Plus on avance, plus on s’enfonce ». Son voisin a beau demander à ses collègues « d’accepter humblement de se mettre en doute » et de « tirer un trait sur un projet que les experts ont qualifié de médiocre, surdimensionné et surévalué », ces voix, toujours aussi minoritaires, ne seront pas entendues.

Alliance objective entre élus, forces de l’ordre et milices anti-zadistes

Pendant ce temps, sur la zone du Testet, l’expulsion débute. Après une semaine de blocus, de violences physiques contre les zadistes par des agriculteurs et riverains organisés en quasi milices, c’est la gendarmerie qui s’est déployée ce vendredi sur le site. Plus de 300 gendarmes sont là pour déloger moins de quarante occupants répartis dans le vallon et les bois. Les médias, jusqu’ici persona non grata, sont finalement conviés à venir filmer et rendre compte du bon déroulé de l’opération. Impuissants, les occupants hésitent entre résignation à partir et résistance non violente. Ce qui n’empêche pas les gendarmes de les trainer au sol et de matraquer les plus récalcitrants. A 13 heures, seuls quatre occupants sont encore perchés en haut d’un mirador, à deux pas du lieu où est tombé Rémi Fraisse, tué par l’explosion d’une grenade offensive dans la nuit du 25 au 26 octobre. Encerclés par 200 gendarmes et plusieurs dizaines de journalistes, ils sont délogés. A 15 heures, tout est fini. Sur place, il ne reste que trois zadistes, autorisés à récupérer les affaires de tout le monde, quelques moutons, poules et biquettes, signes des activités agricoles pratiquées au milieu de la zone parsemée d’habitations précaires abandonnées, que les forces de l’ordre sont déjà en train de détruire.

Depuis une semaine, tout conduisait à ce scénario, dans un jeu d’alliance objective entre les groupes anti-zadistes, la gendarmerie et les élus du Conseil général. C’est la Fédération régionale des syndicats d’exploitants agricoles (FRSEA) qui a lancé une semaine plus tôt un appel à venir quadriller les accès au Testet, dès le lundi 2 mars. Venus notamment d’Aveyron, de Tarn et Garonne, du Lot et du Gers, entre deux et trois cents agriculteurs se relaient jour et nuit pour empêcher tout accès. Le motif : « La justice a ordonné l’expulsion quinze jours plus tôt. Nous sommes là pour faire respecter l’État de droit », lance Philippe Jougla, président de la FDSEA du Tarn. Quitte à se substituer à la police pour faire exécuter cette décision et à utiliser des méthodes illégales de blocage des routes, de contrôle d’identité et de fichage des passants.

Des actions commando

S’y ajoutent des actions commando, en petits groupes, armés de bâtons, barres de fer ou pioches, pour attaquer tout ce qui ressemble de près ou de loin à un « pelut » (chevelu en occitan), la cible désignée. Pneus crevés, battues dans les bois, vitres brisées, personnes tabassées, on parle bien ici de « milices » organisées : des groupes se considérant comme des forces supplétives de police, opérant des destructions illégales, usant de la violence.

Ces groupes agissent en totale impunité et peuvent aussi s’en prendre à des journalistes. Plusieurs photographes et journalistes indépendants ont été menacés pour leur avoir demandé d’expliquer leurs actes. La police, qui a reçu pour consigne d’éviter les affrontements directs, n’empêche pas ces actes, pourtant parfois commis sous ses yeux. Elle n’intervient qu’en dernier recours, pour empêcher ces affrontements de dégénérer. Quant aux élus locaux, ils ne voient là qu’une manifestation légitime de riverains à « bout de nerf », sans jamais condamner aucun des comportements. « On est dans une partie à trois équipes, c’est bizarre comme situation, raconte Oze, l’une des dernières occupantes de la zone. Sans que cela soit dit, l’expulsion a en fait déjà commencé. » Elle sera effective ce vendredi 6 mars à 11 heures, sur ordre du ministre de l’Intérieur.

Des décisions qui ne règlent rien

Les élus ont beau se réjouir, le barrage, lui, est bien loin d’être construit. La décision du Conseil général du Tarn, aussi symbolique soit-elle, n’a en fait aucune valeur juridique. Pour l’heure, seuls valent les arrêtés préfectoraux d’octobre 2013 déclarant l’utilité publique, l’intérêt général, dérogeant à la loi sur l’eau et à la destruction des espèces protégées. Quatre autorisations toujours contestées juridiquement. La décision des tribunaux est attendue dans les prochaines semaines. La France est par ailleurs toujours menacée de sanction sur ce dossier par la Commission européenne, pour non-respect de la directive cadre sur l’eau.

Surtout, les besoin réels et concrets en eau de la vallée du Tescou n’ont toujours pas été évalués. Dans leur dernier rapport, les experts envoyés par le ministère de l’Écologie font état d’une réunion de travail du mois de décembre 2014. Sur 120 agriculteurs présents, seulement 16 déclarent pomper de l’eau dans le Tescou. Si l’on ajoute le coût potentiel du mètre cube, équivalent à celui du barrage voisin du Thérondel (lire ici), il ne reste que onze exploitants potentiellement prêts à payer le prix nécessaire pour pouvoir utiliser l’eau issue du barrage de Sivens.

Parallèlement, 180 lacs collinaires – des retenues d’eau situées sur des collines – ont été recensés sur le bassin versant du Tescou et de ses affluents, en grande partie sous-utilisés. Même diminué de moitié dans son volume, le barrage prévu à Sivens entraîne toujours la destruction de la zone humide, comme l’explique Françoise Blandel, du Collectif pour la sauvegarde de la zone humide du Testet : « Le projet dit alternatif pose les mêmes problèmes au regard des règlementations nationales et européennes. » Enfin, reste le poids symbolique de la construction d’un barrage, là où les affrontements entre force de l’ordre et opposants ont entrainé la mort de Rémi Fraisse, jeune manifestant pacifiste, tué par l’action des forces de l’ordre sur le chantier.

Les élus prendront-ils le risque de passer en force ?

Dans son obstination, le Conseil général oublie également la nécessité de réaliser des études complémentaires avant d’envisager de construire un nouveau projet. Une tâche qui reviendra à la nouvelle assemblée départementale issue des prochaines élections. Il faudra ensuite que les financements ne soient pas entachés d’illégalité : le protocole transactionnel qui consiste à faire payer par l’État les financements déjà engagés par le Conseil général sur le projet initial, pourrait tout à fait être contesté, dès lors que le premier projet serait jugé illégal. Au niveau national, la France doit toujours proposer son nouveau modèle de gestion de l’eau pour respecter les exigences de Bruxelles. Les récentes déclarations du Premier ministre Manuel Valls, ouvrant les vannes à la construction de nouvelles retenues d’eau, pourraient bien se révéler elles-aussi incompatibles avec le droit européen.

Au final, il semble presque inenvisageable à ce jour que ce barrage soit construit rapidement en respectant la loi. Toute la question est de savoir si les élus prendront le risque de passer une nouvelle fois en force. Et surtout, si les citoyens les laisseront faire. Car malgré l’expulsion, les opposants n’entendent pas abandonner le combat. Ils étaient réunis dès vendredi soir dans la commune voisine de Gaillac pour occuper la place centrale le temps d’une nuit, avant d’en être chassés le lendemain par la police. Celle-ci a notamment brandi un « arrêté anti-zadiste », interdisant toute manifestation d’opposition à Sivens dans la ville de Gaillac. « L’esprit du 11 janvier », après les manifestations de masse en faveur de la liberté d’expression, ne semble toujours pas avoir atteint le département du Tarn.

Les milices favorables au barrage, elles, courent toujours et continuent de traquer les opposants dans les villages alentours. Ainsi, ce 8 mars, elles sont venues menacer une quinzaine d’opposants réunis à Lisle-Sur-Tarn pour un simple pique-nique. Contre ces pratiques, des appels sont lancés un peu partout pour organiser des actions ciblant le syndicat agricole majoritaire. Loin d’être terminée, la bataille du Testet pourrait finalement être le point de départ d’une contestation plus générale et frontale contre le modèle agricole productiviste.

Grégoire Souchay (texte et photos)

Grégoire Souchay est l’auteur, avec Marc Laimé, de Sivens, le barrage de trop, publié au Seuil et en collaboration avec le journal Reporterre.

A lire sur Basta ! : les articles contre le projet de barrage de Sivens, dans le Tarn.

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