Sportifs antifascistes

À Ménilmontant, un autre football est possible

par , Ludovic Ferro

  • Ajouter
  • Imprimer
  • Partager sur Delicious
  • Partager sur Google+

Loin du foot professionnel et de ses dérives, une bande de copains a fondé dans l’Est parisien un club d’un genre nouveau. Ici, il est autant question de l’accueil des réfugiés ou d’anti-fascisme que de ballon rond. Un engagement politique à coup de fumigènes et de messages provocateurs, qui détonne dans les tribunes du plus bas échelon du football français. Reportage.

En ce dimanche de mars, un franc soleil inonde les tribunes du stade de l’Aube, à Troyes. Sur la pelouse, les millionnaires parisiens fêtent le quatrième titre consécutif de champion du PSG. À 200 km de là, la cinquantaine de supporters qui a envahi les travées du stade des Fillettes, dans le nord de Paris, n’ont d’yeux que pour leurs stars à eux, qui s’échinent à aligner trois passes sur le mauvais terrain synthétique du 18e arrondissement. Ici, pas de Zlatan ou de Di Maria, mais Flavien, Thomas ou Sami. Bienvenue au Ménilmontant Football Club, leader de la 14e division du district de Seine-Saint-Denis.

Deux ans plus tôt, une drôle d’idée a germé chez un groupe de jeunes qui a ses habitudes dans le quartier de Ménilmontant, dans la 20ème arrondissement de Paris : créer un club de foot autogéré, dont les valeurs vont au-delà du sport. Au programme : anti-fascisme, anti-racisme, anti-homophobie. « Au tout début, on devait être une vingtaine », se souvient Julie [1], 22 ans, qui exerce le métier d’infirmière quand elle n’est pas sur les terrains. Thibault, 26 ans, renchérit : « Aujourd’hui, il y a plus de gens impliqués. Pour venir aux matchs, aux réunions, amener les boissons, le matériel, ça se motive pas mal. On a progressé. »

Ni entraineur, ni dirigeant

Le club compte maintenant 24 licenciés et une cinquantaine de supporters en moyenne. Sans renier l’un de ses principes de base : l’horizontalité. Ici, tout se décide collégialement, du nom du club à la couleur du maillot, en passant par le choix du logo. « Le bateau, car c’est le symbole de Paris, mais avec les canons qui représentent la Commune, en 1871. C’est la date qu’on met en avant », poursuit Thibaut. « Parce qu’on n’a pas été créés au 19e siècle ! », se marre Julie. L’équipe qui joue le week-end est elle aussi choisie après le vote des joueurs présents à l’entraînement du mercredi. Ici, il n’y a ni entraîneur, ni dirigeant.

« On n’a personne au-dessus de nous qui cherche à faire de l’argent », précise François, 25 ans, directeur de colo dans le civil, et défenseur au Ménilmontant Football Club (MFC). Concrètement, le club s’autofinance grâce à une cotisation de base fixée à 10 euros par mois. « Pour ceux qui peuvent », glisse un supporter. Et grâce à la vente de t-shirts, écharpes ou bonnets. Car il faut bien des ressources pour faire tourner une équipe, même en amateur. Le terrain de Bobigny où sont joués les matchs à domicile coûte par exemple 900 euros par an et 76 euros doivent être déboursés pour payer un arbitre toutes les deux semaines. Sans compter les animations en tribune.

« Le foot, ça peut être une manière d’accrocher à la politique »

Au stade parisien des Fillettes, le MFC est en déplacement pour une partie face aux Enfants de la Goutte d’or. Un match important. Car après une première saison à tâtons, le jeune club ambitionne désormais de monter en 13e division. Le “Ménil” est rapidement mené 2-0, mais l’essentiel est ailleurs. En tribunes. Les jeunes du quartier dégainent leurs smartphones pour filmer le joyeux bordel qui trouble la quiétude de ce dimanche de fin d’hiver. Olivier Besancenot, venu en voisin, y va aussi de sa photo. Au milieu des volutes des fumigènes et des nombreux pétards, les “Forza Menil” ou “Allez le MFC” claquent. « On est trop petits pour parler d’ultras, confie Julie. Mais c’est sûr qu’il y a une culture ultra chez nous ». Les ultras, ce sont ces groupes de supporters les plus fervents et les plus passionnés. Le MFC a en tous cas ses fidèles. « On fait des animations, des tifos, on a du matériel, on va aux matchs à l’extérieur », assure Thibaut.

Ce jour-là, les supporters du club de Ménilmontant ne tardent pas à afficher une banderole de soutien, en version originale, aux ultras du club d’Omónia de Nicosie, à Chypre, qui « subissent une très grande répression de par leur engagement politique de gauche ». La bannière « London anti fascists », offerte par leurs amis anglais du club autogéré de Clapton, trône aux côtés du drapeau palestinien, rappelant les racines politiques du MFC. « Nous sommes tous des enfants de Gaza ! », scandent les supporters, avant de déployer une nouvelle banderole, contre le projet de loi Travail cette fois.

Une flopée de revendications qui a aussi pour but de sensibiliser une partie du public pas forcément politisé. « Le foot, ça peut être une manière d’accrocher à la politique, affirme Julie. C’est un lien social assez important. » François explique : « C’est un sport collectif, c’est LE sport populaire. Il y a des gens en tribunes avec nous qu’on avait jamais vus dans le milieu militant avant. Je ne pense pas qu’ils sont là parce qu’ils sont dégoûtés de la politique, mais disons qu’ils ne sont pas attirés par les manifestations et les mouvements sociaux… » Les tribunes, une autre voie pour essayer de changer le monde ? Exemple l’an dernier, quand l’effectif comptait un joueur sans papier, menacé d’expulsion. Le MFC a alors multiplié les mobilisations, sur le bord des pelouses comme au tribunal. Malgré tous leurs efforts, Emmanuel a depuis été contraint de retourner en Côte d’Ivoire. Une défaite qui n’empêche pas le club de continuer le combat sur d’autres terrains.

« Ménil en Ligue des champions ! »

Mais pas besoin d’être encarté dans un parti pour entrer au MFC : « Dans le vestiaire, on ne parle pas du tout de politique mais plutôt de foot », souligne François. Mais il arrive souvent que les rencontres se terminent par une photo souvenir avec leurs adversaires quand les deux équipes sont sur la même longueur d’onde sur le terrain politique. Les hommages des supporters à Zyed et Bouna, les deux jeunes morts à Clichy après avoir été poursuivis par des policiers, à Clément Méric, tué par un militant d’extrême droite, ou encore les messages en faveur de l’accueil des réfugiés ont été l’occasion de prendre la pose, équipes mélangées derrière les banderoles. « On a toujours de très bons retours. Pour beaucoup de nos concurrents, c’est aussi l’unique fois de leur vie où ils joueront devant des supporters qui chantent », s’amuse François.

Poussés par les encouragements, les joueurs du MFC accrochent justement un match nul, 2-2. Ils rejoignent les fans en tribune, qui passent le balai pour nettoyer les restes de leur dernière animation à base de papelitos, ces confettis faits maison. « Si on le fait pas, le gardien du stade va finir à 22 heures », lâche Julie pour motiver les troupes. Jérémy, 23 ans, habite à Lyon. C’est la deuxième fois qu’il assiste à un match du Ménilmontant FC. « J’ai entendu parler de l’équipe sur internet, et j’étais déjà venu pour le match en hommage à Clément Méric », dit-il en nouant son écharpe aux couleurs du club, qu’il vient tout juste de s’offrir. « C’est pas histoire de supporter un club pour supporter un club, ça je peux le faire depuis ma chambre. Non, ce sont les valeurs antifascistes du MFC qui m’attirent, je me reconnais là-dedans. »

Le match suivant, Jérémy a refait le déplacement pour assister au choc face à Romainville, le dauphin du MFC au classement. La match s’est soldé par une victoire 4-2 du MFC. En attendant de voir le club briller plus haut ? Pas à n’importe quel prix. « Si un jour on monte, c’est possible qu’on nous interdise les fumigènes, s’inquiète Julie. Je préfère qu’on reste dans des basses divisions et que ceux qui viennent en tribunes soient tranquilles, qu’on puisse faire ce qui nous plaît. Plutôt qu’être en CFA ou en National et avoir des comptes à rendre. » Ce qui n’empêche pas de rêver. « Ménil en Ligue des champions ! », chantent les supporters à la fin du match. « Oui, dans 15 ans », se marre François. Voilà le PSG prévenu.

Adrien Otravent et Ludovic Ferro (Texte et Photos)

- Voir la page Facebook du MFC 1871

Cet article a été réalisé dans le cadre du projet Médias de proximité, soutenu par le Drac Île-de-France.

En bref

Vidéos

  • Artisanat « Un métier n’est pas là pour vous emprisonner mais pour vous rendre libre »

    Voir la vidéo
  • Documentaire participatif Opération climat : saisir le bonheur de peur qu’il ne s’en aille

    Voir la vidéo

Voir toutes les vidéos