Solidarités

A Lille, les ex-SDF relogent les SDF

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En deux ans, le Collectif des SDF de Lille a relogé 157 sans-abris. Sans subvention ni local, cette association fondée par trois ex-SDF cherche des propriétaires qui acceptent de louer leur appartement à des sans-abris, pour aider les exclus parmi les exclus à reprendre pied. Et faire en sorte, qu’à leur tour, ils puissent aider d’autres à s’en sortir.

« En fait, il faut savoir enfoncer des portes. J’ai su le faire pour moi, alors pourquoi ne pas le faire pour les autres ? » Gilbert Pinteau a connu la rue à deux reprises. Ces dix années sans domicile fixe lui ont laissé le temps de saisir toutes les limites des structures traditionnelles d’accueil : manque de places dans les centres d’hébergement, entrée interdite aux animaux, liste d’attente longue comme le bras pour prétendre à un logement social…

Après avoir claqué la porte d’un centre d’hébergement en 2011, il décide de s’en sortir seul avec ses faibles moyens (RSA et allocation adulte handicapé) en réussissant à convaincre un propriétaire de lui louer son appartement. Il a pour cela fait valoir son accès au Fonds de solidarité pour le logement (FSL), qui apporte une garantie au propriétaire sur le versement des loyers.

« Logée, la personne pourra affronter ses autres problèmes »

A peine sorti de la rue, il a fondé, avec deux autres ex-sans-abris, le Collectif des SDF de Lille. Objectif : appliquer à d’autres la recette qui a fonctionné pour lui. C’est à dire, dans l’ordre : faire valoir leurs droits, trouver un propriétaire qui joue le jeu, puis, une fois la personne installée dans son appartement, faire la demande d’un logement social. « Le passage par le parc privé est une passerelle vers le parc social », explique-t-il, en rappelant qu’à Lille, le temps d’attente avant d’obtenir un logement social est, en moyenne, de 13 mois.

Un délai qui peut s’allonger considérablement pour un homme seul, les communes privilégiant souvent les familles ou les jeunes couples. « L’un des arguments de l’administration, c’est souvent de dire que telle personne n’est "pas prête" pour accéder à un logement. Nous, on pense l’inverse : c’est une fois qu’elle est logée que la personne pourra affronter ses autres problèmes. »

En deux ans, le collectif, devenu association, a logé 157 personnes. Celles-ci ont pu bénéficier d’un suivi pendant 3 ou 6 mois pour stabiliser leur situation, reprendre contact avec leur famille… Le collectif s’assure aussi que les loyers sont bien versés, ce qui a permis de gagner la confiance des propriétaires. « Au départ, on essuyait 90 % de refus. Maintenant, on est autour de 30 %. Ce qui est génial, c’est qu’on s’aperçoit que ces gens payent vraiment leur loyer. Et ils sont souvent heureux de pouvoir le faire. »

« Je leur dis les choses en face »

Les personnes aidées peuvent ensuite, à leur tour, aider l’association en devenant « travailleur-pair ». C’est l’une des forces de l’association : la forte implication d’ex-SDF, notamment lors des maraudes. De ce fait, « les rapports n’ont rien à voir. Les gens se confient beaucoup plus facilement, il y a une confiance immédiate », constate Arnaud, un travailleur social qui a pu être embauché grâce aux premières subventions touchées en fin d’année dernière.

Les résultats obtenus sont désormais reconnus aussi bien par les autorités que par les (ex-) SDF. Gilbert Pinteau a été désigné pour défendre les droits de ceux-ci au sein du Conseil consultatif des personnes accueillies. Ce qui lui permet de ruer dans les brancards pour remuer l’administration… « J’ai une grande gueule. Que ce soit un SDF ou un préfet, je dis les choses en face », explique-t-il, regrettant que « l’État ne réfléchisse qu’avec des chiffres ».

Son seul calcul est le suivant : un SDF = un logement à trouver. « La situation de chacun, je m’en fous. Chaque personne doit avoir un toit », assène-t-il. Pour lui faire toucher de près la réalité du terrain, il a par exemple réussi à emmener avec lui le préfet de Lille lors d’une maraude, « sous la neige, fin décembre. Il a vu des situations de détresse qu’il ignorait complètement, ça a changé son regard sur la question. Mais un mois après, il a été muté… »

La démarche de Gilbert Pinteau fait des émules. Quand nous le rencontrons, le 19 mars, il est à Marseille. Il est venu partager son expérience avec des personnes qui souhaitent s’inspirer de son travail pour faire respecter les droits des SDF dans leur département. « L’idée, ce serait que des associations comme la nôtre se créent un peu partout. On n’a pas la prétention d’être les meilleurs, mais le travail qu’on fait, les autres ne le font pas. » Vers 16 heures, ce jour-là, son téléphone portable se met à sonner. Après avoir raccroché, il arbore un large sourire : « On vient de loger une personne de plus ! Voilà, je suis content ! »

Nicolas Bérard (L’âge de faire)

- Pour aider l’association : Collectif des SDF de Lille, 194/1 boulevard Victor Hugo, 59000 Lille – 06 46 42 90 25 - collectifdessdfdelille@gmail.com
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Photos :
- Une : CC Peter
- Gilbert Pinteau par L’Age de Faire

Cet article est tiré du numéro d’avril 2015 du journal L’âge de faire, partenaire de Basta !. Vous pouvez retrouver le sommaire du numéro sur cette page.

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